26-27-28 septembre 2014

nancy-metropole-nouvelle (1)Le voyage est organisé par Maryse Verfaillie pour l’association Les Cafés Géographiques (de Paris). Il a bénéficié de l’aide précieuse de Nancéiens :
-Jacqueline et Christophe Terrier, membres de longue date des Cafés géo,
-Colette Renard-Grandmontagne, André Humbert et Jean-Pierre Husson, enseignants à l’Université de Lorraine.

Au carrefour des routes européennes, la Lorraine effectue de belles reconversions. Nancy, crée ex-nihilo il y a dix siècles, a bénéficié de grandes richesses naturelles.
Elle a conservé l’écrin forestier de Haye et l’exploitation des mines de sel gemme. Mais les mines de fer sont fermées et les activités sidérurgiques ont pratiquement disparu.
Plusieurs apogées ont laissé à la capitale de la Lorraine un patrimoine architectural exceptionnel : ville médiévale et Renaissance, ville des Lumières (Place Stanislas), ville Art nouveau.
Mais le siècle passé a confronté la ville aux crises industrielles. Aujourd’hui la métropole, coincée entre le talus forestier de la Côte de Moselle à l’ouest et les marais de la Meurthe à l’est, a mené de nombreuses batailles. La reconversion économique s’accompagne de la réhabilitation des périphéries et de projets (mégalomanes ?) en Cœur de ville.

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I   Nancy, patrimoniale : une histoire de villes

Le patrimoine constitue plus que jamais un enjeu fort du rayonnement d’un territoire. Dans sa définition large, il s’intéresse non seulement au bâti, mais aussi aux espaces remarquables qui témoignent d’une manière de vivre.

Victor Hugo disait : « il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient à son propriétaire, sa beauté à tout le monde ».

Nancy a bénéficié de plusieurs politiques d’urbanisme dans son histoire. Mais ce n’est que récemment, en 1996, qu’un secteur sauvegardé a été créé. Il représente 166 ha et assure la préservation de la Ville-Vieille et de la Ville-Neuve.

Ensuite, la création de la communauté urbaine du Grand Nancy a donné un cadre intercommunal à cette démarche.

XI è – XII è : Ville-Vieille et Ville-Neuve, ville médiévale et Renaissance

Au XI è Gérard d’Alsace, duc de Lorraine, fonde le premier castrum, sur une terrasse alluviale à l’abri des caprices de la Meurthe, à l’emplacement actuel du quartier de Saint-Epvre. Des marais cernent le castrum. Le site n’est pas idéal, mais la situation du castrum est stratégique : au centre des possessions éparpillées du fondateur de ce qui va devenir le premier duché héréditaire de Lorraine.

Aux XII è et XIII è, le bourg prospère et s’entoure de fortifications que l’on franchit par deux portes majeures : Porte sacrée au nord et porte Saint-Nicolas au sud. La population s’entasse autour de la commanderie Saint-Jean dressée au bord d’un étang.

Au XIV è, la ville est devenue capitale du duché, les marais sont asséchés, une nouvelle enceinte est nécessaire. Elle cerne ce qu’on appelle aujourd’hui Vieille-Ville et dont il ne subsiste que la Porte de la Craffe.

Au XV è, surviennent les guerres de Bourgogne (1474-1477). Lors de la bataille ultime, Charles le Téméraire est tué devant Nancy et partiellement dévoré par les loups. Le victorieux duc René peut donner un nouvel élan à Nancy. Il ouvre sa capitale aux influences architecturales et artistiques de la renaissance italienne. Son château devient le Palais ducal (1502-1512). Il abrite aujourd’hui le Musée lorrain.

Au XVI è, la ville prospère. De nombreux hôtels particuliers sont édifiés. Une foule de commerçants et d’artisans s’installent. La population passe de 2 000 à 5 000 habitants entre 1500 et 1550.

La Grande Rue témoigne encore de cette époque faste. C’est alors que Chrétienne de Danemark, nièce de Charles Quint et régente du duché fait construire la place de la carrière pour y pratiquer joutes équestres et carrousels.

Si la ville médiévale a largement disparu, il subsiste de nombreux témoins des hôtels particuliers de style Renaissance : maisons de pierre aux larges fenêtres proches du carré, divisées par des meneaux, portes encadrées de pilastres et de colonnettes surmontées d’un fronton orné des armoiries du propriétaire. Des galeries, des loggias, assurent le passage entre les corps de logis. L’hôtel d’Haussonville (1528-43) est aujourd’hui devenu un hôtel cinq étoiles (rue Monseigneur Trouillet).

A la fin du XVI è, la population des faubourgs a beaucoup augmenté et ne peut être ni défendue, ni contrôlée. Les guerres de Religion (1562-1598) décident le duc Charles III à créer une nouvelle ville, au sud de la cité.

Plan Vieille-Ville et Ville-Neuve [attention, le nord est situé à gauche]

Plan Vieille-Ville et Ville-Neuve [attention, le nord est situé à gauche]

La construction de cette Ville-Neuve est confiée à l’architecte italien Jérôme Citoni et aux ingénieurs La Hière et Marchal. Des rues larges, et en damier, sont tracées, qui permettent la circulation de l’air et de la lumière. Les rues Saint-Dizier et Saint-Jean en sont les principaux axes. La Ville-Neuve (60 ha) est dotée d’un hôtel de ville, d’un marché, d’un hôpital et pas moins de 15 couvents s’y installent. Le tout est ceint de  remparts. Nancy compte alors 16 000 habitants.

Mais la Guerre de Trente Ans (1618-1648) ruine Nancy. Les Français occupent la ville qui ne sera rendue aux Lorrains qu’en 1661.

XVIII è : Nancy, ville des Lumières

Sous les règnes de Léopold (1679-1729) et de Stanislas, beau-père du roi Louis XV, les embellissements de la ville reprennent.

Les « deux villes » sont rattachées par une place monumentale, la place Royale, devenue place Stanislas. Ainsi se crée le premier axe historique nord-sud. Des règlements d’urbanisme harmonisent les hauteurs des bâtiments et la disposition des façades (rue des Carmes, rue Montesquieu). Les rues sont pavées et pourvues d’éclairage public.

Attaché à la liberté des cultes, Stanislas permet l’installation de communautés juive et protestante. A sa mort, en 1766, Nancy atteint 30 000 habitants. Les bastions de la vieille ville disparaissent au profit du Parc de la Pépinière à l’est et d’une vaste place (le Cours Léopold) à l’ouest. La cour princière du XVIII è a suscité la construction de nouveaux hôtels particuliers faisant appel à des architectes de renom : le Parisien Boffrand, l’Italien Bibiena.

Le duché de Lorraine est intégré au royaume de France. En 1793 Nancy devient le chef lieu du département de la Meurthe.

Fin XIX è – début XX è : de la ville frontière à la ville moderne, Art nouveau et Art déco

Après une nouvelle grande torpeur, la ville se réveille à l’heure de la révolution industrielle, dans la seconde moitié du XIX è. Le canal de la Marne au Rhin (1838-51) puis la ligne de chemin de fer Paris- Strasbourg (1856) font de Nancy un carrefour majeur.

Les conséquences de la défaite française face à la Prusse (1870-71) sont rudes pour les Alsaciens et une partie des Lorrains, mais elles font de Nancy une ville frontière, donc stratégique. Les « optants », ceux qui souhaitent garder la nationalité française, affluent dans la nouvelle « capitale » de l’est de la France. En 30 ans, la population passe de 66 000 à 119 000 habitants. C’est un nouvel âge d’or pour la ville.

Capitaux et industriels génèrent un véritable décollage économique, permis aussi par les grandes infrastructures existantes (voir ci-dessus) ou nouvelles (canal de l’Est reliant la Meuse et La Moselle à la Saône, réalisé entre 1874 et 1887).

Entre la place Stanislas et la gare surgit entre 1906 et 1913, un « quartier d’affaires » avec des rues bordées de banques (siège de ce qui est devenu la BNP Paribas), de restaurants et  d’hôtels. La brasserie Excelsior (de Lucien Weissenburger) possède un mobilier en acajou de Majorelle et des verrières de Jacques Gruber. La Chambre de Commerce et d’Industrie, est très imposante. Pour  sa résidence, la nouvelle bourgeoisie nancéienne, choisit de se faire construire des villas, plus à l’ouest dans le Parc de Saurupt, sur les premières pentes de la Côte de Moselle, frangées de forêts. Cette grande bourgeoisie, issue du monde de l’industrie, adopte très vite les codes de l’Ecole de Nancy, adepte de l’Art nouveau. Initialement, elle est baptisée « Alliance provinciale des industries d’art » et se réunit autour d’Emile Gallé, Victor Prouvé, Louis Majorelle, Eugène Vallin, Antonin Daum, Jacques Gruber, Alexandre Bigot. Ils ont réalisé 400 bâtiments Art nouveau.

Henri Sauvage a construit la villa Majorelle en 1901-02

Henri Sauvage a construit la villa Majorelle en 1901-02


L’Art nouveau est avant tout une insurrection contre tout le fatras des styles « néo » en vogue au XIX è. Son répertoire décoratif est un hymne à la nature : en conséquence, toutes les formes belles seront composées de courbes. Les fleurs (ombellifères), les femmes (lianes ou fatales) les fers forgés en « coups de fouet », les mobiliers (dansants), rien n’échappe aux artistes de cet art. Il faut aussi que l’utile se joigne au beau et il convient d’intégrer dans les œuvres toutes les commodités du siècle et tous les matériaux issus de la révolution industrielle : le fer, la fonte, l’acier, le verre.

Le verre est magnifié. Il permet de faire rentrer la lumière en abondance selon les principes hygiénistes de l’époque. Les façades, souvent en pierre s’ouvrent sur des fenêtres imposantes traitées en vitrail (style Tiffany).

Mais très vite, cet art total devient art totalitaire et donc insupportable. Par les méchantes langues il est nommé « art nouille » Il est oublié jusque dans les années 1980.


Une décennie plus tard, on souhaite revenir à des formes plus sages et plus discrètes.

L’Art déco succède à l’Art nouveau et propose des formes géométriques simples, des toits plats et une décoration réduite à sa plus simple expression. Les architectes majeurs de cette période sont Pierre Le Bourgeois, Jean Bourgon, Marcel Balland, Charles Masson, Jules Criqui.

Entre 1904 et 1913, un plan d’urbanisme est préparé pour mettre fin au développement anarchique de la ville (autour de la gare ou entre Meurthe et canal), où usines et entrepôts prolifèrent entourés de maisons et immeubles ouvriers.

Mais la 1ère GM interrompt ce plan et l’issue de la guerre autorise le retour chez eux des  « optants ». La croissance économique et démographique de Nancy est stoppée net.

Cependant, des lotissements réservés au logement social sont tout de même entrepris par des architectes obéissant à présent aux préceptes de l’Art déco et encouragés par la loi Loucheur de 1928 qui autorise l’Etat à intervenir financièrement en faveur de l’habitat populaire. Des cités-jardins d’inspiration anglaise ou parisienne voient le jour.

II   Nancy aux XX è et XXI è : crise et renouveau

Le retour de l’Alsace et de la Moselle dans la mère patrie à la fin de la 1ère GM change la situation de Nancy, elle remet en cause ses activités de services alors que s’amorce le déclin de l’ère industrielle. Entre crise et renouveau, âge d’or et années de plomb, Nancy n’est plus capitale, elle partage le titre de métropole lorraine avec Metz et dans le cadre européen ses atouts restent limités.

Les crises du premier XX è

Dans l’entre deux guerres, Nancy continue à se développer. L’Ecole de médecine reste à Nancy tandis qu’une nouvelle école est créée à Strasbourg. L’Ecole des Mines est fondée en 1919. La Bourse de Nancy voit le jour en 1922. Le siège des Fonderies de Pont-à-Mousson s’installe à Nancy. La maison Daum se transforme en cristallerie en 1925.Après la 2ème GM, comme partout, il faut reconstruire alors que les pénuries persistent.

Autour de Nancy, les activités industrielles se sont fondées sur la présence de mines de sel à Dombasle-sur-Meurthe, exploitées par Solvay et Rhône-Poulenc et sur celles de mines de fer. Des activités sidérurgiques se sont développées à Pompey par transfert d’usines lors de l’annexion de la Moselle.

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Le déclin commence dans les années 1960 et se poursuit jusque dans les années 1990. La dernière mine de fer ferme en 1993. Une seule mine de sel subsiste actuellement. Ici et là, des friches témoignent de ce passé : grands chevalements fantomatiques, usines aux couleurs de rouille, terrains instables prêts à tous les effondrements (voir plus loin).

Pour le géographe Armand Frémont, un homme incarne à lui seul l’évolution industrielle de la Lorraine. « Jacques Chérèque fut lamineur aux aciéries de Pompey, ingénieur de la sidérurgie, syndicaliste CFDT, puis Préfet délégué chargé de la reconversion de la Lorraine entre 1984 et 1988, enfin ministre de l’Aménagement du territoire pendant quelques années…. Petit homme rieur aux grosses moustaches et au franc-parler, il fut, mieux qu’aucun autre, le métallo de la dernière heure » (voir le compte rendu de l’entretien des Cafés géo avec lui en fin de dossier).

Les atouts actuels

Se dégager des problèmes de reconversion, communs à toutes les vieilles villes industrielles est long et douloureux. S’engager dans les activités tertiaires est tristement banal.

Quelques choix paraissent plus porteurs pour le grand Nancy. En voici trois exemples.

– La principale richesse de Nancy reste son potentiel universitaire et ses nombreuses grandes écoles. La synergie entre le monde universitaire et celui de l’entreprise est certainement l’atout majeur de la ville. Le technopôle Nancy-Brabois et le projet ARTEM en sont les phares. « Le poids estudiantin est important dans l’économie mais aussi pour l’image, l’affichage de la ville dans ses réseaux. L’Université est au cœur du système d’animation de Nancy. En cœur de ville, l’Université forme une force centripète de premier plan et génère le cumul de ressources foncières, humaines et immatérielles qui sont un levain essentiel pour faire évoluer la cité ». (Husson, 2014)

– Le commerce de gros reste un maillon important de l’économie nancéienne. Il s’appuie sur la plate-forme multimodale de Champigneulles-Frouard, située sur le confluent Meurthe-Moselle.

– Le dernier atout est la valorisation des activités liées aux loisirs et au tourisme organisé autour de plusieurs pôles : espaces verts (parcs urbains et forêt de Haye) pôle thermal, patrimoine, musées très nombreux, gastronomie. N’oublions pas les richesses lorraines en la matière : bières, vins gris, mirabelles sous toutes les formes possibles, macarons, bergamotes…. De quoi allécher bien des papilles !

Musée de l’Ecole de Nancy

Musée de l’Ecole de Nancy

C’est le riche collectionneur et mécène Jean-Baptiste Corbin qui a créé au début du XX è, ce musée dédié à l’Art nouveau.

Surchargé et tarabiscoté à souhait, il est l’un des rares musée a présenter les œuvres dans un cadre d’époque ayant échappé à la mode du tout aseptisé. La salle à manger réalisée en 1903 par Eugène Vallin est sans doute la plus spectaculaire des œuvres qui y sont réunies, à moins que vous ne préfériez le lit Aube et Crépuscule de Gallé, orné de papillons géants. Il faut se promener dans le jardin exotique qui offre au regard des Ginkgo biloba, des ombelles et un bassin modern style ainsi qu’une chapelle ornée d’arums.

 L’eau, omniprésente est atout tout autant que contrainte

Fig. 1 Carte des inondations de la Meurthe (Simon Edelblutte)

Fig. 1 Carte des inondations de la Meurthe (Simon Edelblutte)

Nancy a été créée dans un environnement à priori inhospitalier. Le nom même de Nancy signifierait marais (nant) selon la racine celtique.

De nombreux cours d’eau dévalent les pentes des coteaux pour rejoindre la Meurthe, rivière imprévi