Le héron : petite disputatio sur l’image géographique et l’art

Le dessin du géographe n° 67

Camargue (commune des Saintes-Maries-de-la-Mer, Bouches-du-Rhône) : dans le parc ornithologique du pont de Gau, à l’heure du crépuscule, « le héron au long bec, emmanché d’un long cou » cherche sa pitance à pas comptés dans l’étang. R. Courtot : pastel et encre de chine, 1999 Revue Méditerranée, 105, 2005

 

Ce dessin a été publié dans une revue de Géographie parce que je l’avais proposé avec d’autres à la Rédaction de Méditerranée qui voulait les inclure dans le numéro de la revue qui m’était dédié lors de mon départ à la retraite. A côté de dessins des Calanques de Cassis, de l’embouchure du Guadalquivir, de la montagne Ste-Victoire, de Portofino ou du Vésuve, le lecteur pouvait s’interroger sur la nature « géographique » de ce dessin…Je vais essayer d’y répondre.

Précisons d’abord qu’il s’agit d’un dessin réalisé dans la petite réserve naturelle du pont de Gau, en Camargue, sur le territoire de la commune des Saintes Maries de la Mer, lors d’une excursion avec des amis, qui n’avait qu’un caractère de loisir touristique et non professionnel…Mais, sur le terrain, quand le géographe cesse-t-il vraiment d’être géographe?.

La raison générique du dessin elle-même, le besoin de faire un dessin, est simple : je suis depuis longtemps ce qu’on appellerait aujourd’hui un « carnetier », quelqu’un qui se promène avec, dans sa poche ou sa sacoche, un carnet et des crayons, disons un matériel réduit de dessin. Cela m’est venu au cours de mes recherches de thèse, quand je me suis rendu compte que la photographie n’était pas, sur le terrain géographique, la panacée pour produire des images efficaces vis à vis de la recherche, l’appareil-photo étant une sorte de « ramasse-tout », tandis que le croquis était déjà un début d’analyse et de réflexion sur l’espace observé et dessiné…un autre débat que je ne vais pas développer ici.

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L’atlas de Beautemps-Beaupré et les vues de côtes de l’expédition Bruny d’Entrecasteaux

Le dessin du géographe n° 66

 

Vues de différentes parties de la terre d’Anthony van Diemen (la Tasmanie)
Planche 10 Atlas du voyage de Bruny-Dentrecasteaux, C.F. Beautemps-Beaupré
Fonds Bibliothèque Méjanes Aix-en-Provence C 9056

Ce fut un choc esthétique lorsque j’ouvris, dans la section patrimoine de la bibliothèque Méjanes à Aix en Provence, l’atlas de Beautemps-Beaupré publié au retour de l’expédition de Bruny d’Entrecasteaux et dont la page de titre porte :

Atlas du voyage de Bruny-Dentrecasteaux,
Contre-amiral de France,
Commandant es Frégates la Recherche et l’Espérance,
Fait par ordre du Gouvernement en 1791, 1792 et 1793,
Publié par ordre de sa majesté l’Empereur et Roi,
Sous le Ministère de son excellence l’e vice-amiral Decrès,
Par C.F. Beautemps-Beaupré,
Hydrographe, Sous-chef du Dépôt général des cartes et plans de la Marine et des Colonies,
A Paris, M.DCCC.VII.

J’y trouvai les formidables dessins de la côte de Tasmanie par Piron, peintre de l’expédition de Bruny d’Entrecasteaux, contre-amiral de Louis XVI, parti en 1791 a la recherche de La Pérouse disparu dans le Pacifique. Cet ouvrage, édité sur un papier à dessin au format grand colombier  (90 x 60 cm) présente dans ses planches de cartes 4 planches de vues de côtes, dont celle qui est présentée ici (la 10e) et qui comporte 4 paysages panoramiques de « Vues de différentes parties de la terre d’Anthony van Diemen (la Tasmanie) tirées des cahiers de l’ingénieur hydrographe Beautemps-Beaupré». Arrêtons-nous sur les 3e et 4e dessins, qui représentent la petite île de Tasman et le cap Pillar, qui se trouvent au sud-est de la baie de Port-Arthur. Les orgues de dolérite confèrent aux falaises de ces deux sites des formes rocheuses verticales qui dominent l’océan de près de deux cent mètres de haut, souvent ponctuées de chandelles de pierre avancées en sentinelles dans la mer. Beaucoup d’autres sites de la côte sud-orientale de l’île présentent les mêmes caractères, puisque toute cette région est constituée d’épanchements doléritiques de l’ère secondaire. Le dessin est d’une grande précision tout en montrant la massivité de ces tables rocheuses qui se dressent brutalement aux yeux du navigateur ; et le graveur a souligné la géométrie de ces orgues, comme la rudesse et l’austérité de ces formes monumentales dans l’atmosphère des quarantièmes  parallèles de l’hémisphère sud.

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Un dessin systémique dans la géographie de Anton van der Wyngaerde : Zahara des thons

Le dessin du géographe n° 65

Fig.1: El amadraba de Zahara, Anton van der Wyngaerde, 1565, 153 x 53,5 cm (papier, plume et lavis sepia), Vienne, Osterreichische Nationalbibliotek.

(La taille du dessin oblige ici à le présenter en 2 parties, la partie supérieure venant à gauche de la partie inférieure)

Ce dessin de belle taille a pour sujet la amadraba de Zahara. D’après le dictionnaire de la langue espagnole, ce terme désigne à la fois :

– le lieu de la pêche aux thons et l’endroit où ils sont préparés après la capture,

– le filet et/ou le cercle de filets qui servent à leur capture,

– la saison de pêche.

L’auteur y a porté de nombreuses indications manuscrites de lieux, d’actifs et d’activités, ainsi qu’une grande légende explicitant des lettres inscrites dans l’image, faite de 2 listes des mêmes lettres (ce qui ne simplifie pas leur identification) , mais de taille différente:

  • Celle de gauche concerne les lieux et les sites géographiques :

A La tour de Mecca (Meca)

B Cap de Trafalgar

C Cap du Sportel (Espartel) , il y a 7 lieux jusqu’au cap de Trafalgar terre du duc (de Medina Sidonia) et jusqu’au Détroit ( ?)

D Alcasar segar (Tanger ?)

E Château de Barbate

F Rio de Barbate (qui vient d’Alcala)

G Salines

H Cap de Plata

K Tour de la tollar ( de l’atalaya = tour de guet) d’où les thons sont observés

+ 5 lieues de mer depuis la almadraba de Zahara jusqu’à Cera Sagar (Tanger ?)

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Géographie et pédagogie dans les préaux des écoles

Dessin du Géographe n° 64

 

Jean Julien (1888-1974) : Marseille, le port de commerce
Esquisse pour le préau, école de garçons, rue Saint-Martin, Paris, 3e
1933, huile sur toile

Cette aquarelle a été présentée par le peintre Jean Julien au concours, lancé par le Ministère de l’Instruction Publique, pour la décoration du préau d’une école de garçons de la rue Saint-Martin à Paris dans les années 1930. Je n’ai pas retrouvé de notice bibliographique concernant cet artiste et ignore presque tout de son parcours professionnel, sauf qu’il a travaillé pour la commande publique (tableaux à la mairie de St-Ouen), qu’il a voyagé en France méditerranéenne et en Afrique du Nord, et qu’il a créé des affiches pour le tourisme dans l’entre-deux-guerres.

Son aquarelle représente le vieux port de Marseille vu depuis le quai de la Mairie (ou aujourd’hui quai du Port  ). Le quai de Rive neuve est donc au second plan, et la colline de Notre-Dame-de-la-Garde ferme l’horizon sud du bassin.

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Viollet-le-Duc géographe des montagnes

Dessin du géographe n°55

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Fig. 1 : Le glacier des bois et la vallée de Chamonix, Aiguille Verte et Aiguille du Dru, pendant la période glaciaire et actuellement,  Viollet-le-Duc, aquarelle et gouache, 1874 (Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Charenton-le-Pont)

Fig. 1 : Le glacier des bois et la vallée de Chamonix, Aiguille Verte et Aiguille du Dru, pendant la période glaciaire et actuellement,  Viollet-le-Duc, aquarelle et gouache, 1874
(Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Charenton-le-Pont)

L’exposition qui a eut lieu de novembre 2014 à mars 2015 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine été l’occasion de découvrir ou de redécouvrir les multiples facettes de l’œuvre de Viollet-le-Duc et parmi celles-ci un grand nombre d’œuvres graphique qui permettent de l’accueillir, sans forcer les mots, dans la page web des « dessins du géographe ».  Très connu du grand public pour ses idées et ses travaux de restauration des monuments historiques au 19e siècle, il l’est certainement beaucoup moins pour ses explorations de la figuration géographique passée et présente. Or une partie de ses voyages, et de ses travaux a eu pour but d’étudier les formes du relief et leur évolution dans le temps géologique. (suite…)

Une vallée balkanique d’après Jovan Cvijic

Dessin du géographe n°53jovan-cvijic

Jovan Cvijic (1865-1925) a joué un rôle central dans la géographie serbe puis yougoslave, au début du XX° siècle.

Il avait reçu sa formation géographique à Vienne. Il fut d’abord un spécialiste du karst et en fixa la terminologie : c’est à lui qu’on doit les termes de polje, doline, ouvala. Avant 1912 il parcourut en tous sens les pays serbes et bulgares de la Péninsule des Balkans. En témoigne ici un bas-relief en bronze de sa maison-musée de Belgrade, où il chevauche les montagnes de son pays équipé de rouleaux de cartes. Figure typique du géographe-voyageur du XIX° siècle.

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Raoul Dufy et le paysage rural, dialogue entre l’art et la géographie

Bien que Dufy soit considéré et connu depuis longtemps comme un peintre aux multiples facettes, le volet ruraliste de son œuvre n’a été mis en valeur que récemment. Cette facette a été découverte par le grand public lorsque le Musée d’art et d’histoire de Langres a organisé en 2012 une exposition qui a fait date en mettant  au jour un pan de l’œuvre du peintre jusque là quasi inconnue : ses œuvres (dessins et tableaux) sur la moisson dans le pays de Langres dans les années 1936-1939. Olivier Caumont, conservateur en chef des musées de Langres, a été à l’origine de cette initiative tandis que Christian Briend, conservateur au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, a rédigé le catalogue de l’exposition sous le titre « La route bleue. Raoul Dufy en pays de Langres » (Briend, 2012). Rappelons toutefois que, dans son catalogue raisonné de l’œuvre peint de Raoul Dufy publié de 1972 à 1977 (4 volumes), Maurice Laffaille enregistrait de nombreux tableaux de moissons et de scènes de battages associés à des séjours dans la campagne française, parmi lesquels ceux qui ont été présentés à l’exposition de Langres ; de même, les dessins qui ont précédé ou accompagné ces tableaux figurent dans le catalogue raisonné des dessins de Raoul Dufy, publié en 1991 par Fanny Guillon-Laffaille.

Admirateur de longue date de Dufy, j’ai découvert ce versant de son œuvre d’une façon fortuite à l’occasion de la visite du musée des Beaux-Arts de Nancy où se trouve une toile de Dufy qui a retenu mon attention : « Paysage près d’Avila ».  Cette toile peinte sur le motif  représente un pan de colline dans le « secano » [1] des environs de la ville sur le piémont nord de la Sierra de Guadarrama, avec ses ceps des vignes à faible densité, ses amandiers, ses petites parcelles de blés moissonnés et mis en gerbes d’épis…La terre aux tons ocres et jaunes affleure partout. C’est un paysage cultivé qu’on pouvait voir encore dans les années 1960, au moment où démarre le grand mouvement d’exode rural et de mutations économiques et sociales dans les campagnes peu productives de l’Espagne des plateaux intérieurs (ici la Vieille- Castille). J’ignorais qu’il avait fait un voyage en Espagne, et je me suis mis à la recherche d’informations sur Internet. J’ai trouvé peu de choses sur Dufy en Espagne, par contre j’ai découvert l’exposition faite à Langres en 2012 et le catalogue publié à cette occasion. Sa lecture m’a amené à m’interroger en géographe sur cette œuvre, et je me permets ici de vous dire les quelques remarques que cela m’a inspiré.

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Géographie du paysage à propos d’un chef-d’œuvre
Fig.1. Le paysage « géographique » vu du portique de la chambre de la Vierge Jan Van EYCK,, La vierge du Chancelier Rolin, 1430-1434, détail ©RMN

Fig.1. Le paysage « géographique » vu du portique de la chambre de la Vierge
Jan Van EYCK,, La vierge du Chancelier Rolin, 1430-1434, détail ©RMN

Le tableau de Van Eyck « La vierge du chancelier Rolin », un des plus célèbres du musée du Louvre (il figure dans les œuvres à ne pas manquer sur les dépliants distribués à l’entrée sous la pyramide), mérite toute l’attention des touristes pour les qualités esthétiques et le sens profond du divin, du sacré et de l’humain exprimés dans cette œuvre1.

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Le Tour de France par deux enfants et les gravures de Pérot

Le dessin du géographe n°44

« Le Tour de la France par deux enfants. Devoir et patrie » fut publié en 1877 par les Editions Belin, dans les premières années de la Troisième République, dans une France traumatisée par sa défaite de 1870 face à la Prusse et ses alliés et par la perte de l’Alsace et de la Lorraine mosellane.

Ce « livre de lecture courante avec 212 gravures instructives pour les leçons de choses et 19 cartes géographiques » fut un extraordinaire succès de librairie.

Dès 1914 on en avait vendu 7,4 millions d’exemplaires. Il a été réédité plusieurs fois et encore en 1991. Un million d’exemplaires ont été vendus depuis 1914. Cet ouvrage était conservé dans les familles et il était souvent l’unique livre qui figurait dans la maison.

L’auteur a signé d’un pseudonyme, celui de G.Bruno, qui est celui de Giordano Bruno, philosophe italien brûlé par l’Inquisition au XVI° siècle en raison de ses positions considérées comme hérétiques. L’auteur était en réalité une femme, Augustine Fouillée qui écrivit aussi d’autres ouvrages à destination pédagogique, ordonnés eux aussi en récits de voyage initiatique.

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Un aimable planisphère de James Montgomery Flagg (1913)

Dessin du géographe n° 41

James Montgomery Flagg mériterait d’être davantage connu des géographes ; Cet américain (1877-1960) fut un très fameux affichiste, célèbre surtout pour son affiche pour le recrutement de l’armée américaine au moment de l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne et aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne en 1917.

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On y voit un « Oncle Sam » auquel l’auteur a d’ailleurs prêté les traits de son visage qui pointe son doigt : « I want you for the US Army ». Ce dessin a été partout imité depuis.

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Ici le dessin de J.M.Flagg appartient au registre très apprécié au début du XX° siècle de la carte qui accueille au milieu des traits des rivages et des frontières une ou des caricatures.

Cette brune piquante à la chevelure abondante relève d’un type de dessin de femme, la bourgeoise ou la grisette, très répandu en Europe avant 1914 et jusque dans les années 30, dans les revues et en gravures à l’acide ou à la pointe sèche qui sont parfois encadrées sur les murs des salons.

Roland Courtot et Michel Sivignon
Janvier 2014

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