Dans le rap de Gaël Faye, l’espace n’est pas un simple décor, il devient le lieu où s’articule une identité fragmentée, en mouvement, et où se tisse une poétique de la relation. À travers ses chansons, le rappeur et écrivain franco-rwandais construit une géographie intime et politique, faite de traversées, de retours, de fractures et de réconciliations. Ayant grandi au Burundi puis en France à partir de 1994 (à l’âge de treize ans), il fait de son identité métisse le berceau de ses questionnements.
Dès ses débuts, le rap est assigné à un espace social marginal, celui des « jeunes de banlieue ». Lieu de bannissement autant que d’appartenance, la banlieue condense à elle seule les tensions entre centre et marge, inclusion et exclusion. Cette assignation spatiale a été détournée par les rappeurs eux-mêmes, qui ont fait de cet ancrage un « espace d’autonomie culturelle ». Chez Gaël Faye, cet espace liminaire devient un territoire poétique, où la voix du « banni » reprend le pouvoir du ban, c’est-à-dire celui de dire, de nommer, de légiférer symboliquement sur le monde.
Pour Gaël Faye, l’espace ne se limite pas seulement à celui de la banlieue : il est aussi celui de l’exil, du Rwanda et du Burundi, de Paris et de Bujumbura. Dans sa musique, ces lieux dialoguent, se superposent, se contaminent. L’espace du rap devient un territoire relationnel, où se rencontrent les traces du passé colonial, les blessures du génocide et les expériences diasporiques contemporaines. L’artiste, à travers sa double appartenance, construit un imaginaire de l’entre-deux : ni enracinement unique, ni errance pure, mais une circulation poétique entre des espaces réels et symboliques.
À la lumière de la pensée d’Édouard Glissant, nous pouvons éclairer le travail de Gaël Faye, car ce dernier rejette aussi la logique de l’origine, la racine unique, qui tue, préférant la métaphore du rhizome, symbole d’un enracinement multiple, solidaire et ouvert. Le rappeur refuse les dualismes identitaires qui se rejouent spatialement : entre Afrique et Europe, centre et marge, exil et appartenance. En égrenant des noms de lieux Faye agit comme un « cartographe alternatif », redessinant les frontières du monde francophone à partir de son expérience diasporique. Le rappeur s’inscrit dans une poétique du mouvement : marcher, voyager, flâner deviennent des actes politiques et esthétiques, des manières de se réapproprier l’espace postcolonial.
Ses textes permettent à Faye de faire émerger de nouveaux territoires porteurs de sens et de mémoire. Ils deviennent un pont entre les temporalités de l’exil et les imaginaires du déracinement, ils composent ainsi une géographie poétique et politique où se joue la possibilité d’un monde relationnel. Le rap de Gabriel Faye, à la croisée du lyrisme et de la revendication, transforme l’espace en lieu de rencontre, de création et d’appartenance plurielle.
Nous proposons d’interroger les multiples configurations de l’espace dans son œuvre musicale, pour montrer comment celui-ci, à la fois concret et symbolique, devient le vecteur d’une pensée postcoloniale et poétique du métissage.
I/ L’espace du ban : le rap de Gaël Faye entre assignation et prise de parole
Le rap dans l’imaginaire collectif repose sur deux entités corollaires : la banlieue et la jeunesse des quartiers populaires. Cette association, qui est née progressivement au cours des années 1990, mélange trois problématiques : le rap comme genre allogène, comme genre artistique et comme genre subversif. Assigné à un lieu symbolique, le rap est confiné à un triple stigmate selon Karim Hammou (1) : celui de la jeunesse, de l’extranéité et du populaire, le reléguant à une pratique minoritaire. L’espace, le lieu est alors crucial pour comprendre comment est représenté le rap. Pour Karim Hammou, le rap est toujours ramené à « l’ailleurs », comme quand est interrogée sa compatibilité avec la tradition française de la chanson (l’ailleurs = l’origine américaine du rap), le lieu où l’on trouve des praticiens (l’ailleurs = la banlieue), ou sur l’origine nationale des rappeurs (l’ailleurs = l’univers de l’immigration). En retour, les rappeurs doivent composer avec cette définition dominante depuis les marges.
Gaël Faye reflète aux yeux du monde cette altérité, qualifié d’immigré alors même qu’il possède la nationalité française. Il grandit dans la banlieue parisienne mais n’en est pas originaire. L’espace de la banlieue est gris, bétonné, ne lui appartenant jamais réellement, comme il l’exprime dans « Taxiphone » : « Ma vie c’est des trains de banlieue / Des pavillons gris, des murs tagués, des ciels pluvieux ». Aussi, les adjectifs à connotation péjorative découlent de la comparaison entre son présent adolescent et son enfance sous le soleil du Burundi, creusant une séparation à partir du climat. Cette enfance au Burundi distingue Gaël Faye d’une majorité de rappeurs parisiens qui parlent depuis les banlieues, faisant de leurs quartiers et de ses rues une caractéristique propre. Son identité se construit autour de cet exil forcé par la guerre civile au Burundi en 1993 et par le génocide contre les Tutsi en 1994. L’espace de la banlieue parisienne, et par extension de l’expérience parisienne, se construit en opposition avec cette jeunesse burundaise. Par exemple, il raconte son arrivée en France dans « A-France », la chanson d’ouverture de son premier album solo Pili Pili sur un croissant au beurre et enchaîne les clichés sur la capitale française, qui ont résonné avec sa propre expérience de l’espace :
Et puis y’a eu Paris, maintenant j’l’appelle « Paname »
La pollution, les épiciers berbères et leurs mauvaises bananes
Ici c’est grecs, mac do, la pluie, le froid, les flaques d’eau
Métro boulot dodo, la place Vendôme et les clodos
Mais j’m’habitue, j’aime mes baskets et mon bitume
Les sonorités choisies accentuent les énumérations qui s’enchaînent en mélangeant les considérations climatiques, l’urbanité et l’écart cinglant entre la richesse et la pauvreté, les quartiers populaires et bourgeois. Force est de constater que la dépréciation de la capitale se mélange à celle de la banlieue, et les deux espaces semblent s’entrelacer pour n’en former qu’un face au Burundi natal.
Dans sa chanson « Irruption » il reprend les clichés afin d’annoncer l’envahissement de la ville par ces populations exclues : « On nous appelle « PD », « blancos », « bougnoules » ou bien « nègres » / On vit dans la riposte, on réfléchit après-coup / On vit extra-muros, donc on arrive par vos égouts ». La banlieue est ainsi un espace d’assignation identitaire et raciale, un espace dont les catégories sont imposées par les dominants et le centre. Cette union entre les populations marginalisées illustre cette reprise symbolique du pouvoir, car si à la première ligne Gaël Faye et ses compagnons sont assignés à des identités par une série d’insultes, un retournement se met progressivement en place jusqu’à la menace finale : envahir la capitale. Cette métaphore de l’égout révèle que l’infiltration n’est possible que par les failles du centre : la nécessité de rejeter ses déchets en dehors de la ville forme un lieu de passage. Il faut aussi noter l’importance de l’imaginaire bestial derrière cette idée d’envahissement. En effet, au sein de l’idéologie racialiste qui a mené au génocide contre les Tutsi, on retrouvait cette logique du « bouc émissaire », propagande de haine anti-tutsi qui passait par la déshumanisation de ces derniers dans des journaux comme Kangura ou la Radio Télévision libre des Mille Collines. D’abord rejeté, Gaël Faye retourne le stigmate car cette masse extra-muros est désormais une arme, une force mise en exergue par la solidarité entre marginaux.
Ses chansons montrent comment certains lieux rattachent Gaël Faye à un espace : la marge, que ce soit la banlieue ou l’Afrique, mais aussi à un système, le capitalisme. La critique de la routine, de la société de consommation et du profit est une constante dans ses textes.
Toute ma vie j’ai rempli mon caddie d’illusions
Moi je téléphone, je télécommande et je télévision
[…] On prépare une pensée fast-food dans les cuisines de l’audimat
Du pain et des jeux pour calmer les ventres creux
Plus qu’aliéné, il se sent aliène, c’est-à-dire étranger (au sens étymologique de alienus en latin), à contre-courant de la vision globale qui accompagne la société capitaliste. Cette dénonciation lui permet de créer dans son art un espace de réappropriation, afin de s’emparer de son récit, de se battre et de défendre un monde nouveau. Justement, c’est la position de Gaël Faye qui lui permet d’avoir conscience des dérives oppressives de la société. L’espace est ainsi crucial pour comprendre le monde, et c’est parce qu’il est décentré, dans la marge, qu’il peut mieux observer et condamner le centre et ses logiques de domination systémique : « Désolé, ce doit être un problème d’emplacement / Mais vu d’ici je ne sens qu’un système oppressant ». La position extra-muros de Gaël Faye n’est donc pas seulement subie : elle constitue le point d’où s’élabore un regard critique capable de dévoiler les logiques du centre, et de faire de l’espace marginal un lieu de résistance et de reconfiguration symbolique.
Cela nous conduit à nous interroger sur la manière dont Gaël Faye recompose l’espace comme un milieu de création, de convergence des luttes, afin de déjouer les dualismes. Au lieu de figurer l’éloignement entre plusieurs réalités, plusieurs endroits, il devient la confluence entre des expériences hétérogènes, des mémoires dispersées et des voix minorisées qui, en se rencontrant, recomposent un espace relationnel ouvert.
II/ Déjouer les dualismes : vers une poétique de la relation
Le rap, un genre cosmopolite, prend ses inspirations dans de nombreux styles musicaux comme la funk, le hip-hop, l’électro, les musiques afro-américaines. Ce mélange se retrouve aussi dans les thématiques abordées et est propice à une convergence, un rapprochement des luttes. Ainsi, cette appartenance à une marge rend le rappeur sensible à d’autres situations de domination, et lui permet d’élargir son expérience personnelle en englobant d’autres marginalités. L’espace du rap devient un territoire relationnel où l’expérience du monde n’est plus limitée à la situation individuelle. Par exemple, dans sa chanson « Tôt le matin » Gaël Faye prolonge la thématique de la prison en l’appliquant à sa vie actuelle, souhaitant sortir des prisons formées par les carcans de la société :
Je reste pas sur place, j’attends pas le visa
J’vais parcourir l’espace, pas rester planté là
Attendant que j’trépasse et parte vers l’au-delà
Mourir sous les étoiles, pas dans de petits draps
J’vais soulever des montagnes avec mes petits bras
Traverser des campagnes, des patelins, des trous à rats
M’échapper de ce bagne, trouver un sens à tout ça
Virginie Brinker (2) insiste sur cette actualisation des références au sein des textes de rap montrant une « continuité entre les situations de domination esclavagiste, coloniale et postcoloniale en France, qui touche particulièrement les Africains, les Antillais et leurs descendants ». Une des caractéristiques communes à ces situations de domination est l’impossible mobilité qui en découle, le cloisonnement inhérent. Gaël Faye dans ses chansons appelle à dévier, explorer, vivre sa vie en dehors des chemins battus. Cette mobilité dans l’espace se conçoit en dehors des routes déjà tracées, par exemple dans « Lueurs » sur son dernier album Lundi méchant :
Ronronne l’histoire et elle cale et les cales
Enchaînés dans bateaux faits d’un bois fait d’un arbre
Où l’on pend d’étrange fruits distillés et broyés
Des cadavres empilés des pelletées de charniers
Ici il est question d’une mobilité historique, le commerce triangulaire, qui oblige des circulations subies dans l’espace. Cette circulation se fait aussi entre les situations de dominations (colonisation/mise en esclavage/ségrégation), de manière métonymique, des bateaux jusqu’aux arbres. L’effet condensé produit par le rap et ses phrases courtes accentue, grâce aux omissions, la dépossession corporelle des individus. Ils ne sont pas nommés mais sous-entendus derrière les matériaux utilisés. De la déshumanisation, jusqu’à la mort, les esclaves ne sont nommés qu’à la fin, dépouillés de toute individualité. Trois périodes historiques coexistent simultanément dans ces lignes : la traite négrière ; les lynchages ; le génocide contre les Tutsi.
Le rap de Gaël Faye est traversé par de nombreuses réflexions autour des systèmes oppressifs, permis à la fois par la musique et par les textes. La thématique de l’identité imprègne les textes de Gaël Faye puisqu’il a grandi entre différents espaces. Il se définit lui-même comme « métis », le métissage pour lui étant lié à deux pays, donc deux espaces. Historiquement chargé d’une connotation péjorative héritée du contexte colonial, le terme « métis » demeure ambivalent malgré son usage valorisé aujourd’hui. Gaël Faye témoigne ouvertement sur cette identité hybride, qui l’a fait souffrir en grandissant : « j’étais métis, Français, on m’en avait fait baver à Bujumbura à cause de cela. On disait que j’étais un Français, un traître […] ». Nous remarquons la prédominance du « on », de l’autre, dans cette construction identitaire. Il nous apparaît alors que le personnage métis est évalué par les autres avant de penser sa propre identité, comme s’il s’agissait nécessairement d’en passer par l’autre pour se connaître. Ce jugement situé (être Français à Bujumbura et Africain en France) illustre une géographie identitaire coercitive : selon l’espace où il se trouve, l’identité change de valeur, comme si chaque lieu imposait sa propre grille de lecture.
On retrouve ces antagonismes dans les chansons de Gaël Faye, et il leur accorde même une chanson, « Métis », dans laquelle il affirme : « ni blanc ni noir j’étais en recherche chromatique, /Mais le métis n’a pas de place dans ce monde dichotomique. /Donc c’est dit, je suis noir dans ce pays, /C’est pas moi qui l’ai voulu je l’ai vu dans l’regard d’autrui ». Personne ne semble capable de voir plus loin qu’une couleur de peau. En refusant de choisir une place, il redessine un espace tiers, un espace où l’identité peut circuler : « j’ai le cul entre deux chaises, j’ai décidé de m’asseoir par terre ! ». Même en embrassant cette position d’entre-deux, hybride, de « métis », Gaël Faye nous invite à mettre en crise la seule compréhension binaire de l’identité. Dans son étude, Alexandra Bourse (3) définit cet acte par un « principe de non résolution », en soulignant que ces personnages incarnent l’identité en tant que « principe nomade, travaillé de l’intérieur par le mouvement, le momentané, la métamorphose ».
Au lieu de choisir entre deux identités qui sont restrictives, le « principe de non-résolution » permet d’aborder cette volonté de ne pas choisir, de conserver les deux, pour ne pas réduire son identité, mais la multiplier. Le poète Édouard Glissant nous invite dans ses travaux à conceptualiser l’identité à partir du paradigme du rhizome, au lieu de la racine. Pour lui, contrairement à l’ouverture que permet le rhizome, il signale que la racine unique peut être porteuse de violence : « la racine est unique, c’est une souche qui prend tout sur elle et tue alentour » (4). L’unicité est porteuse de violence, car elle invite à choisir, à se classer. Ce rejet du cloisonnement se traduit par une revendication de l’entre-deux, de la complexité, du mouvement. C’est précisément dans ce refus de choisir une origine unique, dans cette volonté de se réapproprier une histoire personnelle faite de fragments, que réside la puissance politique et poétique de sa production musicale. L’identité métisse devient alors non pas un manque, mais un espace de création et de résistance.
Nous voyons l’espace comme un lieu géographique qui convoque des mobilités. Gaël Faye illustre parfaitement cette idéologie, et même nous pourrions aller plus loin en interprétant les paroles de « Tôt le matin » cité plus haut comme une ode à l’errance, intrinsèquement liée chez Glissant au rhizome : « par la pensée de l’errance nous refusons les racines uniques et qui tuent autour d’elles : la pensée de l’errance est celle des enracinements solidaires et des racines en rhizome. « . Se dessine alors déjà le lien entre identité, espace et volonté de le reconfigurer pour que ce dernier soit porteur de vie. Le rhizome est une manière d’habiter l’espace, de former un réseau de circulations, de trajectoires et de relations.
III/ Réinvention de l’espace à travers la création d’archipels imaginaires
Le territoire est aujourd’hui mondialement soumis à des normes, des frontières. Il est cartographié, délimité et ainsi classé. Le concept d’errance que nous venons de soulever permet de transgresser ces réalités et de détourner les frontières établies. Dans le Traité du Tout-Monde, Édouard Glissant explicite cette idée : « La pensée de l’errance défourne l’imaginaire, nous projette loin de cette grotte en prison où nous étions tassés, qui est la cale ou la caye de la soi-disant puissante unicité. Nous sommes plus grands, de toutes les variances du monde ! ». Partant du rap, nous pouvons revenir sur le topos sur lequel il s’est construit et ancré : la rue. Les rappeurs, en écrivant sur leurs réalités, deviennent des « cartographes alternatifs » de l’espace urbain et contribuent de manière significative à mettre en lumière ses multiples dimensions. Chez Gaël Faye cela passe par une cartographie postcoloniale alternative du monde. Il ne se limite pas à Paris, mais la manière dont il traite la capitale est significative de cette vision postcoloniale :
Il tourne le gyrophare, petit cheval de carrousel
Galope après les tirailleurs qui rétrécissent la tour Eiffel
D’un squat, d’un bidonville, d’une chambre de bonne ou d’un foyer
Je t’écris des poèmes où des fois je veux me noyer
Le titre de la chanson « Paris Métèque » offrait déjà un indice quant à la réécriture d’une ville longuement chantée mais qui ne pourrait pas briller de mille feux sans la présence des travailleurs souvent émigrés. Reconfigurant Paris, Faye déplace la géographie symbolique de la capitale : il substitue aux cartes touristiques un espace vécu, traversé par des présences marginalisées qui deviennent les véritables architectes de la ville. Cette flânerie transgressive se poursuit en dehors de Paris pour toucher deux continents. En effet chez Faye, « l’exil intérieur accompagne l’exil antérieur, c’est-à-dire l’exil physique ». Musicalement et dans son écriture, il dépasse les frontières de la France pour devenir le flâneur des deux continents. Afin de ne pas quitter son pays, il passe de la France au Burundi par le truchement de sa musique, comme dans la chanson « Bouge à Buja » qui rend hommage à Bujumbura, sa ville natale. La particularité du flâneur nomade c’est justement de mélanger l’urbain, le rural, et d’étendre les territoires à ré-imaginer.
Il semblerait que les caractéristiques mêmes du rap réinventent le fait littéraire, amplifié par le mélange entre texte, son et image. En performant ses textes, Faye flâne à travers les continents, les mélangeant thématiquement mais aussi grâce au multilinguisme, comme dans ses chansons portant sur le génocide contre les Tutsis comme « Kwibuka » (« Souviens-toi » en kinyarwanda, tout comme Ibuka, employé lors des commémorations du génocide) :
Le kinyarwanda est toujours interprété dans ses chansons par Samuel Kamanzi, il confie ainsi à un autre interprète cette langue qu’il ne parle pas (ou très peu). La présence du kinyarwanda permet à un auditoire de se familiariser avec une langue souvent inconnue en France. Cette possibilité d’inclure une langue étrangère est intrinsèque à la musique car la non-compréhension n’est pas un obstacle qui rebute l’écoute. Le passage d’une langue à l’autre n’est pas seulement stylistique : il ouvre un territoire sonore où coexistent plusieurs espaces culturels. La musique devient alors un lieu de circulation entre langues, mémoires et géographies.
Une manière pour Gaël Faye de recréer des liens entre l’Afrique et l’Occident est d’édifier une esthétique insulaire. Son univers musical construit l’humanité comme des îles, qui une fois réunies forment des archipels : « Dépoter le despote, planter des fleurs nouvelles / Additionner nos cœurs, en faire des archipels ». L’archipel rejoint la logique du rhizome puisque nous parlons d’îles qui sont horizontalement les unes à côté des autres, dans une logique de multiplication et d’addition. Similairement, l’amour est perçu par Faye comme un voyage en mer. Cette métaphore marine se retrouve dans « Isimbi », morceau sur sa fille : « J’ai vécu sur la grève, les yeux dans mes rêves […] Je pensais m’être échoué à jamais dans l’estuaire / Quand cette femme m’a dit : « viens, viens prendre la mer » ». Aussi, les titres « Marée haute » et « Chalouper » nous ramènent à cette idée que s’aimer c’est naviguer ensemble, parfois contre les vagues, et parfois se laisser porter par le courant. La mer est toujours en mouvement, et elle permet des déplacements. L’archipel, chez Faye comme chez Glissant, est un modèle d’espace non-contigu, ouvert, horizontal : il remplace la logique du centre par une logique de relations. En imaginant l’humanité comme un archipel, Gaël Faye propose une cartographie alternative du monde.
À travers son rap Gaël Faye recompose l’espace comme un milieu relationnel, où se croisent trajectoires diasporiques, mémoires postcoloniales et expériences contemporaines de la marge. Son œuvre dessine une géographie mouvante, faite de circulations et d’archipels imaginaires, qui permet de penser l’identité hors des assignations fixes. En ce sens, l’espace devient chez lui un opérateur critique : un lieu depuis lequel observer, questionner et déplacer les centres de pouvoir symboliques. Toutefois, cette poétique de la relation invite aussi à interroger le rap contemporain dans son ensemble : dans un contexte où celui-ci semble parfois se désaxer, tant géographiquement que politiquement, l’œuvre de Faye rappelle que le rap peut encore constituer un espace de résistance, de création et de reconfiguration du monde.
Notes :
(1) Karim Hammou, Une histoire du rap en France, Editions La Découverte, 2012
(2) Virginie Brinker, Rap en français : Dire « peuple » rend-il « populaire » ?, Revue d’études culturelles, 2024
(3) Alexandra Bourse, Le Métis, une identité hybride ?, Classiques Garnier, 2017
(4) Edouard Glissant, Philosophie de la relation, poésie en étendue, Gallimard, 1997
N. B.
Le texte que nous publions ici est une version raccourcie du texte intégral paru dans la revue Les Cahiers Étudiants, n°2/2026, « L’Espace », ISSN : 3097-867X. Nous remercions la revue et l’auteur d’avoir accepté la publication de cette version réduite sur le site internet des Cafés Géographiques, dotée d’un titre qui lui est propre et dépourvue de l’essentiel de son appareil critique.
Lisa Valentin, étudiante en Master 2 de littérature, février 2026

