La carte de Géographie comme premier apprentissage

Le Dessin du Géographe N° 74

Les dessins que je vous présente ici sont tirés d’un document d’archive : le cahier de géographie d’un élève (ou d’une élève, le prénom « He » peut se lire « Hélène »)  de l’Ecole Normale primaire de Paris pour l’année scolaire 1883-84 dans la classe de Géographie, où la France et les Continents étaient au programme (Ce document m’a été confié pour lecture par un ami qui l’a trouvé chez un bouquiniste, et qui m’a autorisé à en reproduire les illustrations).

Le texte en lui-même est caractéristique de la géographie d’inventaire telle qu’elle était enseignée sous la 3e République : des nomenclatures, des lieux, des villes, des produits, des chiffres de population, etc…

Il n’y a pas de croquis de paysages tels que le dessin du géographe a l’habitude de vous les montrer, mais les cartes qui illustrent le cahier m’ont semblé représentatives d’une étape de la pédagogie géographique dans l’enseignement, une étape longue puisque je l’ai moi-même connue pendant mes années scolaires au cours moyen  en 1947-49.

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Alain Robbe-Grillet : un écrivain géographe ?

Écrivain et cinéaste français, Alain Robbe-Grillet (1922-2008) est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, parus entre 1953 (Les Gommes) et 2007 (Un roman sentimental), et de dix films, sortis entre 1963 (L’immortelle) et 2007 (C’est Gradiva qui vous appelle).

Il demeure en partie connu pour avoir incarné, en compagnie des écrivain.e.s Michel Butor, Nathalie Sarraute et Claude Simon, l’un des chefs de file du mouvement littéraire appelé le « nouveau roman », apparu dans les années 1950[1].

Ce mouvement se caractérise par l’utilisation de règles en rupture avec celles du roman traditionnel, en cherchant notamment à détruire l’illusion du réel, avec par exemple la succession d’événements ne respectant aucune chronologie ou encore la présence de personnages non individualisés.

Si des travaux en littérature et études cinématographiques ont porté sur des thématiques récurrentes dans l’œuvre d’Alain Robbe-Grillet, telles l’érotisme (Colard, 2010 ; Demangeot, 2015), ou encore sur la structure narrative de ses livres et de ses films (Gardies, 1983 ; Allemand, 2010), plusieurs études littéraires se sont également intéressées à la place de l’espace dans certains de ses ouvrages. Ces dernières traitent tour à tour de la représentation et concrétisation sémiotiques de l’espace dans l’œuvre romanesque (Lissigui, 1996), de la subjectivité de l’espace sans cesse adapté à la vision et aux ressentis des personnages (Balighi, 2012), et du positionnement spatial comme moyen d’exister pour le narrateur, comme dans La Jalousie (Sarda, 2016).

Si cette utilisation que fait Alain Robbe-Grillet de l’espace m’a également marqué lors de mes premières lectures, elle m’a aussi conduit à me demander si l’espace et plus largement la géographie ne constituaient pas un moyen, pour l’auteur, de traduire le déroulement de certaines de ses intrigues et de donner davantage de sens à celles-ci.

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Le Havre – Porte Océane 

31août -1 & 2 septembre 2018

 

 

 

 

 

François Ier en ordonna la création en 1517.

Un bombardement anglais rasa le centre-ville le 5 septembre 1944.

Entre destructions et reconstructions, Le Havre de Grâce se veut toujours renaissant. Le port fut au coeur de la ville basse, puis il l’a quittée pour migrer en amont de l’estuaire, en ZIP, avant de s’étaler dans Port 2000.

Auguste Perret a assuré la reconstruction du centre ville aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Oscar Niemeyer en a adouci la rationalité des lignes avec les courbes du « volcan ».

Les friches industrialo-portuaires ont été restaurées par Jean Nouvel.

Enfin Le Havre se souvient qu’un bord de mer peut être « un petit Nice » et que la lumière d’un estuaire peut attirer les touristes. C’est donc sur le front de mer que le Musée A. Malraux a été édifié.

 Ville des peintres (Impression soleil levant), ville des architectes, Le Havre espère désormais séduire le plus grand nombre possible de touristes.  

 

 

Entrée de ville, bassin du Commerce, Niemeyer, Quai de Saouthampton, plage, navires, port

Le voyage est  organisé par Maryse Verfaillie pour Les Cafés géographiques (de Paris). Les deux journées ont été préparées par Pierre Stragiotti, géographe et fidèle adhérent de notre association. 

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Quelques dessins de Jean-Pierre Allix, peintre et géographe (1927-2013)

Dessin du géographe n°73

Jean-Pierre Allix enseignait la géographie dans des classes préparatoires parisiennes. A ce titre il a publié deux ouvrages qui sont des essais: « L’espace humain. Une invitation à la géographie» (Le Seuil 1996) et « l’Europe, cette belle inconnue » (Ed. Michalon 1999).

Jean-Pierre Allix était aussi (et peut-être surtout) un peintre. On recommande sur ce thème son livre-testament, publié à titre posthume et préfacé par son fils Stéphane: « L’homme qui croyait peindre des paysages » (Albin Michel 2017).

Cet intérêt pour la peinture était probablement sa vocation première. Elle lui venait de son oncle américain, le peintre Alfred Rigny. Quant à la géographie, l’influence d’André Allix, géographe et frère de son père, qui fut professeur à l’Université de Lyon et recteur, n’y fut pas étrangère. Louis, son père architecte, l’encouragea dans des études qui lui permettraient ensuite d’être à l’abri du besoin, considérant sa vocation artistique comme plus aléatoire.

Jean-Pierre Allix passa beaucoup de temps dans son atelier adjacent à sa maison de Larchant près de Nemours, surtout à partir de sa retraite, mais ne fit guère connaître ni ses dessins ni ses peintures, y compris dans ses propres livres. C’est dans son atelier de Larchant que nous avons pu les voir grâce à l’obligeance de Claude, sa femme.

Jean-Pierre Allix voyagea beaucoup, vers l’Asie Centrale, son domaine de prédilection, avec une mention particulière pour l’Afghanistan, un Afghanistan d’avant l’invasion soviétique (nous étions en 1956), où l’on pouvait circuler à peu près partout, celui que traverse Nicolas Bouvier quelques années auparavant et qu’il décrit dix ans plus tard dans « L’usage du monde », un maître-livre. Toutefois, il semble que Jean-Pierre Allix  arrêta ensuite de dessiner sur le motif. Le titre de son ouvrage « L’homme qui croyait peindre  des paysages» nous introduit à sa manière de voir.

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Billet d’humeur. Brevet 2018 : une géographie simpliste et parisiano-centrée !

A l’épreuve d’histoire-géographie du brevet 2018, cette carte de France a été fournie aux candidats qui devaient la colorier et la compléter. Sans s’embarrasser de subtilité (on est au brevet !), la France métropolitaine est ici divisée en deux catégories elles-mêmes subdivisées en deux. Hormis les territoires ultramarins, la France se retrouve donc divisée en quatre ! La géographie est vraiment une merveille de simplicité ! Que ceux qui ont de mauvais souvenirs avec l’apprentissage des départements se réjouissent, aujourd’hui tout est limpide ! Cependant certains s’interrogeront sur l’utilisation des termes territoires et espaces : pourquoi les uns sont dynamiques alors que les autres sont en difficulté ? On pourra même se demander quelle logique préside à l’insertion d’un terme ou de l’autre dans la légende de la carte…

Que la France est simple, vue d’un bureau parisien ! Les habitants de Dieppe -ville de Seine maritime où le taux de chômage est supérieur à 20%- seront ravis d’apprendre qu’ils font partie du coeur économique du pays ! Ceux de Tours ou du Mans seront surpris de savoir qu’ils sont dans des espaces ruraux mal reliés (un espace rural peut-il d’ailleurs être bien relié ?) : ces deux villes, situées à des carrefours autoroutiers, sont pourtant desservies par des lignes de TGV qui les mettent à une heure de Paris ! Enfin, le département du Gers (chef-lieu Auch !!) appartient aux espaces périphériques dynamiques : en toute logique, les élèves devraient y trouver plus tard sans difficulté un emploi sur place.

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En passant par la Lauzière, géographes au dessin

Le dessin du géographe n°72

Quelques géographes se sont réunis sur les hauteurs du Velay oriental en juin dernier, pour fêter l’un des leurs. Ils se sont essayés au croquis de paysage pour confronter leurs analyses.

Le plaisir est d’arrêter la marche sur un sommet, de contempler un panorama et de dessiner le paysage. C’est un moment pour le géographe pour découvrir les lignes, l’agencement des surfaces, les marques d’une vie sociale, passée ou actuelle. Le dessin tentera de leur donner une valeur relative, propre à chaque observateur quelle que soit son habileté au crayon. Les dix croquis réalisés montrent la diversité des approches, sur un même paysage. Car le dessin implique le choix d’un angle de vue, d’un cadrage, puis une restitution variée des éléments auxquels chaque géographe donne une importance ou une signification.

Ces hauteurs offrent de vastes plateaux vallonnés surmontés de bosses volcaniques et entaillés à l’Est par les vallées ardéchoises. Le sommet du Suc de la Lauzière (1582m), offre un panorama superbe sur le Mézenc et le Mont Gerbier de Jonc sur leur haut piédestal, puis vers le versant oriental profondément incisé. De ce point haut, le regard s’ouvre sur la géométrie convexe des sucs,  sur de larges berceaux verdoyants et des écrans forestiers.

Samuel Etienne a croqué le groupe de géographe à l’œuvre devant le paysage.

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Un peu de pédagogie géographique sur Internet

Avant les vacances, et sans vouloir vous dégoûter à l’avance des plages et de l’eau bleue, voici quelques images du site https://remonterletemps.ign.fr, qui est un outil efficace pour le géographe (et pas seulement !).

Cette chronique est partie d’un article de la presse au titre évocateur « Au Havre, une falaise recrache ses déchets dans la Manche » …terrible, évidemment ! (https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/05/30/au-havre-une.., Le Monde, 31 mai 2018).

Je suis donc allé voir sur le site de l’IGN cette fameuse falaise à Dollemard, dans la banlieue nord du Havre, et j’ai comparé deux photographies aériennes disponibles à 60 ans de d’intervalle : 1955 et 2015. Sur l’écran partagé en 2, le curseur de la souris se dédouble en flèche d’un côté et en croix de l’autre. Si les deux images sont bien calées géodésiquement (et théoriquement elles doivent l’être), les deux curseurs se sinuent au même endroit sur chacune des deux photos. On peut donc visualiser en direct le déplacement dans le temps d’un phénomène géographique linéaire, par exemple, ici, le pied du versant de la falaise (la limite terre-mer qui fluctue ici avec les marées serait plus difficile à comparer), et repérer les zones ou la terre « avance » et celles ou elle « recule ».

1955 | 2015

Les curseurs étant quelquefois « fantasques » sur l’un ou l’autre écran, j’ai pointé avec la croix la position du pied de versant en 1955 sur la photo de 2015 : elle se trouve au milieu d’un grand renflement de la partie inférieure de la pente, qui créé un bombement, une avancée du pied de la pente sur la plage sur plusieurs centaines de mètres du nord au sud.

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Rencontres en prison

Je suis allée en prison… de mon plein gré… et pendant quelques heures. Il n’est donc pas question ici de faire une analyse, ni même de donner un avis motivé sur l’univers carcéral. Des sociologues, psychologues et même géographes ont fait ce travail (voir la belle thèse d’Olivier Milhaud publiée chez CNRS Editions en 2017, Séparer et punir. Géographie des prisons françaises). Le but de ce petit texte est de transmettre quelques impressions ressenties lors d’une rencontre avec des détenues dans le cadre d’une expérience culturelle qu’elles ont suivie pendant un an. La prison, c’est certainement le surpeuplement, la promiscuité, des conditions matérielles et psychologiques souvent dégradantes, mais ce peut être aussi autre chose.

Le centre de détention de Réau est situé non loin d’une autoroute, au voisinage d’une banlieue banale de Seine et Marne. De loin on pourrait le prendre pour un centre de vacances avec ses bâtiments de moyenne hauteur, aux murs jaunes, enserrant des cours intérieures. Le bâtiment est récent (il a été inauguré par le président Sarkozy) ; aussi ne souffre-t-il pas de la vétusté de la plupart des prisons françaises.

Réau comprend une centrale pour les hommes condamnés à de longues peines et une partie réservée aux femmes qui y purgent de longues ou courtes peines (le faible pourcentage des femmes dans la population carcérale ne justifie pas de faire la distinction).

La coordinatrice culturelle qui introduit notre petit groupe à l’intérieur des murs, explique rapidement quelles sont les activités offertes aux détenu.e.s pour faciliter leur réinsertion future. Formations professionnelles et cours dispensés par l’Education nationale permettent à des gens dont le niveau varie de l’analphabète au doctorant d’acquérir un diplôme à leur sortie. Plusieurs activités culturelles (théâtre, arts plastiques…) sont aussi proposées. Seule une minorité souhaite y participer, mais, ici comme « au-dehors », la proportion des femmes est trois fois supérieure à celle des hommes.

Nous ne sommes pas à Réau pour suivre une conférence sur le monde pénitentiaire, ni pour faire une visite guidée, mais pour rencontrer des femmes, non parce qu’elles sont prisonnières mais parce qu’elles ont sculpté la terre pendant un an pour exprimer leurs émotions et que leurs réalisations sont exposées au cœur de la prison. L’artiste Marion Lachaise, plasticienne et vidéaste, a guidé ce travail et fait une vidéo, Antiportraits à Réau (2017), dans laquelle images et voix se combinent pour laisser entrevoir les personnalités des huit femmes qui ont participé à l’expérience. Leur parole accompagne la projection de leurs créations sur lesquelles se superposent un œil, un sourire, le coin d’une joue.

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Une visite chez Kupka

Kupka, pionnier de l’abstraction
Exposition au Grand Palais du 21 mars au 30 juillet 2018

Je suis venu à Kupka par des chemins détournés. J’ignorais alors sa contribution majeure à l’œuvre picturale du XXe siècle. Je l’ai découvert par le biais de sa collaboration avec Elisée Reclus. Arrivé depuis peu à Paris depuis Prague, en 1898, il lui fallait survivre en mettant à profit pour L’Assiette au Beurre ou Cocorico, journaux satiriques, à la fois son habileté graphique et ses convictions anarchistes. C’est ainsi qu’il a rencontré Reclus qui préparait L’homme et la terre et qui partageait ses idées sur l’argent, les armées et les religions. Nous avons pu mettre en ligne dans notre rubrique des cafés géo quelques-unes des vignettes de Kupka placées en début de chapitre de l’ouvrage de Reclus. Je me dis qu’il est bien dommage qu’il ne se soit trouvé personne parmi les géographes pour aller interroger Kupka sur ses relations avec Reclus, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 1957). Mais dans les années cinquante, Reclus n’était pas à la mode, chez les géographes, quelle que soit leur orientation politique.

Kupka a lui-même déclaré sa dette à l’égard de Reclus : « Pendant quatre années j’ai eu à suivre l’évolution de L’homme sur la terre et c’était pour moi un bienfait. J’ai vu passer les humanités mieux que dans les écoles ». Beaucoup de peintres ont gagné leur vie en dessinant pour la presse. Mais ici il ne s’agit pas seulement d’un travail alimentaire. Il correspond totalement aux convictions de Kupka. On remarquera la signature de Kupka au bas de la vignette qui illustre le chapitre « Peuplement de la Terre » du tome V de l’œuvre de Reclus déjà citée et que nous reproduisons ici.

Cette période de collaboration avec Reclus se combine avec une activité de peintre qui va bientôt absorber toute son énergie. C’est pendant ces travaux destinés à la presse que, progressivement, Kupka abandonne le figuratif.

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L’épopée du Canal de Suez, des pharaons au XXIe siècle

L’épopée du Canal de Suez, des pharaons au XXIe siècle
à l’Institut du Monde Arabe
du 28 mars au 5 août 2018

Atlas classique Vidal-Lablache. Armand Colin 1907 p.85.

 Voilà bien une exposition idéale pour réconcilier histoire et géographie, si c’est nécessaire.

Elle a plusieurs mérites. Elle présente d’abord la cérémonie de l’inauguration elle-même avec son faste étonnant, ses invités au premier rang desquels l’impératrice Eugénie, dont le Yacht impérial l’Aigle est placé en tête de la flottille officielle, puis François-Joseph de Habsbourg qui a déjà commencé son long règne. Des portraits et photos nous permettent d’admirer les épaules d’Eugénie, puis les moustaches et favoris de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Les visiteurs furent sensibles nous dit-on au contraste entre ce faste et la misère populaire alentour. Un bal fut organisé pour 5 000 personnes, où figurait peut-être Paul Vidal de La Blache. Ce dernier en effet était alors membre de l’Ecole Française d’Athènes où il se préparait à une carrière d’archéologue et épigraphiste ; il vint assister à l’inauguration. Peut-être cet épisode de sa vie ne fut-il pas étranger à son choix de devenir géographe

L’exposition place le canal dans l’histoire séculaire de l’Egypte, y compris l’Egypte antique. L’idée de faciliter le passage des navires entre Méditerranée et Mer Rouge est une très vieille affaire, même si le tracé du canal n’a pas toujours été le même. En effet le premier tracé antique rejoint à partir de la Mer Rouge la branche la plus orientale du delta du Nil, pour profiter de sa navigabilité. Et puis le canal s’ensable et on essaie divers autres tracés, toujours vers le Nil, jusqu’à l’abandon définitif, à l’époque hellénistique. Le souvenir ne s’en est cependant jamais perdu. D’autres projets voient le jour mais jamais une autorité politique assez forte et éclairée ne peut mettre ces plans en œuvre, ni dans l’Empire Romain, ni du temps de Byzance ni durant la domination ottomane. Des documents de très grand intérêt, tels des manuscrits vénitiens viennent illustrer ces efforts inaboutis.

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