En ce mercredi 28 janvier 2026, et en parallèle à la visite à Paris des dirigeants du Danemark et du Groenland, le Musée national de la Marine propose un temps d’échanges entre scientifiques, acteurs culturels et sociétés civiles de Groenland et de France.

Le glacier de Jakobshavn dans la baie de Disko (photo de Giles Laurent, https://www.musee-marine.fr/nos-musees/paris/expositions-et-evenements/les-evenements/groenland-asavara/je-taime-groenland.html)


Cette rencontre en trois temps, est proposée et animée par Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur des pôles et des enjeux maritimes, envoyé spécial du Président de la République pour la conférence Océan des Nations Unies et président du conseil d’administration du musée.
En introduction, Olivier Poivre d’Arvor cite un passage de la conclusion de Jean Malaurie dans Les Derniers rois de Thulé :
« Ces hommes m’ont rappelé qu’une vie doit être un constant défi à soi-même… ils ont été ma seconde Université… ils m’ont réappris que le raisonnement peut-être si immédiat qu’il se confond avec l’intuition. Ils m’ont certainement aidé à faire affleurer cette primitivité que chacun porte au fond de soi. Voilà bien un peuple qui donne à la sensation pure toute sa valeur à l’intuition première sa prépondérance sur la pensée rationnelle. Cette perception première appréhende ce qui échappera toujours à la démarche didactique. »

A- Mémoire des explorations et regards croisés

Une table ronde avec Anne Manipoud-Charcot, arrière-petite-fille de Jean-Baptiste Charcot, Remy Marion, vice-président de « Les amis de Jean-Baptiste Charcot », Stéphane Degast, secrétaire général de la Société des explorateurs français et écrivain et Jan Borm, directeur de l’institut de recherches arctiques Jean Malaurie.

Anne Manipoud-Charcot rappelle la biographie de J.-B. Charcot (1867-1936) qui a contribué à changer la perception de ceux que l’on appelait encore les Esquimaux. En 1932-33, c’est la deuxième année polaire internationale. En 1934, le commandant Charcot installe la mission ethnographique de Paul Emile Victor au Groenland.

Rémy Marion rappelle la formation de médecin de J.B. Charcot et insiste sur sa force à transmettre aux jeunes sa passion de la mer, sa passion des pôles. Grand patriote, J.B. Charcot disait avoir retrouvé la force de notre devise auprès des peuples algonquins.

Stéphane Dugast présente les relations entre Charcot et Paul-Emile Victor (1907-1995) et la détermination de PEV, comme l’appelle les intervenants présents, à rejoindre Charcot au Groenland.  En 1937, il vit en immersion totale pendant quatorze mois avec une compagne eskimo au sein d’une tribu de l’est du Groenland et apprend à parler sa langue. PEV a joué un rôle majeur quant à la vulgarisation de la culture inuit en France. Apoutsiak, petit flocon de neige est publié en 1948. Le vocabulaire français s’est enrichi de mots d’origine inuit grâce à lui (anorak, kayak…).

Jan Borm présente Jean Malaurie (1922- 2024). Né à Mayence, il passe se huit premières années en Allemagne. C’est sous la direction d’Emmanuel de Martonne que Jean Malaurie travaille. Il choisit la glaciologie. C’est en 1950 qu’il rencontre pour la première fois les autochtones. Il partage deux expéditions avec PEV puis ils se séparent. Il est autorisé par les Danois à aller à Thulé, découvre la base américaine et témoigne. « Les derniers rois de Thulé » est publié en 1955. Le livre, le premier de la collection Terre humaine, est devenu une référence mondiale dans le domaine de la vulgarisation ethnographique. Il a été traduit dans 23 langues. Jean Malaurie a aidé les Groenlandais à établir leur démographie et leur cartographie. Il a donné des noms à une dizaine de lieux.
Les Groenlandais ont beaucoup d’estime pour Jean Malaurie. Ils lui ont remis la plus haute distinction groenlandaise, celle qui n’est jamais donnée à un étranger.  A Siorapaluk, le 15 août 2024, les villageois, les chasseurs, les anciens, les enfants étaient là pour l’inhumation des cendres de Jean Malaurie.

Suit une vidéo de Mo Malo, auteur d ‘une série de polars se déroulant au Groenland. Il invite les Américains qui, selon lui, ne connaissent pas le Groenland, à aller dans les villages groenlandais pour découvrir la vraie vie des Groenlandais. Tous ceux qui ont eu la chance de se confronter à des éléments si durs, si rigoureux, ressentent l’émerveillement, l’humilité et l’abandon.

Cette première partie met en évidence les liens forts qui existent entre la France et le Groenland.

B- Le regard Groenlandais sur leur terre et leur environnement

Une table ronde avec Nicolas Dubreuil, expert des milieux polaires et des communautés du Groenland et trois Groenlandais en visioconférence depuis le Groenland : Ole Olsvig, jeune informaticien, Mathias Adamsen, le plus grand chasseur de Kullorsuaq et Adam Eskidsen, pêcheur et chasseur à Kullorsuaq.

Nicolas Dubreuil rappelle qu’il a découvert le Groenland il y a 35 ans. Victime d’un accident grave en 2001 (il est sauvé par un Groenlandais), il quitte son poste à l’Université. Il veut alors comprendre et achète une maison à Kullorsuaq, sur la côte occidentale du Groenland, très au nord, à 74° de latitude nord. A Kullorsuaq tout a été conservé. On fabrique encore les kayaks avec des palettes. Pour comprendre il faut aller dans les villages. Les gens des villes sont souvent en transit. Il faut 6 jours pour aller de Paris à Kullorsuaq et davantage si l’hélicoptère ou même le motoneige est inaccessible ou inutilisable.

Suit la vidéoconférence avec des questions exprimées en kalaallisut s par Nicolas Dubreuil.

A la question de l’impact de l’attitude de Trump à l’égard de son pays, le jeune Ole Olsvig (qui parle couramment anglais.) insiste sur la notion de « homeland ». Il ressent comme ses compatriotes une pression et le sentiment qu’on parle des Groenlandais comme s’ils étaient des objets.

Adam : le plus gros problème à Kullorsuaq, ce ne sont pas les déclarations de Trump, mais le fait que la glace n’est pas formée et l’obligation de se déplacer en bateau encore en cette période de l’année. La banquise a un mois de retard ce qui a pour conséquence la perte de lien et des problèmes d’approvisionnement.

Mathias : le problème c’est la banquise et le temps qui change surtout depuis 5 ans Je suis obligé d’aller pêcher alors que je devrais être à la chasse. Il fait actuellement moins 10 ° et c’est la nuit continue.

Intervient alors toujours en vidéoconférence, Isabelle Guyomard, artiste plasticienne active autour des cultures et environnements polaires. Son travail artistique s’inscrit dans une démarche interdisciplinaire liant droit, écologie, culture, art et conscience des enjeux polaires. Elle vit et travaille à Akunnaaq depuis 2018. Elle gère la résidence « Artistes en Arctique » qui accueille des artistes de diverses disciplines pour des projets de création, d’échanges avec la communauté locale et d’expériences artistiques avec l’environnement polaire. Entre 2003 et 2016, elle a représenté la France dans des contextes polaires. Elle a travaillé avec des instances polaires françaises et internationales dans des contextes de recherche, de politique et de diplomatie environnementale concernant l’Antarctique.

C- Perspectives de la coopération scientifiques franco-groenlandaise

Une table ronde avec Laurence Castany, directrice du développement culturel du Musée national de la Marine, Vincent Hilaire, fondateur et directeur exécutif de Greenlandia, Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Océan et Alain Schuhl, directeur général délégué à la Science du CNRS.
Vincent Hilaire :  Greenlandia est une initiative française pour remettre la parole et les savoirsconnus d’une communauté polaire du Groenland, en première ligne du changement climatique, au coeur de cette thématique. Greenlandia est établie sur un fjord de la côte orientale, à Ittoqqortoomiit. A noter l’impact du courant transpolaire qui permet à la côte orientale d’avoir de la banquise à 75 ° de latitude nord alors qu’il n’y en a pas à la même latitude sur la côte ouest. La côte occidentale a déjà basculé dans la pêche industrielle. On est partis de la parole de cette communauté. Les ours polaires arrivent de plus en plus près du village. Le premier problème est celui de la survie. Trump passe après. L’action de Greenlandia est construite sur trois piliers : Pédagogie, Science et Documentaire.
On convoque les Sciences sociales et les travaux de Tanguy Sandré  (cf sa thèse  Vivre dans un « monde qui fond » : recentrer les expériences vécues de bouleversements lents à Ittoqqortoormiit ) mais aussi les Sciences de la vie et de la terre. Il y a au Jardin des Plantes un « musée Charcot » avec des échantillons de roches prélevés par Charcot. Greenlandia est retourné sur les sites de prélèvement de l’époque pour une comparaison. Le fjord contient actuellement 25 % d’eau douce en plus comparé à l’époque de Charcot. On étudie aussi le statut des espèces animales dans ce contexte. Ces espèces se boréalisent. Puisque l’eau devient trop chaude, les poissons migrent vers le nord. Et la chaîne alimentaire est modifiée.

Romain Troublé : La Fondation Tara Océan est a première fondation reconnue d’utilité publique consacrée à l’Océan en France Elle mène depuis 2003 des expéditions scientifiques pour étudier la biodiversité marine, ainsi qu’observer et anticiper les impacts du changement climatique et des pollutions. Grâce à son statut d’Observateur Spécial à l’ONU, elle participe activement aux décisions importantes pour l’Océan. Le 17 janvier 2026 est entré en vigueur le « Traité sur la haute mer » portant sur la conservation et l‘utilisation durable de la diversité biologique marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale. C’est un traité se rapportant à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.

Alain Schuhl : Le CNRS a à cœur les bouleversements arctiques. Il faut comprendre l’impact du changement climatique sur les modes de vie. On appelle à une coopération des pays riverains. L’ensemble des équipes académiques sont prêtes et le défi est de taille. On a un modèle de coopération scientifique de l’action. La stratégie polaire est cruciale si on veut que le Groenland reste européen. 2032 sera la 5e Année Polaire Internationale. Il faut recréer les conditions d’une dynamique au profit de l’Arctique et restaurer la « Maison des Français » de Charcot.

Conclusion de Mika Blugeon-Mered, chercheur senior en géopolitique de la transition énergétique, spécialiste du Groenland, Pôles et hydrogène, Université du Québec à Trois Rivières / Ecole de guerre.

 Il y a bien une représentation européenne à Nuuk et c’est la troisième « ambassade » après les consulats des Etats-Unis et de l’Islande mais on n’est pas parvenu à créer une vraie coopération entre pays européens, Groenland et autres pays susceptibles d’y adhérer. Mes prévisions de « grande marée » de l’an dernier se sont malheureusement réalisées. On n’a pas réussi a convaincre les Américains d’aller aussi loin. La démarche américaine n’est pas sur le point de s’arrêter. Il ne faudrait pas croire qu’après les reculades de Davos, Trump, et surtout son premier cercle, ont cessé d’avoir un intérêt pour le Groenland, ont cessé de vouloir le prendre par une forme de force (coercition économique, militaire et sous d’autres formes…)  Au sein de l’Ecole Militaire, on est en situation de formation de guerre en milieu arctique La France est le premier contributeur. Le Charles de Gaulle va naviguer vers l’Arctique. On redoute mars / avril.

Olivier Poivre rend enfin hommage à la diplomatie française et c’est une chanson du groupe Nanook qui accompagne la fin de cette rencontre. Le groupe Nanook chante en groenlandais. Il a refusé une offre de Sony leur demandant de chanter en anglais.

 

                                                                                              Claudie Chantre, 1er février 2026