Des lieux entre mémoire, géographie et imaginaire (Moka, Yémen)

Moka, un mot, deux noms. Celui d’un breuvage parfumé qu’on boit dans de petites tasses de porcelaine et celui d’un port situé sur la Mer Rouge au sud de la Péninsule arabique.

Avant d’arriver à Moka, sur la côte aride de la Tihama, le voyageur venu de l’intérieur aura traversé les monts Sarawat aux pentes raides découpées dans des roches volcaniques. Du haut de replats étroits il aura surplombé des terrasses verdoyantes accueillant arbres fruitiers, vignes et céréales. Il aura trouvé de l’ombre entre les hautes maisons des villages aux fenêtres cintrées, construites en gros moellons ou en argile séchée ; les femmes qui portent la clef autour du cou, en sont les gardiennes. Il sera entré dans des écoles où le maître aura désigné sur une carte son pays d’origine à des petits garçons portant à la ceinture un jambiya (poignard courbe) en carton. A la sortie d’un bourg, il aura longé un enclos étroit dans lequel un homme, accroché au grillage, cherchait à attirer son attention par des mimiques grotesques…prison rurale ou asile de fous, on ne sait pas.

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Nouveaux territoires, nouveaux noms de la France

Roger Brunet, Nouveaux territoires, nouveaux noms de la France, Hermann, 2021, 238 p., 32 €.

Poursuivant son ambitieuse entreprise toponymique commencée en 2016 avec Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France (CNRS Editions), Roger Brunet consacre son dernier ouvrage à la néotoponymie française, c’est-à-dire aux milliers de nouveaux noms créés durant la dernière décennie pour désigner les nouveaux territoires administratifs (communes nouvelles et intercommunalités, nouveaux cantons, nouvelles régions, métropoles…), les nombreux territoires correspondant aux divers dispositifs d’intervention (zones, bassins, pôles, quartiers urbains, nouveaux espaces d’activités, parcs et sites…) et les schémas et périmètres de toutes sortes qui forment un véritable maquis particulièrement complexe. Comme Roger Brunet le souligne d’entrée, « le choix de ces noms n’est pas anodin. Il en apprend beaucoup sur leurs inventeurs, un peu sur les lieux, et il contribue même à éclairer la toponymie traditionnelle. » A l’aide de très nombreuses illustrations (80 cartes et croquis à différentes échelles), l’auteur conduit son étude selon un plan géographique bien adapté à ses objectifs pour conclure sans ambiguïté sur « l’illusion nominaliste » qui l’a trop emporté sur l’action. Tout compte fait, la toponymie est pour Roger Brunet un excellent moyen de réfléchir, parfois avec malice, aux difficultés de l’organisation et de la gestion des territoires français. (suite…)

A propos de Saisons du voyage de Cédric Gras : éloge du piétinement géographique

 

Cédric Gras a reçu une formation de géographe. Il figure dans la petite cohorte des géographes de sa génération qui se sont « évadés » vers la littérature, avec Sylvain Tesson et Emmanuel Ruben. « Évader » n’est pas le terme propre qui suppose une géographie ceinte de murs malaisés à franchir. A coup sûr, en tout cas, Cédric Gras s’est évadé du langage géographique et du ton académique, dès les premières phrases de son livre. Un des grands mérites de C. Gras réside dans la qualité de son écriture.

Ce livre est une réflexion sur l’expérience du dépaysement plutôt que du voyage. Il comporte des chapitres très autobiographiques, mais il dépasse sans cesse cette dimension personnelle.

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Le dessin du géographe n°84. Un confinement normand

J’ai choisi de rester à la campagne, dans un village du pays de Caux, en Normandie, situé à 2 km de la Manche pendant la période de confinement du printemps 2020. Je résidais dans un ancien moulin, abandonné par la rivière, au Bourg Dun, commune de 420 habitants.

Cette expérience dans un espace resserré d’un rayon de 1 km, entre une vallée arborée, les vallons abritant les hameaux et le plateau, a entraîné une certaine réceptivité aux objets du paysage et aux voisins croisés de temps en temps mais restés à distance. D’où cette petite égo-géographie un peu particulière, centrée sur les paysages et diluée dans le temps.

Le cercle de 1km. Les < indiquent les angles de vue des trois figures. Source : Orthophotographie Géoportail (prise de vue du 18/04/2018).

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Sabine Weiss – Sous le soleil de la vie. Compte-rendu d’exposition (Les Douches la Galerie, Paris 10e)

L’exposition « Sabine Weiss – Sous le soleil de la vie » a lieu jusqu’au 27 février 2021 aux Douches la Galerie (Paris 10e).

L’Homme qui court, Paris, 1953 © Sabine Weiss/Courtesy Les Douches la Galerie, Paris

Dernière représentante de l’école humaniste de la photographie, Sabine Weiss explore depuis plus de 80 ans une grande variété de domaines : reportages, portraits de célébrités, œuvres pour la publicité ou la mode et surtout témoignages sur l’existence des « gens de peu ». Elle expose encore ces jours-ci à Paris à la galerie Les Douches. Elle a 96 ans. Sa passion ne s’est jamais démentie et sa curiosité reste insatiable. Ses photos en blanc et noir, sont certainement les plus réussies et évoquent les photographes qu’elle a côtoyés, tels Robert Doisneau, Willy Ronis, Edouard Boubat ou Brassaï. L’Homme qui court, la nuit, dans le bois de Boulogne, c’est son mari, Hugh Weiss.

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Patrick Modiano et Pierre Le-Tan, chrono-topographes des marges

Le texte qui suit résulte du rapprochement suscité par la lecture successive de deux ouvrages : Paris de ma jeunesse de P. Le-Tan, constitué de 28 textes courts (une à trois pages) chacun référé à un lieu parisien, écrit en 1988, réédité et complété en 2019 – très peu de temps avant la mort de l’auteur – préfacé par P. Modiano, et Memory Lane, court texte (une soixantaine de pages) écrit par celui-ci et illustré par celui-là en 1981 ; ce texte, quoique moins connu que d’autres romans de P. Modiano, cristallise les thèmes qui font sa singularité, sa tonalité. Si Patrick Modiano a accédé depuis longtemps a une grande notoriété littéraire et publique (Goncourt en 1978, Nobel en 2014), Pierre Le-Tan est moins connu, bien qu’illustrateur de nombreuses éditions littéraires, concepteur de publicités pour de grandes enseignes. Il est aussi un ami et complice précoce de P. Modiano, notamment dans le petit ouvrage dont il sera question ici, Memory Lane, dès 1981.

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Crazy Horse Memorial – Comment interpréter la controverse ?

Reconnaissance tardive de la bravoure des natifs ou construction d’un nouveau mythe national intégrateur aux conséquences symboliques malvenues ?

Crazy Horse Memorial-Custer, South Dakota- Atlas Obscura

 

Carte de localisation du Crazy Horse Memorial

 

1. Le crazy horse memorial, une réponse au Mont Rushmore ?

Le Crazy Horse Memorial est un ensemble architectural en cours de construction dans les Black Hills, des montagnes de l’état du Dakota du Sud. Le site est considéré comme sacré par les natifs Lakotas, mais la découverte d’or dans la région engendra leur expulsion par la force. L’appropriation de l’espace et son aménagement sont deux axes d’explication majeurs de ce conflit qui dure jusqu’à nos jours entre le gouvernement étasunien et les Lakotas. Effectivement, avec à la construction du Mont Rushmore dans les Blacks Hills l’identité étasunienne s’incarne à travers des présidents conquérants. Il s’agit, en effet, d’une sculpture titanesque réalisée entre 1927 et 1941 et représentant quatre grands présidents américains ayant contribué à l’agrandissement et à l’unification du territoire fédéral. Cette identité est inscrite dans le paysage naturel fantasmé de la wilderness, ici domptée, et que l’on retrouve sur cette image à travers la dense forêt de conifères rappelant les parcs nationaux américains.

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Le Mémorial aborigène : art et mémoire

On peut replacer la controverse sur le Crazy Horse Memorial dans le cadre plus large des affrontements mémoriels qui ont lieu dans les États où des peuples autochtones ont été refoulés, massacrés, confinés par des colons venus d’Europe entre le XVII et le XIX siècles (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande…). Ils ne représentent plus aujourd’hui que des groupes très minoritaires (5% pour les Aborigènes australiens, 7% pour les Maoris néo-zélandais). Au cours du XX siècle, les gouvernements ont tergiversé sur la politique à mener à leur égard : assimilation ou maintien des structures tribales ? Avec la fin du XX siècle et le début du XXI est venu le temps de la repentance officielle [1] et des aménagements juridiques.

Dans ces États où les victoires des uns se sont effectuées sur l’humiliation des autres, comment commémorer les grands moments du passé ?

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Un duel Chine / Etats-Unis ?

 

Récemment l’IRIS a présenté un webinaire où plusieurs chercheurs de l’Institut ont exposé leur analyse du rapport de forces entre les deux premières puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine.
Cette problématique n’est pas récente mais elle a trouvé une nouvelle actualité avec l’élection de Joe Biden.

Nous tenterons de faire une synthèse des idées échangées.

En introduction, Pascal Boniface assure que le changement de président amènera vraisemblablement peu de changement dans les relations entre les Etats-Unis et la Chine. Leur rivalité qui revêt de nombreux aspects, peut-elle être qualifiée de « Guerre froide » ? Malgré quelques points semblables, la situation géopolitique diffère beaucoup de celle qui a suivi la IIe Guerre Mondiale. La Chine ne cherche pas à prendre la tête d’une coalition internationale afin de détruire à terme les Etats-Unis. Elle ambitionne « seulement » d’occuper la première place mondiale, ce qui est source d’une grande angoisse chez son rival.

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11 millions de km², pour quoi faire ? Le bien commun, fondement de la stratégie maritime de la France
Carte de la stratégie maritime de la France

La carte représente en bleu foncé les espaces maritimes formant la zone économique exclusive française. La Commission des limites du plateau continental, un organe spécifique de l’ONU, vient de donner son aval à l’extension du domaine maritime français. (https://www.journalmarinemarchande.eu/filinfo/la-france-autorisee-a-etendre-son-domaine-maritime)

Le dernier « Mardi de la mer », organisé par l’ICP en partenariat avec l’Institut de la mer, a été consacré à l’immense domaine maritime que possède la France, deuxième ZEE (zone économique exclusive) au monde après celle des Etats-Unis.

En introduction, Eudes Riblier rappelle le souci du Président Macron de faire de l’océan, « bien commun de l’humanité », le premier objectif de notre stratégie, le socle de la grandeur maritime de la France. (suite…)

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