Sabine Weiss – Sous le soleil de la vie. Compte-rendu d’exposition (Les Douches la Galerie, Paris 10e)

L’exposition « Sabine Weiss – Sous le soleil de la vie » a lieu jusqu’au 27 février 2021 aux Douches la Galerie (Paris 10e).

L’Homme qui court, Paris, 1953 © Sabine Weiss/Courtesy Les Douches la Galerie, Paris

Dernière représentante de l’école humaniste de la photographie, Sabine Weiss explore depuis plus de 80 ans une grande variété de domaines : reportages, portraits de célébrités, œuvres pour la publicité ou la mode et surtout témoignages sur l’existence des « gens de peu ». Elle expose encore ces jours-ci à Paris à la galerie Les Douches. Elle a 96 ans. Sa passion ne s’est jamais démentie et sa curiosité reste insatiable. Ses photos en blanc et noir, sont certainement les plus réussies et évoquent les photographes qu’elle a côtoyés, tels Robert Doisneau, Willy Ronis, Edouard Boubat ou Brassaï. L’Homme qui court, la nuit, dans le bois de Boulogne, c’est son mari, Hugh Weiss.

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Patrick Modiano et Pierre Le-Tan, chrono-topographes des marges

Le texte qui suit résulte du rapprochement suscité par la lecture successive de deux ouvrages : Paris de ma jeunesse de P. Le-Tan, constitué de 28 textes courts (une à trois pages) chacun référé à un lieu parisien, écrit en 1988, réédité et complété en 2019 – très peu de temps avant la mort de l’auteur – préfacé par P. Modiano, et Memory Lane, court texte (une soixantaine de pages) écrit par celui-ci et illustré par celui-là en 1981 ; ce texte, quoique moins connu que d’autres romans de P. Modiano, cristallise les thèmes qui font sa singularité, sa tonalité. Si Patrick Modiano a accédé depuis longtemps a une grande notoriété littéraire et publique (Goncourt en 1978, Nobel en 2014), Pierre Le-Tan est moins connu, bien qu’illustrateur de nombreuses éditions littéraires, concepteur de publicités pour de grandes enseignes. Il est aussi un ami et complice précoce de P. Modiano, notamment dans le petit ouvrage dont il sera question ici, Memory Lane, dès 1981.

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Crazy Horse Memorial – Comment interpréter la controverse ?

Reconnaissance tardive de la bravoure des natifs ou construction d’un nouveau mythe national intégrateur aux conséquences symboliques malvenues ?

Crazy Horse Memorial-Custer, South Dakota- Atlas Obscura

 

Carte de localisation du Crazy Horse Memorial

 

1. Le crazy horse memorial, une réponse au Mont Rushmore ?

Le Crazy Horse Memorial est un ensemble architectural en cours de construction dans les Black Hills, des montagnes de l’état du Dakota du Sud. Le site est considéré comme sacré par les natifs Lakotas, mais la découverte d’or dans la région engendra leur expulsion par la force. L’appropriation de l’espace et son aménagement sont deux axes d’explication majeurs de ce conflit qui dure jusqu’à nos jours entre le gouvernement étasunien et les Lakotas. Effectivement, avec à la construction du Mont Rushmore dans les Blacks Hills l’identité étasunienne s’incarne à travers des présidents conquérants. Il s’agit, en effet, d’une sculpture titanesque réalisée entre 1927 et 1941 et représentant quatre grands présidents américains ayant contribué à l’agrandissement et à l’unification du territoire fédéral. Cette identité est inscrite dans le paysage naturel fantasmé de la wilderness, ici domptée, et que l’on retrouve sur cette image à travers la dense forêt de conifères rappelant les parcs nationaux américains.

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Le Mémorial aborigène : art et mémoire

On peut replacer la controverse sur le Crazy Horse Memorial dans le cadre plus large des affrontements mémoriels qui ont lieu dans les États où des peuples autochtones ont été refoulés, massacrés, confinés par des colons venus d’Europe entre le XVII et le XIX siècles (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande…). Ils ne représentent plus aujourd’hui que des groupes très minoritaires (5% pour les Aborigènes australiens, 7% pour les Maoris néo-zélandais). Au cours du XX siècle, les gouvernements ont tergiversé sur la politique à mener à leur égard : assimilation ou maintien des structures tribales ? Avec la fin du XX siècle et le début du XXI est venu le temps de la repentance officielle [1] et des aménagements juridiques.

Dans ces États où les victoires des uns se sont effectuées sur l’humiliation des autres, comment commémorer les grands moments du passé ?

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Un duel Chine / Etats-Unis ?

 

Récemment l’IRIS a présenté un webinaire où plusieurs chercheurs de l’Institut ont exposé leur analyse du rapport de forces entre les deux premières puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine.
Cette problématique n’est pas récente mais elle a trouvé une nouvelle actualité avec l’élection de Joe Biden.

Nous tenterons de faire une synthèse des idées échangées.

En introduction, Pascal Boniface assure que le changement de président amènera vraisemblablement peu de changement dans les relations entre les Etats-Unis et la Chine. Leur rivalité qui revêt de nombreux aspects, peut-elle être qualifiée de « Guerre froide » ? Malgré quelques points semblables, la situation géopolitique diffère beaucoup de celle qui a suivi la IIe Guerre Mondiale. La Chine ne cherche pas à prendre la tête d’une coalition internationale afin de détruire à terme les Etats-Unis. Elle ambitionne « seulement » d’occuper la première place mondiale, ce qui est source d’une grande angoisse chez son rival.

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11 millions de km², pour quoi faire ? Le bien commun, fondement de la stratégie maritime de la France
Carte de la stratégie maritime de la France

La carte représente en bleu foncé les espaces maritimes formant la zone économique exclusive française. La Commission des limites du plateau continental, un organe spécifique de l’ONU, vient de donner son aval à l’extension du domaine maritime français. (https://www.journalmarinemarchande.eu/filinfo/la-france-autorisee-a-etendre-son-domaine-maritime)

Le dernier « Mardi de la mer », organisé par l’ICP en partenariat avec l’Institut de la mer, a été consacré à l’immense domaine maritime que possède la France, deuxième ZEE (zone économique exclusive) au monde après celle des Etats-Unis.

En introduction, Eudes Riblier rappelle le souci du Président Macron de faire de l’océan, « bien commun de l’humanité », le premier objectif de notre stratégie, le socle de la grandeur maritime de la France. (suite…)

Programmes scolaires et organisation territoriale. Que sauront les « bacheliers 2021 » de la décentralisation ?

En juin 2020, E. Macron, recevant les propositions des membres de la « Convention citoyenne pour le climat », s’est déclaré « favorable » à la réécriture de l’article 1 de la Constitution en insistant sur la dimension fondamentale de ce dernier[1]. Tous les élèves de France auront, sans doute, entendu au moins une fois tout ou partie de cet article tel qu’il est actuellement rédigé :

 

Article 1 de la Constitution de la Ve République

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion.
Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives,
ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

Source : Légifrance (site consulté le 18 décembre 2020).

 

Quels élèves pourront comprendre ce qui constitue, dans le texte, un des cinq piliers de la République : « Son organisation est décentralisée. » ? Chaque personne attirée par une question, quelle qu’elle soit, regrette qu’elle ne soit pas assez enseignée. Mais il ne s’agit pas ici de préoccupations d’un champ disciplinaire, plutôt de ce qui a été mis en exergue par les représentants de la Nation. Si l’École française a pour but de permettre aux élèves de se forger une culture citoyenne et d’être à même de comprendre la société dans laquelle ils vivent, les programmes scolaires contemporains se donnent-ils les moyens de cette ambition ?

Cette question est d’autant plus d’actualité que le Président de la République ne fait pas mystère de son souhait de « changer profondément l’organisation de l’État » (allocution du 14 juin 2020, thème déjà abordé dans le deuxième sujet soumis aux Français lors du « Grand débat national » lancé en janvier 2019[2]).

Que doivent savoir les bacheliers de l’organisation territoriale de la République et de ses transformations ? Que connaîtront des communes, des départements et des régions ceux qui auront, plus ou moins brillamment, terminé leurs études secondaires ?[3]

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L’Institut de Géographie : un lieu-symbole des pouvoirs académiques et institutionnels mais révélateur de ses clivages disciplinaires

Photographie prise par Hugues Bellevier-Royal le mercredi 14 octobre 2020 à 16h21 à Paris (75005)

 

L’Institut de Géographie : l’exemple d’une appropriation spatiale par des pouvoirs académiques et institutionnels

Cette carte postale révèle les techniques et stratégies spatiales qu’opèrent les pouvoirs académiques et institutionnels pour s’approprier l’espace public. En effet, on observe des inscriptions ponctuelles de ces pouvoirs, appelées « marquages ». Pour les étudier et les comprendre, portons nous sur la définition des Mots de la Géographie « le marquage symbolique de l’espace est destiné à signaler une appropriation » (Brunet, 1993) ou du Dictionnaire de l’habitat et du logement « le marquage, par la disposition des objets ou les interventions sur l’espace habité, est l’aspect matériel le plus important de l’appropriation » (Segaud, 2003). Ainsi, le marquage doit être compris comme le produit d’une action matérielle et symbolique.
La principale stratégie d’appropriation de l’espace public rendue visible, dans cette photographie, par les pouvoirs académiques et institutionnels est le « marquage trace [ou] architectural » (Veschambre, 2004). Ils se mettent en scène via le processus de « monumentalisation de l’espace public » (Monnet, 1998), c’est-à-dire la construction d’un édifice prestigieux qui occupe le centre de la carte postale : l’Institut de Géographie. De facto, cet établissement et son toponyme gravé sur la pierre permettent d’inscrire dans la durée les autorités académiques. Enfin, est écrit en haut de l’édifice que « l’Institut de Géographie a été fondé par la marquise Arconati-Visconti en souvenir de son père Alphonse Peyrat, homme de lettres et sénateur ». Ce marquage laisse la trace de la « réussite économique et [de la] domination sociale et politique [des classes dominantes] » (Veschambre, 2004), ici les intellectuels du quartier latin considérés comme les acteurs des pouvoirs dominants de l’espace étudié.
La deuxième stratégie d’appropriation spatiale du pouvoir académique s’observe par la présence des corps d’étudiants au premier plan. Appelée « marquage présence » (Ibid.), elle matérialise une communauté représentative des autorités académiques : les enseignants-chercheurs et étudiants appartenant à la discipline géographique. Mais ces derniers peuvent matérialiser des « marquages contestataires », plus éphémères et modestes que ceux émis par les pouvoirs dominants. En effet, au second plan, à droite de la photographie, des étudiants et enseignants ont accroché une affiche sur le mur de l’édifice (« Géographes mobilisés pour une société plus juste et solidaire ») qui critique la loi LPPR portée par la Ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Cette forme de « contre-pouvoir » rend ce bâtiment comme un mur support de tracts.

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Henri Matisse, Le Bonheur de vivre

Le Bonheur de vivre, 1905-1906  –  Fondation Barnes, Philadelphie (Etats-Unis)

 

Matisse (1869-1954) a marqué le XX ème siècle de son art. Farouchement moderne sans céder à l’abstraction, il a manié le trait, la couleur, le mouvement, avec virtuosité. Dans une œuvre abondante qui aborde toutes les techniques (peinture, dessin, sculpture, gouache découpée, vitraux) le bonheur de peindre et celui de vivre ne font qu’un.

Choisir de l’évoquer au travers d’un petit nombre de tableaux est ardu. Mais en cette fin d’année 2020 qui célèbre les cent cinquante ans de sa naissance, revenons vers l’un des rares peintres heureux de vivre. Même lorsque les obsessions mémorielles deviennent exaspérantes, lorsqu’il s’agit de Matisse, on ne résiste pas.

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ATLAS DES MONDES URBAINS

Cet atlas est l’œuvre du géographe Eric Verdeil, et de L’Atelier de cartographie de Sciences Po. Eric Verfeil est professeur des universités, chercheur au CERI (Centre de recherches internationales), et il enseigne à l’École   urbaine de Sciences Po, où il est responsable scientifique du master Stratégies territoriales et urbaines.

L’Atelier de cartographie réunit Thomas Ansart, Benoît Martin, Patrice Mitrano et Antoine Rio. Ils accompagnent, avec leur création graphique, les enseignants, les étudiants et les chercheurs. Cet ouvrage est paru en octobre 2020, aux presses de la Fondation nationale des sciences politiques. L’éditeur souligne qu’il a été imprimé en France, sur du très beau papier d’ailleurs, issu d’une gestion forestière durable et avec des encres végétales.

Dans un monde qui fascine autant qu’il inquiète, on peut tout remettre en cause, mais les solutions pour un avenir urbain moins destructeur de l’environnement ou socialement moins inégalitaire restent limitées. Merci à Eric et à l’Atelier de Sciences Po de nous proposer leurs réflexions.

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