Alors que l’Europe se trouve face à son défi le plus existentiel depuis la fin de la guerre froide, la Pologne consolide son statut de puissance européenne grâce à sa position géographique, son poids démographique et économique, et sa puissance militaire en construction rapide.
Pour mieux comprendre le rôle de la Pologne au sein de l’Europe, dans un moment géopolitique crucial, nous avons le privilège d’accueillir ce soir au Café de Flore (mardi 17 février 2026) Pierre Buhler, qui fut ambassadeur de France en Pologne de 2012 à 2016. Pierre Buhler a publié récemment une remarquable synthèse sur l’histoire de la Pologne sous le titre Pologne, histoire d’une ambition. Comprendre le moment polonais (Tallandier, 2025).

De gauche à droite : Pierre Buhler (PB) et Daniel Oster (DO) au Café de Flore. Photo de Micheline Huvet-Martinet

DO : Pierre Buhler, pouvez-vous nous dire quand et comment votre carrière de diplomate a eu affaire avec la Pologne ? Et pourquoi parlez-vous aujourd’hui d’un « moment polonais » (sous-titre du livre de P. Buhler) ?

PB : Etudiant dans les années 1970, j’ai découvert la Pologne lors d’un voyage au cours duquel j’ai beaucoup apprécié l’esprit du peuple polonais. Au sortir de ma scolarité à l’ENA, j’ai rejoint le ministère des Affaires étrangères et j’ai choisi au printemps 1983 un poste à l’ambassade de France à Varsovie. La Pologne communiste vivait à cette époque sous le régime de la loi martiale décrétée le 13 décembre 1981 après les événements liés à Solidarność. J’avais appris le polonais et mon travail m’a incité à écrire une histoire de la Pologne communiste (publiée en 1997). Après une carrière de diplomate dans de nombreux pays, je suis revenu en Pologne comme ambassadeur de 2012 à 2016. La Pologne avait énormément changé, elle était devenue membre de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), c’était désormais un pays démocratique aux fortes polarisations avec notamment un parti pro-européen et un parti national-populiste qui d’ailleurs reprend le pouvoir en 2015.

Quant au « moment polonais » du sous-titre de mon livre, il souligne l’importance du temps présent pour la Pologne (et pour l’Europe) dans la mesure où l’invasion de l’Ukraine par la Russie a placé la Pologne au centre de gravité de la géopolitique européenne. Sur le flanc Est de l’UE, la Pologne a une longue frontière avec l’Ukraine sans compter ses frontières avec l’exclave russe de Kaliningrad et avec la Biélorussie. De plus, l’essentiel du ravitaillement de l’Ukraine en armement et en équipements divers passe par la Pologne. Celle-ci apparaît par sa position géographique, son histoire et sa volonté de réarmement accéléré (dépenses militaires passées de 2% à 4% du PIB en l’espace de 2 ans) comme un pays-clé de l’Europe face à la menace russe.

DO : Lorsque vous analysez la trajectoire historique de la Pologne, vous citez trois fondamentaux qui réapparaissent régulièrement : le catholicisme ; la fonction de rempart de la Pologne face aux assauts répétés venus de l’Est ; l’irréductibilité d’une nation qui n’a cessé de se rebeller contre les jougs imposés de l’extérieur. Pouvez-vous préciser cette idée ?

PB : Le christianisme a été adopté à la fin du Xe siècle comme une posture de défense face à la pression, par l’évangélisation, du Saint-Empire romain germanique. Il devient rapidement le gage d’unité d’un royaume menacé de fragmentation par les successions. Avec la disparition de l’Etat polonais (à partir de la fin du XVIIIe siècle) et les péripéties dramatiques du XXe siècle, l’Eglise catholique devient l’âme de la nation polonaise.

Autre ligne de force : celle de la fonction de rempart face aux invasions venues de l’Est : invasions mongoles du XIIIe siècle, invasion de l’Empire ottoman à la fin du XVIIe siècle, poussées de la Russie, tsariste puis soviétique (par exemple, en 1920) , de la Prusse, de l’Empire des Habsbourg… La Pologne se voit aujourd’hui à nouveau comme le rempart d’une Europe menacée par la Russie.

Enfin, la troisième ligne de force est celle de l’irréductibilité d’une nation rebelle à toutes les occupations (suédoise, russe, prussienne, autrichienne, puis nazie). Cette irréductibilité a été la force motrice de tous les soulèvements depuis les trois partages de la fin du XVIIIe siècle jusqu’aux soulèvements contre le régime communiste (1980 : création de Solidarność, premier syndicat libre du bloc soviétique).

Cette trajectoire historique, particulièrement heurtée mais ordonnée par ces trois lignes de force, a façonné la Pologne contemporaine.

DO : La Pologne connaît au XVIe siècle son « âge d’or », elle est alors au faîte de sa puissance. Pourtant, un peu plus de deux siècles plus tard, elle voit sa puissance décliner jusqu’à disparaître de la carte politique de l’Europe. La cause principale de cette évolution réside dans la nature du système monarchique polonais qui ne ressemble en rien à la construction des monarchies absolues en Europe occidentale.

PB : Au cours des cinq siècles qui précèdent les partages, la construction étatique de la Pologne repose sur un système particulier : c’est une minorité privilégiée de « magnats », détenteurs d’immenses domaines fonciers, qui dispose de la réalité du pouvoir qu’elle exerce à travers son influence au sein de deux assemblées, la Diète et le Sénat. C’est une véritable oligarchie ou plus précisément une ploutocratie qui tire profit de la faiblesse des institutions de l’Etat. La nature élective de la monarchie polonaise renforce les privilèges des « magnats » tandis qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles s’installe la paralysie du système politique et s’aiguisent les appétits des trois puissances voisines (Russie, Prusse, Autriche), chacune sous l’autorité d’une monarchie absolue.

DO : La renaissance de la Pologne en 1918 est remise en cause seulement deux décennies plus tard par la Seconde Guerre mondiale. Quelles sont les relations de la Pologne avec ses deux grands voisins (Allemagne, URSS) durant l’entre-deux guerres ?

PB : Le nouvel Etat polonais à l’issue du premier conflit mondial n’a ni institutions ni frontières définies. A l’ouest, les Polonais sont mêlés aux Allemands ; à l’est, c’est un entrelacs ethnique inextricable avec des Polonais, Allemands, Juifs, Ukrainiens, Biélorusses et Lituaniens. Pour établir les frontières de la Pologne renaissante, il faudra six guerres, avec chaque pays voisin, des décisions alliées, des insurrections et des plébiscites. Ces conflits et leurs séquelles perdurent encore aujourd’hui dans la conscience nationale polonaise.

Le traité de Rapallo en avril 1922 permet aux deux grands voisins de la Pologne, la Russie soviétique et l’Allemagne de Weimar, de sortir de leur isolement international. Il est perçu, à Varsovie en particulier, comme une manœuvre de deux puissances révisionnistes qui souhaitent redessiner l’ordre territorial européen au détriment de la Pologne.

C’est le pacte de non-agression germano-soviétique du 24 août 1939, avec son protocole secret sur les « sphères d’intérêt » respectives de l’Allemagne et de l’URSS, qui scelle le sort de la Pologne et fait basculer l’Europe dans la guerre. En septembre 1939, deux semaines de combats suffisent pour que le « quatrième partage » de la Pologne soit parachevé.

DO : Durant la période communiste (1945-1989), la Pologne a-t-elle connu un sort comparable à celui des autres pays du bloc communiste ou peut-on parler d’une certaine singularité de la Pologne dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est ?

PB : J’ai déjà insisté sur l’irréductibilité de la nation polonaise à rejeter toute occupation ou domination étrangère. C’est ainsi que l’installation du communisme s’est faite à partir de 1945 en utilisant intimidations et ambiguïté. Propagande et nouveaux mythes ont été exploités par le nouveau régime qui a été plus lent à s’installer en Pologne que dans le reste de l’Europe de l’Est. Après les concessions consenties en 1956-1957, le régime communiste connaît dans les années 1960 une première contestation radicale dirigée par des étudiants et lycéens formés souvent dans le sérail de la « jeunesse socialiste ». L’élection d’un pape polonais (Jean-Paul II) en 1978 et la création du syndicat libre Solidarność en 1980 marquent un tournant décisif dans l’histoire de la lutte contre le communisme et l’URSS en Pologne et en Europe de l’Est.

DO : La Pologne abandonne le système communiste en 1989 avec les premières élections pluralistes depuis 1947. Solidarność forme alors un gouvernement de coalition. Une « thérapie de choc » construit rapidement une économie de marché. En 1999, la Pologne entre dans l’OTAN et, en 2004, elle adhère à l’Union européenne. Pourtant, dès le début des années 2000, la Pologne a expérimenté le populisme avec des gouvernements dirigés par le PiS (parti Droit et Justice), un parti national-populiste créé en 2001 par les frères Kaczynski. Ces gouvernements, notamment celui qui a été au pouvoir entre 2015 et 2023, ont cherché à démanteler l’Etat de droit, à inspirer des valeurs conservatrices et religieuses, à combattre Bruxelles et l’ordre européen. Peut-on parler d’une parenté avec la Hongrie de Viktor Orban, sauf peut-être sur le plan diplomatique ?

PB : La Pologne post-communiste devient un Etat de droit démocratique où toutes les tendances du spectre politique peuvent s’exprimer. L’Eglise catholique entend recueillir le juste retour de sa contribution à la chute du communisme, notamment pour défendre les « valeurs chrétiennes ». Le jeu politique semble s’aligner sur les schémas classiques d’alternance gauche-droite qui caractérisent les démocraties d’Europe de l’Ouest. Au début des années 2000, le camp des héritiers de Solidarność se divise entre une aile libérale pro- européenne, la Plate-forme civique (PO), et une aile nationaliste-catholique, le parti Droit et Justice (PiS). Le projet politique du PiS s’apparente à une forme de populisme, proche de l’illibéralisme incarné en Hongrie par Viktor Orban, et qui entend promouvoir une contre-révolution culturelle et morale. Cette proximité idéologique entre Orban et le PiS n’empêche pas une attitude différente à l’égard de Moscou que la guerre en Ukraine a encore plus accentuée.

DO : En intégrant l’Union européenne en 2004, la Pologne s’est beaucoup transformée, notamment sur le plan économique, elle a beaucoup profité des subventions européennes. Quelles sont les forces et faiblesses de l’économie polonaise ?

PB : L’économie a beaucoup profité des aides européennes depuis deux décennies. Par exemple, l’agriculture a été fortement subventionnée. Le taux de croissance est actuellement de 3 à 4% par an ; le revenu moyen polonais qui équivalait à 50% du revenu moyen européen il y a 20 ans représente aujourd’hui 80% de ce revenu européen. Le taux d’endettement est limité à 60% du PIB, ce qui autorise la Pologne à investir massivement dans l’équipement militaire. Cette économie, bien gérée, profite d’une logique de rattrapage mais recèle plusieurs faiblesses comme les insuffisances de l’innovation technologique et de la main-d’œuvre (faible fécondité, aversion de la société pour l’immigration).

DO :  Fidèle alliée des Etats-Unis, la Pologne est en même temps consciente de la nécessité d’une politique de défense européenne. Son histoire et sa position géographique lui confèrent à cet égard une attitude différente des Etats d’Europe occidentale. Joue-t-elle un rôle particulier avec les autres Etats du flanc Est de l’Union européenne (et de l’OTAN), de la Finlande à la Roumanie ?

PB : La sensibilité géopolitique de la Pologne n’est pas la même que celle des Etats d’Europe occidentale qui sont plus éloignés de la Russie. La Pologne est « en première ligne » et se veut, par exemple, le tuteur des Etats baltes. Mais le problème principal aujourd’hui est la situation conflictuelle entre le Président nouvellement élu, Karol Nawrocki, membre du PiS, et le Premier Ministre, Donald Tusk, membre du parti pro-européen PO. C’est une cohabitation agressive, un duel au sommet de l’Etat polonais. Nawrocki use largement de son droit de véto pour bloquer les lois voulues par Tusk. Le premier incarne une ligne entièrement proaméricaine, le second n’entend pas brader la solidarité européenne.

QUESTIONS DE LA SALLE :

1-Solidarność et l’histoire

PB : Une grande partie de la population polonaise a soutenu ce mouvement avant et après la chute du régime communiste. De nombreuses sensibilités politiques se retrouvaient chez les militants et les responsables de Solidarność. Par exemple, les frères Kaczynski ont fait partie de Solidarność, même s’ils n’y ont pas occupé de hautes fonctions. Dans le contexte de la recomposition politique post-communiste, ils ont compris le potentiel que recèle le catholicisme en Pologne. Mais ce qui, au-delà de l’étroite imbrication avec l’Eglise catholique, singularise le gouvernement du PiS en 2006-2007 est sa « politique historique » dont le but est de fabriquer un « récit national » qui mette en valeur l’héroïsme de la nation polonaise. Une de ses cibles est alors Lech Walesa que le PiS accuse d’avoir collaboré avec les services de sécurité communistes. Aujourd’hui, le PiS représente 22% des voix selon les sondages et les deux autres partis de droite radicale 23% des voix C’est cette coalition de droite qui pourrait l’emporter aux élections législatives de 2027.

2-Le réarmement de la Pologne

PB : Depuis la guerre en Ukraine, la Pologne a passé des commandes militaires considérables, surtout aux Etats-Unis et à la Corée du Sud. La trajectoire de montée en puissance concerne également les effectifs, même s’il y a des difficultés de recrutement. Le gouvernement Tusk actuel militarise également la frontière Nord-Est (le « bouclier Est »), à proximité de l’exclave russe de Kaliningrad et de la Biélorussie.

3-Les relations avec la France

PB : Historiquement, il y a le souvenir d’une France, terre d’asile au XIXe siècle pour l’intelligentsia polonaise (Chopin, Mickiewicz, etc.), mais le soutien important de la France à la Pologne renaissante de 1918 est peu connu et peu cité. Aujourd’hui, la Pologne marque peu d’intérêt pour une coopération dans l’industrie d’armement avec la France mais, en revanche, se montre intéressée par la question de la dissuasion nucléaire française.

4-Les manifestations des femmes contre les restrictions au droit à l’avortement

PB : D’importantes manifestations de femmes ont été organisées pour protester contre les sévères restrictions à l’IVG décidées par le PiS au pouvoir. La question a été largement débattue lors de la campagne des élections législatives de 2023 mais la coalition victorieuse conduite par Tusk n’a pu abroger ces restrictions du fait du véto présidentiel. Dans le même temps, le mouvement de sécularisation connaît un rapide essor dans la société polonaise, surtout chez les jeunes.

5-La pesanteur des anciennes frontières allemandes au XIXe siècle

PB : Avec la disparition de l’Etat polonais (1795-1918), les trois zones d’occupation ont été administrées différemment. Il en reste quelque chose. Ainsi, la partie prussienne (puis allemande) a connu un niveau d’éducation plus élevé que celui de la partie russe. D’autant plus, que les catholiques polonais ont fait alors alliance avec les catholiques allemands pour obtenir certains libertés et avantages. La ligne de clivage qui oppose grossièrement le Nord-Ouest de l’actuelle Pologne, plus européenne et progressiste, et le Sud-Est, plus conservateur et rural, s’explique partiellement par la pesanteur historique.

 

Daniel Oster, mars 2026