Alain Dubresson, Philippe Gervais-Lambony
Café géo de Paris au Flore, mardi 27 janvier 2026.
Professeurs émérites à l’université de Nanterre, Alain Dubresson et Philippe Gervais-Lambony sont les invités de ce Café géographique animé par Denis Wolff pour évoquer l’Afrique du Sud.
Alain Dubresson rappelle que c’est en 1991 que l’arsenal juridique de l’apartheid a été démantelé et aboli, c’est-à-dire un an après la libération de Nelson Mandela (11 février 1990) qui devient président le 10 mai 1994.
Quelles sont les idées dominantes, les expressions qui caractérisent l’Afrique du Sud ?

De gauche à droite : Alain Dubresson, Denis Wolff, Philippe Gervais-Lambony au Flore. Photo de Micheline Huvet-Martinet
On peut distinguer trois périodes : une première de 1944 à 2008 ou 2009. L’Afrique du Sud, c’est une révolution démocratique, la réconciliation nationale, la stabilité politique avec l’ANC (African National Congress) au pouvoir, une croissance économique robuste (émergence), ce qui permet une politique de redistribution pour les plus défavorisés.
Mais tout change entre 2008 ou 2009 et 2018 sous la présidence de Jacob Zuma. Dans la presse sud-africaine, on parle de promesses trahies, corruption, capture de l’Etat, fin du consensus sur la réconciliation nationale, re-racialisation de nombreux débats, notamment sur la question foncière agricole, et l’économie tourne de plus en plus au ralenti.
Enfin, depuis 2018, avec l’arrivée au pouvoir de l’actuel président, Cyril Ramaphosa (réélu en 2024), l’ANC est affaiblie, la stabilité politique est fragile avec un gouvernement d’union nationale qui regroupe dix partis (c’était inconcevable dix ans plus tôt), l’économie est atone, les crises multiformes et la société sud-africaine est à vif. Aujourd’hui, il y a des inégalités sociales et territoriales parfois extrêmes, une très faible croissance économique, une incertitude politique, et une société sous haute tension.
Philippe Gervais-Lambony évoque un Café géo réalisé au Flore en novembre 2013 https://cafe-geo.net/afrique-du-sud-20-ans-apres-est-elle-nouvelle?). Quelques jours avant la mort de Nelson Mandela (5 décembre 2013) ; il était alors très optimiste et admiratif devant l’évolution de l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, il est moins enthousiaste… mais, en même temps, l’Afrique du Sud tourne, même après les dix ans de la présidence de Jacob Zuma où la corruption a été très forte, après des années-Covid qui furent terribles, et après une succession de crises… Cela joue sur le plan politique économique, sociétal, mais aussi géographique, car l’apartheid était une organisation de l’espace profondément géographique : il s’agissait de structurer l’espace au service de la minorité blanche et du système capitaliste contrôlé par la même minorité. Même les géographes ont peut-être sous-estimé le poids de cet héritage. Les grands démons d’Afrique du Sud pourraient revenir : racisme, inégalités, identité ethnique, xénophobie…
Alain Dubresson donne ensuite quelques caractéristiques de l’Afrique du Sud. Selon la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, l’Afrique du Sud est le pays le plus inégalitaire au monde. Ceci est paradoxal, car les gouvernements successifs ont conduit des actions publiques très fortes d’équité sociale en faveur des plus défavorisés. L’action des gouvernements de l’ANC a donc provoqué des changements sociaux considérables.
Et pourtant, l’Afrique du Sud est le pays le plus inégalitaire du monde et la pauvreté financière est massive. Un tiers des travailleurs (qui ont emploi et salaire) vit sous le seuil de pauvreté. Deux tiers des populations noires sont considérées comme pauvres. Ce sont des facteurs de tensions sociales très fortes et de fractures qui éclairent la re-racialisation des débats au sein de la société.
A ces inégalités sociales, s’ajoutent des inégalités territoriales, ce qui est également paradoxal car il y a eu un effort considérable de rupture avec l’ingénierie politico-territoriale d’apartheid : les anciennes provinces et les anciens bantoustans ont été cassés. Neuf provinces (divisées en 257 municipalités) ont été créées : provinces et municipalités amalgament des territoires pauvres et riches. De plus, la constitution de 1996 distingue trois sphères de gouvernement (la sphère centrale, provinciale et locale) avec des mécanismes d’équité territoriale. Il y a donc eu une vraie politique géographique territoriale visant à briser les cadres issus de l’apartheid.
Or, beaucoup d’inégalités territoriales perdurent, et même s’accroissent. A l’échelle nationale, il y a une concentration considérable de la production des richesses dans les huit plus grandes villes avec un processus de métropolisation économique classique, particulièrement dans les métropoles.
La question de la propriété des terres agricoles a ressurgi avec la promulgation de la loi sur l’expropriation au début de l’année 2025 ; elle a été instrumentalisée par Trump pour mettre l’Afrique du Sud au ban des nations, en l’accusant de déposséder les Blancs.
A l’échelle provinciale, deux tiers des richesses sont produites dans trois provinces : le Gauteng, le Kwazulu-Natal et le Cap de l’Ouest. Les populations pauvres sont concentrées dans trois provinces : le Kwazulu-Natal, le Cap de l’Est et le Limpopo.
A l’échelle urbaine, la déségrégation résidentielle est demeurée très modeste ; elle concerne surtout les couches moyennes, et encore… L’actuel marché du logement fonctionne comme un véritable tri social qui favorise l’entre-soi, les enclosures urbaines (communautés fermées), y compris chez les couches moyennes. Les grandes lignes de la division de l’espace urbanisé héritées de l’apartheid perdurent.
Premier élément d’explication : la fin de la croissance économique robuste a eu des conséquences souvent dramatiques en terme social. Pourquoi n’y a-t-il plus la croissance robuste d’auparavant ? Cela tient au sous-investissement dans les infrastructures et aux crises engendrées par ce sous-investissement. La grande crise de l’électricité commence en 2007-2008 et culmine en 2023 (313 jours de coupure dans l’année, avec parfois 8 à 12 h de coupure par jour). Cela a des conséquences sur l’économie et sur la précarité énergétique des plus pauvres. Alors que les chemins de fer sont fondamentaux, il y a également une crise dans les infrastructures ferroviaires et portuaires.
A l’échelle urbaine, il y a une eu grave crise de l’eau au Cap en 2017 et, depuis 2025, une très grave crise de l’eau à Johannesburg, à Port-Elisabeth et dans beaucoup de petites villes. Cette crise s’explique par l’obsolescence du réseau car les investissements ont été trop faibles.
Il y a enfin une réponse plus structurelle qui tient aux tendances longues de l’économie sud-africaine : la financiarisation de cette économie. Les services sont prépondérants dans la production de richesses, surtout le groupe central (finance, assurance et immobilier) ; or ce dernier secteur crée peu d’emplois, surtout des emplois qualifiés, donc inutiles pour les populations les plus pauvres.
La deuxième tendance longue est la désindustrialisation de l’Afrique du Sud : l’ensemble mine, industrie et construction ne représente plus que 16% du PIB soit deux fois moins qu’en 1993, la production manufacturière étant la plus touchée.
Il y a enfin une « reprimarisation » de l’économie sud-africaine. L’Afrique du Sud est un coffre-fort minier (on trouve de tout !). Les minerais et métaux de base forment 55% du total des exportations.
Ces trois tendances longues ont des conséquences considérables sur l’emploi salarié à tel point qu’aujourd’hui on a un chômage structurel de masse de 12,5 millions, soit 32% à 42% de chômeurs… mais 60% pour les 15-24 ans, et 40% pour les 25-34 ans. C’est donc compliqué pour les entrants sur le marché du travail… Or 52% de la population a moins de 30 ans ; ces personnes sont nées après l’abolition de l’apartheid. L’image qu’ils ont des dirigeants est très différente de celle de leurs aînés… Leur vision de l’ANC n’est pas la même…
Pourquoi les gouvernements successifs n’ont-ils pas eu la capacité à transformer l’héritage profond de la structure économique provenant du régime d’apartheid, le complexe minéralo- énergétique ? L’ont-ils voulu ? Question à débat…
Le complexe minéralo-énergétique est un système économique et spatial, combinaison entre l’extraction minière, la production d’énergie électrique (qui repose sur le charbon, encore aujourd’hui à 80%), le système de transports, d’assurances, de financement, de services, de commerces… Ce n’est pas seulement un système qui structure l’espace de l’Afrique du Sud depuis longtemps, mais aussi un système politique de coopération entre le pouvoir central, les grandes sociétés publiques créées dans l’entre-deux-guerres puis sous l’apartheid et les grands conglomérats privés, blancs. On a un « fordisme racial administré », libéralisé dans les années 80, puis qui, dans les années 90, a été confronté à la réouverture et la réinsertion de l’Afrique du Sud dans la mondialisation. Les grands conglomérats se sont recentrés sur leur cœur de métier et ont massivement investi à l’extérieur et, inversement, il y a des flux de capitaux étrangers qui sont arrivés en Afrique du Sud pour occuper des niches : le tourisme, l’immobilier, les services et, aujourd’hui, les énergies renouvelables.
Par conséquent, la diversification industrielle est assez faible (à l’exception de la construction automobile) et la croissance également assez faible et trop peu créatrice d’emplois. Le discours de l’ANC a été : « nous mettons en place un Etat dit développemental qui va tenter de combiner une croissance robuste et une redistribution équitable en terme social et territorial ». Mais, si l’ANC était très unie dans le combat contre l’apartheid, elle l’était beaucoup moins sur les choix économiques à opérer. De ce fait, depuis 1994, les dirigeants de l’ANC n’ont cessé d’osciller entre l’Etat et les forces du marché.
Ces oscillations ont eu trois conséquences : premièrement, les mesures pro-business ont bien développé une élite économique noire, alliée et/ou concurrente de l’élite économique blanche (grand débat en Afrique du Sud) et cette élite économique noire a plutôt recherché la profitabilité financière de court terme que l’investissement productif de long terme. Deuxièmement, les sociétés d’Etat, qui ont été créées ou reprises, avaient pour objectif la « transformation ». Or en fait, elles ont été accaparées par des clans et elles ont été l’objet de prédations privées (« capitalisme des copains »). Et finalement, on comprend pourquoi l’Afrique du Sud a autant de mal à sortir du « sentier de dépendance hérité » et pourquoi l’accumulation du capital a été peu modifié. C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, l’économie sud-africaine reprend quelques couleurs, mais elle est très menacée, d’abord par Trump.
Tout cela conduit à une triple interrogation : d’abord quelle est la capacité de l’Etat à combiner croissance et redistribution ? Deuxième question : l’idéal de Mandela, c’est-à-dire un pays apaisé, la nation arc-en-ciel, la réconciliation nationale…, a-t-il été une fiction ? Troisième question : existe-t-il aujourd’hui des forces politiques capables de porter un changement juste et équitable ? L’ANC est très diminuée : elle a perdu en 2024 la majorité absolue à l’Assemblée nationale, elle a dû composer et on a aujourd’hui un gouvernement d’union nationale de dix partis… C’était inimaginable il y a dix ans…
Malgré tout, ça fonctionne… C’est très ambivalent.
Pour évoquer la société sud-africaine, Philippe Gervais-Lambony choisit de parler d’un moment très court (du 9 juillet au 18 juillet 2021, soit à peu près une semaine), mais qui marque l’histoire de l’Afrique du Sud. Il y en a eu d’autres, sous l’apartheid : massacre de Sharpeville en 1960, quand la police sud-africaine tire sur la foule qui proteste contre le passeport intérieur et tue 91 personnes, ce qui provoque l’entrée de l’ANC dans la lutte armée… et émeutes de Soweto en 1976, autre moment de révolte et d’attaque de ce qui représente l’Etat dans tous les townships du pays. Et Philippe Gervais-Lambony en voit deux après l’apartheid : l’un en août 2012, sous la présidence de Jacob Zuma. Cyril Ramaphosa, rédacteur de la constitution de 1996, est parti dans les affaires ; il est devenu l’homme le plus riche d’Afrique du Sud, puis revient à la politique : il est alors vice-président. En août 2012, il y a une grève dans une mine de platine à Marikana, (revendications salariales, conditions de travail, de logement…). Les mineurs s’opposent aux patrons de la société britannique Lonmin dont Cyril Ramaphosa est un des grands actionnaires… Le 16 août 2012, la police, envoyée sur les lieux, tire à balles réelles sur les mineurs grévistes en tuant 34 d’entre deux. Selon l’opposition de gauche à l’ANC, c’est la preuve que l’ANC est l’alliée du patronat désormais blanc et noir, puisqu’on ordonne à la police de tirer sur des Noirs, comme à l’époque de l’apartheid. C’est un moment de bascule.
Philippe Gervais-Lambony en vient à ces émeutes du 9 au 18 juillet 2021 également appelées Zuma riots : 350 morts, plus de 5000 arrestations, l’Etat démocratique, menacé, fait intervenir l’armée : 25 000 soldats déployés sur le terrain pour mettre fin à ces émeutes indéfinissables, ce qui fait cesser les violences.
Militant anti-apartheid (il a connu Mandela, emprisonné à Robben Island), Jacob Zuma fut vice-président de 1999 à 2005, puis chef de l’Etat de 2009 à 2018. Quand il est vice-président, il est déjà poursuivi dans une affaire de pots de vin liée à Thalès, puis inculpé (et finalement acquitté) pour viol. En 2007, il prend la présidence de l’ANC puis il est élu Président de la République, ce qui lui permet de faire arrêter toute poursuite contre lui.
Pendant sa présidence, le système est hyper corrompu. C’est d’ailleurs un des facteurs explicatifs de la situation actuelle en Afrique du Sud ; on n’investit pas dans les infrastructures car, sous la présidence de Zuma, le chef de l’Etat, ses amis, sa famille et ses proches ne cherchent qu’à s’enrichir et à piller l’Etat (« capture de l’Etat »). Ce système arrange une élite politique et une élite économique ; et il dure dix ans !
Aussi y a-t-il un soulagement lors de l’élection de Ramaphosa en 2018. Mais, dès son arrivée, ce dernier se trouve en difficulté car, à l’intérieur de l’ANC, de nombreux cadres, proches de Jacob Zuma sont corrompus et très inquiets de ce qui va se passer quand Ramaphosa déclare vouloir lutter contre la corruption et fonde à ces fins la commission Zondo (du nom de son président, un juge). Zuma, qui n’est plus président, la traite par le mépris, refuse d’aller témoigner et va s’installer dans sa résidence. Le juge Zondo se tourne alors vers la Cour constitutionnelle qui déclare le 29 juin 2021 que s’il ne vient pas, il est condamné à quinze mois et il peut être arrêté. Finalement, Jacob Zuma se constitue prisonnier et fait le lendemain une demande de mise en liberté ; mais elle est rejetée le 9 juillet.
Sur les réseaux sociaux, très puissants en Afrique du Sud, commencent à se répandre des hashtags « Free Jacob Zuma », « Shutdown South Africa ». Dès le 9 juillet, les deux grandes autoroutes, N2 et N3, sont bloquées par des camions (notamment étrangers) qui sont arrêtés puis incendiés par des hommes armés. Les autoroutes restent bloquées car la police intervient peu. Le 9 juillet au soir, dans un township de Durban, commencent les premiers pillages de boutiques et de commerces dans le Kwazulu-Natal et le Gauteng. Cela ne touche ni les autres régions, ni les centres commerciaux élégants au Nord de Johannesburg, mais ceux qui sont dans les townships ou près d’eux (car après l’apartheid, on en a créé dans les banlieues noires).
La structure des villes n’a guère changé depuis l’apartheid, si ce n’est que les quartiers résidentiels blancs sont aujourd’hui très mixtes car il y a une nouvelle élite noire et de nouveaux quartiers pour les classes moyennes ; les grands townships existent toujours, à côté d’eux, on trouve des bidonvilles, et aussi, dans le Gauteng, des hostels où résidaient les travailleurs migrants sous contrat, venant souvent du Kwazulu.
Les principaux pillages sont commis par les Zoulous. Selon les cas, la police est, soit complètement dépassée, soit complice. Les messages envoyés – des appels à la violence et au pillage – proviennent de l’ANC : la fille de Jacob Zuma, Duduzile Zuma-Sambudla (arrêtée par la suite et aujourd’hui poursuivie) poste énormément de messages.
Ces événements passent très inaperçus dans le monde alors préoccupé par la pandémie de Covid. En Afrique du Sud, les habitants sont confinés depuis des mois, pour certains dans un bidonville ou un dortoir d’hostel ; dans ces derniers quartiers, le chômage est énorme… De plus, il y a beaucoup de métiers informels (vendeur de rue, par exemple) qui deviennent impossibles : des centaines de milliers de personnes n’ont ainsi plus aucun revenu. La vente d’alcool et de tabac a aussi été interdite… ce qui donne lieu à un gigantesque marché noir… contrôlé par des proches de Jacob Zuma.
Il y a un aspect politique, un aspect socio-économique (lié aux inégalités), un aspect ethnique et hélas, dans certains lieux, un aspect racial. A Durban (ville rebaptisée aujourd’hui e Thekwini), la population est majoritairement zouloue, mais il y a aussi une population indienne et une population blanche. Alors que, jusqu’aux années 1950, il y avait un fort mélange entre les populations indiennes et noires, le régime d’apartheid voulait séparer les populations selon leur appartenance raciale ou ethnique dans un espace différent. C’est le principe d’urbanisme de l’apartheid.
Lors des émeutes de 2021, les Noirs traversent le quartier indien pour aller piller le Shopping center. Or il y a une mémoire difficile. En 1949, il y a pour la première fois des violences de la population zouloue contre la population indienne ; ce sont les émeutes de Durban. Résultat : 142 morts et des Indiens quittent ce quartier. Cela recommence en 1985, avec une nouvelle fuite des Indiens.
En 2021, voyant passer les Noirs et la mémoire de ce qui précède étant toujours vive, les Indiens constituent des milices armées qui tuent les Noirs qui passent ; bilan : 35 morts. Le nombre de décès est amplifié sur les réseaux sociaux et les Noirs pensent que les Indiens en ont tué 300. On voit comme un autre démon ressurgit…
L’idée d’une nation unie, homogène, unitaire… n’a pas complètement fonctionné. Le resurgissement des démons s’explique parce qu’on est resté sur des formes de ségrégation spatiale très fortes. Cela favorise les bruits, les rumeurs… De plus, la mémoire de ces événements douloureux reste vive. La société sud-africaine reste à vif.
Questions de la salle.
Pourquoi l’Afrique du Sud a-t-elle trois capitales ?
Le siège du pouvoir exécutif est à Pretoria (qui s’appelle maintenant Tshwane), le Parlement siège au Cap, et le pouvoir judiciaire est à Bloemfontein.
Y a-t-il des différences dans les taux de natalité entre les Blancs, les Noirs et les Indiens ?
La croissance démographique est plus forte dans la population noire que dans la population blanche mais la pyramide des âges a complètement changé : pyramide des âges en 2005 et pyramide des âges en 2019. La base qui était très large est maintenant rétrécie.
L’Afrique du Sud est entrée dans la transition démographique. Le taux d’accroissement naturel est de 0,9% par an ; avec l’immigration, cela fait 1,2% à 1,3% par an. La fécondité n’est pas très élevée (2,2 enfants par femme). La fécondité des Noirs est un peu plus élevée, mais pas tellement.
Quels sont les rapports entre Blancs et Noirs chez les élites ?
Pour un courant de pensée marxiste ou néo-marxiste, il y a eu un pacte des élites : l’intérêt de classe des plus riches entrepreneurs dominants a été plus important que la couleur de peau. Pour un autre courant de pensée, les dirigeants de l’ANC, notamment les plus radicaux (tel Zuma), ont toujours été méfiants vis-à-vis du capital blanc. Ils ont essayé de le réguler en s’entremêlant le moins possible avec le capital blanc. On aurait une autonomie encastrée, enchâssée… avec certes des intérêts communs mais avec des relations conflictuelles entre entrepreneurs noirs et blancs, surtout quand, pour répondre aux appels d’offre des sociétés d’Etat, on privilégie certains entrepreneurs. En Afrique du Sud comme ailleurs, la solidarité entre les plus riches est beaucoup plus importante que celle entre les plus pauvres.
Retour sur les dernières élections (2024)
Jacob Zuma a fondé son propre parti politique, le MK (Umkhonto we Sizwe, ce qui signifie « Lance de la nation »), parti extrêmement violent. Ce parti est arrivé troisième aux élections (presque 15% des voix, 45% au Kwazulu-Natal), ce qui est énorme après dix ans de pillage des richesses par Zuma… Ce parti n’est pas dans le gouvernement d’union nationale. De l’autre côté, à l’extrême-gauche, les Economic Freedom Fighters (Combattants pour la liberté économique), dirigés par Julius Malema, ont repris des propos anti-Blancs à maintes reprises, ainsi que des chansons (Kill the Boer, kill the Farmer). Les dix autres partis forment le gouvernement d’union nationale : ainsi l’ANC gouverne avec le parti blanc, Alliance démocratique.
La vie quotidienne est devenue difficile : coupures d’électricité très fréquentes, coupures d’eau… Les plus riches privatisent. Ils ont des compagnies de sécurité pour se protéger, leurs générateurs en cas de coupure d’électricité, leurs grandes citernes recueillant l’eau de pluie afin d’en disposer en cas de coupure, leur couverture de santé privée. Et, s’ils en ont assez, ils peuvent partir. Mais la vie quotidienne des plus pauvres est très dure : ils subissent les coupures d’électricité, d’eau, la criminalité : ils sont attaqués et volés sans avoir moyen de se protéger car ils n’ont pas l’argent pour cela. Le secteur privé fonctionne bien : on peut très bien se faire soigner en Afrique du Sud, mais à quel prix ?
Que représente le secteur du tourisme en Afrique du Sud ?
C’est un secteur important, en croissance. Il y a un tourisme intérieur important. Sur les 10 millions de touristes étrangers, les trois quarts viennent du continent africain, notamment d’Afrique australe, le quart restant venant des autres continents. Les touristes viennent d’abord admirer de magnifiques paysages : Montagne de la Table, Stellenbosch, Drakensberg (magnifiques montagnes), sans parler des magnifiques solitudes des hauts plateaux (Highveld ou Hoëveld)… Une énorme variété paysagère. Par ailleurs, il y a des aires protégées avec des parcs nationaux : il n’y a pas que le Kruger… La côte entre Le Cap et Port-Elisabeth est magnifique. Les touristes bénéficient d’une large gamme d’équipements (c’est très différent des autres pays africains). Il y a un bon réseau routier, une bonne desserte ferroviaire, de grands aéroports… En plus, la population sud-africaine est très accueillante…
Quelle est l’importance de la viticulture sud-africaine ?
L’Afrique du Sud est le huitième pays producteur de vin au monde. La presque totalité de la production est localisée dans la province du Cap de l’Ouest, notamment dans la fameuse Vallée française (capitale Franschhoek). Le vignoble s’étend sur 100 000 hectares avec beaucoup de progrès dans la production de vin réalisés depuis une trentaine d’années et, en grande partie grâce à l’arrivée de maîtres de chai français. Les vins sud-africains sont de plus en plus appréciés et de plus en plus vendus ; plus du quart de la récolte est exportée. On en trouve beaucoup en Allemagne ; en revanche, les viticulteurs pourraient souffrir des mesures douanières prises par Trump. Il existe plusieurs cépages (Sauvignon, Chardonnay…) mais il y en a un spécifique : le pinotage.
Quelle est l’importance de la Chine pour l’Afrique du Sud ?
L’Afrique du Sud appartient aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et, maintenant Afrique du Sud). L’Union européenne reste le premier partenaire commercial, la Chine est le second. Les échanges se sont beaucoup développés. La balance commerciale est favorable à la Chine (comme partout ailleurs en Afrique). C’est d’ailleurs la Chine qui a voulu que l’Afrique du Sud rejoigne les BRICS ; la Chine voit l’Afrique du Sud comme la porte d’entrée sur le marché africain ; c’est une plate-forme de réexportation.
Quelle est l’importance des diamants en Afrique du Sud ?
Le diamant reste important, mais moins qu’il ne l’a été. Il est supplanté par l’or. L’essentiel des exportations du Botswana reposait sur l’exportation du diamant brut. Depuis deux ans, cela diminue, voire s’effondre, car les diamants naturels sont de plus en plus en concurrence avec du diamant artificiel. La rente minière fondée sur l’économie du diamant, qui était l’un des gros moteurs de l’économie du Botswana, est sur le déclin.
Quelle est l’importance des migrations internationales de population ?
Le sujet de l’immigration étrangère est majeur en Afrique du Sud : plusieurs millions de personnes venant d’Afrique, surtout d’Afrique australe (Zimbabwe, Mozambique, Zambie, Malawi, Lesotho…), mais aussi d’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Ghana…) et d’Afrique centrale (Congo…). Il y a des poussées de xénophobie très violentes en Afrique du Sud. C’est un vrai sujet : comment gérer l’immigration, qu’elle soit légale ou non ? Les migrants sont souvent victimes de violences, d’arrestations arbitraires, de pillages, de vol, de corruption (police largement corrompue) … Le degré d’acceptabilité est pour l’instant très faible. Mais l’Europe étant devenue quasiment inaccessible, l’Afrique du Sud devient la seule possibilité.
Comment expliquer la position de l’Afrique du Sud au Proche-Orient ?
Selon le gouvernement sud-africain, l’occupation de la Cisjordanie et tout ce qui s’est passé à Gaza à beaucoup à voir avec ce qui s’est passé sous l’apartheid. Selon l’actuel gouvernement, en Cisjordanie comme à Gaza, l’actuel gouvernement israélien conduit une politique qui évoque l’apartheid. L’Afrique du Sud a donc pris une position en flèche, ce qui lui a valu une condamnation de l’administration Trump. Pourtant, les réacteurs nucléaires d’Afrique du Sud ont été mis au point avec l’appui d’ingénieurs israéliens…
L’Afrique du Sud se considère comme un des grands pays du continent africain, porte-parole de l’Afrique, en compétition avec le Nigeria, et estime avoir sa place à l’échelle mondiale ; elle revendique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et veut avoir une vraie politique internationale.
Denis Wolff (février 2026)

