Être touriste dans un pays socialiste : le Vietnam, par Emmanuelle Peyvel.

Cafés géographique de Lyon : le 20 décembre 2017 avec Emmanuelle Peyvel. Emmanuelle Peyvel est doctoresse en géographie et maîtresse de conférences à l’Université de Bretagne occidentale. Spécialiste du tourisme au Vietnam auquel elle a consacré sa thèse, elle a publié à ENS éditions un ouvrage joliment intitulé L’invitation au voyage, qui reprend, en les actualisant, les résultats de ses recherches. Compte-rendu réalisé par Jean-Benoît Bouron.

Carte : Touristes étrangers et domestiques au Vietnam (E. Peyvel, 2011)

Je précise que j’étudie seulement le tourisme domestique ou interne, c’est-à-dire les Vietnamiens qui visitent leur pays (ce qui n’équivaut pas au tourisme national qui comprend aussi les Vietnamiens qui partent à l’étranger).

Le Vietnam est situé dans la péninsule indochinoise, à laquelle appartiennent aussi le Laos, le Cambodge et la Thaïlande, cette dernière n’étant pas incluse dans l’ancienne Indochine française. Ce pays de 95 millions d’habitants est un espace du plein et des fortes densités (285 hab/km²), ce qui contraste avec ses voisins laotiens et cambodgiens. Cette population nombreuse, jeune, éduquée et en bonne santé alimente l’émergence économique du pays et l’essor d’une classe moyenne, qui constituent autant de facteurs expliquant l’importance du tourisme domestique .Les sites touristiques les plus connus sont ceux classés Unesco , comme la baie de Hạ Long ou la Citadelle impériale de Huế , classée la première en 1993, ce qui témoigna de sa réintégration dans le concert des Nations suite à la politique de réouverture (Đổi Mới) initiée en 1986.

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Sahel / Sahara, quelques clés de lecture de multiples interfaces, avec Anne-Marie Frérot.

Café géographique de Toulouse, le 18 octobre 2017, avec Anne-Marie FREROT (Professeur de géographie, Université de Tours)

Il s’agit de déconstruire les clichés véhiculés par les médias, les oppositions trop faciles, les images fausses, bref les représentations erronées de ce territoire.

NOIRS/BLANCS

Un Targui ou un Toubou ont une couleur de peau bien noire, mais ils se définissent eux-mêmes comme « blancs ». Sahel et Sahara sont à la charnière du « Pays blanc » (Trab al Beydan) et du « Pays noir » (Trab as-Soudan).

Figure 1 Enfants

SAHEL/SAHARA

Ce sont deux ensembles territoriaux en continuité, situés entre les isohyètes 0 mm par an au Sahara et 600 mm au sud du Sahel. Il n’y a pas de rupture, mais un passage progressif, variable en latitude selon la pluviosité annuelle.

Sahel signifie « rivage », car le Sahara était représenté comme une mer par les voyageurs arabes ou portugais. Il s’étend sur 5500 km de l’est à l’ouest et 400 km du nord au sud. Comment le situer géographiquement : fait-il partie de l’Afrique du Nord, de l’Afrique occidentale, de l’Afrique subsaharienne, de l’Afrique tropicale ? Ces catégories ne sont pas adéquates pour le Sahel. De même, il ne tient pas compte des frontières des 14 pays qu’il traverse.

Sahara signifie « vide » en arabe, mais les Touareg l’appellent Ténéré quand il s’agit d’un erg (sableux) ou Tanezrouf quand il s’agit d’un reg (rocailleux) : pour un Saharien, c’est un grand pays mystérieux, dangereux, sans eau et peuplé de djinns. Aujourd’hui un espace de prédilection pour se cacher : bandits, terroristes. Rien à voir avec les représentations touristiques des Européens.

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L’espace rural : marge politique, cœur territorial, avec Samuel Depraz et Cédric Szabo.

Café géographique de Lyon, Mercredi 11 octobre 2017,  Café La Cloche, Lyon Bellecour.

par Samuel Depraz, maître de conférences en Géographie et Aménagement à l’Université Lyon III. Spécialiste de la géographie des espaces naturels protégés, il travaille aujourd’hui sur les espaces ruraux européens, notamment sur les questions de définition des espaces ruraux et de démocratie locale en milieu rural. Sur cette question des marges, au programme des concours de l’enseignement, il est l’auteur d’un manuel : La France des marges : Géographie des espaces « autres », paru en 2017 aux éditions Armand Colin.

et Cédric Szabo, démographe de formation, directeur de l’Association des maires ruraux de France. Cette association, créée en 1971 et dont le siège se trouve à Lyon, représente les maires des communes de moins de 3 500 habitants en France dans le but de défendre et de promouvoir les enjeux spécifiques de la ruralité. 

Introduction. Définir la ruralité : des problèmes de représentations

La question de la ruralité est épineuse. On observe des distorsions selon que l’on mobilise un certain type de données ou un autre, ce qui rend difficile la question de la définition de la ruralité en France et peut introduire des biais idéologiques. Comparons quelques chiffres.

Cédric Szabo : Il y a autant d’habitants dans les communes de moins de 2 000 habitants que dans les 115 plus grandes villes de France, soit 15,5 millions d’habitants. À l’échelle de la population française, la population rurale n’est donc pas marginale. Les communes de moins de 3 500 habitants représentent 92 % des communes française, ce qui équivaut à un tiers (32,5 %) de la population française. En termes de population, les espaces ruraux ne peuvent donc pas être considérés comme une marge. On constate pourtant que la manière dont ils sont traités est sans proportion avec ce qu’ils représentent en termes de population.

Samuel Depraz : les outils mobilisés par l’AMRF remettent en question la définition des limites du rural. On peut prendre ici les chiffres de l’Insee. D’après cet institut, 82 % de la population est urbaine, ce qui laisse 18 % de ruraux en considérant le seuil de 2 000 habitants agglomérés pour définir l’espace urbain. L’écart est donc énorme avec les chiffres évoqués par Cédric Szabo. Cela interroge les représentations que nous avons de la ruralité, que nous définissons souvent en France par le négatif et en minorant les faits. Ainsi, le seuil de l’Insee des 2 000 habitants agglomérés par unité urbaine remonte à 1954 et pose aujourd’hui clairement la question de sa pertinence. Les fonctions urbaines ont évolué, se sont concentrées au détriment des bourgs. Marvejols, en Lozère, tient bien plus du monde rural que de l’urbain avec ses 4 000 habitants agglomérés ! Prenons d’autres chiffres de l’Insee, par exemple la mesure de l’influence des villes par les mobilités pendulaires (Zonage en Aires Urbaines). Selon ce découpage, 96 % des habitants en France sont sous influence urbaine. Il ne resterait donc que 4 % d’habitants « authentiquement » ruraux, si on veut être provocateur en utilisant ce mot. Mais un tel ratio vide de sens l’utilisation des deux termes ! On est donc bien dans des questions de représentations, voire d’idéologie que l’on projette sur le territoire. À quelles représentations faudrait-il donc se référer ? Celles du bon sens ? Celle des élus ? Des militants ? Ou d’autres encore ?

D’autres définitions scientifiques semblent cependant donner raison aux discours militants favorables à un calcul plus large du rural en France. On peut se pencher sur les analyses de l’Union Européenne (UE), produites dans le cadre de la mise en œuvre de la Politique Agricole Commune et du soutien au développement rural. Dans les derniers rapports de la Direction générale à l’agriculture, l’UE suit une définition du rural établie en 1992 par l’OCDE et actualisée en 2014 grâce à des méthodes de télédétection qui calculent des densités par grille de 1 km². L’UE propose ainsi une grille de lecture à trois niveaux : des espaces urbains, des espaces intermédiaires (petites villes et périurbain), et des espaces ruraux. Selon cette lecture par densité, la France serait à 38 % rurale (3e catégorie d’espaces prise isolément) quand la moyenne à l’échelle de l’UE est de 29 %.

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Sur une oeuvre « ruraliste » dans l’exposition « Anders Zorn, un suédois » à Paris, au Petit Palais

Marché à Mora 1892 Anders Zorn (huile sur toile, 133 x 167,5 cm, collection particulière)

(Paris, 15.09/17.12.2017)

J’ai découvert l’œuvre de Zorn à l’occasion de cette exposition, et ne me prononcerai pas globalement sur elle, car ce n’est pas une exposition remarquable par ses rapports avec la géographie. Anders Zorn (1860-1920), peintre suédois  d’une très grande prolixité, connu pour sa grande maitrise des différents medias (huile, aquarelle, dessin, gravure, sculpture …),  a surtout excellé dans le portrait et dans les paysages aquatiques. Bien sûr les atmosphères naturelles de la mer, de la côte et des reliefs de la Suède intérieure sont rendus magistralement dans certaines des œuvres exposées, mais c’est dans les scènes de la vie paysanne qu’on peut voir quelques œuvres stimulantes pour une analyse géographique. Zorn a passé son enfance à Mora, dans la région rurale de Dalécarlie, au milieu des paysans et des paysannes : il y est souvent revenu et s’est fait construire plus tard une maison dans laquelle il a fait de longs séjours, peignant les paysages et les gens autour de lui. D’où un grand nombre de tableaux de sujet « rural », de scènes des genres de vie paysans. Parmi eux j’ai retenu « Mora, Marknad » de 1892.

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Le terroir et sa gastronomie facteurs de développement local, avec Claire Delfosse & Didier Lassagne.

Café géo avec Claire Delfosse & Didier Lassagne, le 15 mars 2017. Compte-rendu de Jean-Benoît Bouron et Martin Charlet.

Claire Delfosse, professeure de géographie, directrice du Laboratoire d’Études Rurales de l’Université Lyon 2, est engagée dans l’association des ruralistes français. Elle est également experte délimitation de l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité), experte dans le cadre du groupe prospective Datar « territoires 2040 » sur les territoires ruraux de faible densité et récemment nommée responsable du conseil scientifique de la future Cité internationale de la gastronomie de Lyon. Ses recherches portent sur les systèmes alimentaires et les nouvelles formes de gouvernance alimentation/agriculture/territoires. Elle est l’auteur de «La France fromagère», et en 2014 «Histoire et mémoire des criées», parmi d’autres ouvrages.

Didier Lassagne, normand d’origine, fut cadre dans l’industrie nucléaire «contrôle non destructif» avant sa reconversion professionnelle en 1998. Il achète alors la fromagerie Tête d’or, rue de la Tête d’or dans le 6e arrondissement de Lyon. Il est consacré Meilleur ouvrier de France en 2007 dans la classe fromager. Référence des grandes tables lyonnaises, («La Mère Barzier», Pierre Orsi, Le Potager des Halles à Lyon, Foulqier à Chaponost, La Pyramide à Vienne). Son succès lui a permis d’ouvrir un second établissement, la fromagerie Lumière, avenue des frères Lumière (Lyon 8e). Son fromage préféré est le camembert de Normandie AOC au lait cru moulé à la louche et à la main. Bref, il est passé de l’atome à la tomme…

«Le repas gastronomique des Français», inscrit en 2010 par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité a fait émerger quatre projets de Cité internationale de la gastronomie : à Tours, Dijon, Lyon et Paris-Rungis. Ces cités sont devenues une opportunité incontournable en terme de communication et de valorisation des terroirs, et pour repenser le couplage métropole/arrière pays. Toutes ces propositions sont symptomatiques du regain d’intérêt pour alimentation et l’identité des territoires dans un contexte de globalisation et d’hyper-mobilité des populations. Ceci a d’ailleurs contribué à une véritable déconnexion entre l’acteur économique et son territoire, entre le mangeur et son terroir.

D’où cette question : au regard du passé et des projections sur l’avenir, en quoi le terroir est-il en mesure de contribuer au développement local ainsi qu’au rayonnement des territoires ?

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Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, par Michel Lussault.

Les Cafés Géo de Lyon accueillent le 5 avril 2017 Michel Lussault, professeur de géographie et d’études urbaines à l’ENS de Lyon, chercheur à l’UMR 5600 Environnement Ville Société, directeur de l’Institut français de l’Éducation. Les quatre livres L’homme spatial, De la lutte des classes à la lutte des places, L’avènement du monde et Hyper-lieux doivent être lus ensemble. Hyper-lieux clôt ce cycle. Ces livres s’inscrivent dans la continuité d’un colloque co-organisé avec J. Lévy sur les « Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographies à Cerisy », dont les actes ont été publiés en 2000. Compte-rendu réalisé par Emeline Comby.

Deux fils directeurs irriguent ces travaux :

  • La volonté de comprendre la mondialisation sans la réduire à la globalisation économique. Il ne s’agit pas de nier la globalisation économique. La mondialisation est rattachée à l’urbanisation généralisée du monde avec des conséquences sur l’espace et sur l’individu. Les hyper-lieux sont des « prises » de la mondialisation : la mondialisation s’y met en jeu, en scène, en exergue.
  • L’individu comme acteur spatial. L’individu agit avec l’espace, quand les sociétés organisent leur espace. Le point de départ est donc des individus à l’épreuve de l’espace. Exister c’est régler les problèmes que l’espace nous pose, dans les traces de Perec (« vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner»). L’accent est souvent mis sur le temps qui nous contraint en tant qu’être fini, mais il s’agit ici de mettre la lumière sur notre relation à l’espace.

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Les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises, avec Pascale Nédélec et Christian Montès.

Six mois après la parution de leur Atlas des États-Unis. Un colosse aux pieds d’argile [https://www.autrement.com/ouvrage/atlas-des-etats-unis-christian-montes-pascale-nedelec-cyrille-suss], et au lendemain de l’investiture du président Donald Trump, les cafés géo de Lyon accueillent, 1e 1er février 2017, Pascale Nédélec et Christian Montès pour une présentation à deux voix intitulée « Derrière le choc des urnes, des mutations radicales ? Le regard de l’Atlas des États-Unis 2016 ». Pascale Nédélec est docteure en géographie et AGPR à l’École normale supérieure. Sa thèse de doctorat [https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00946236/PDF/NEDELEC_DA_construire_Las_Vegas.pdf] propose une réflexion sur l’urbanité et la citadinité de Las Vegas. Elle a coordonné un dossier régional sur « les États-Unis, espaces de la puissance, espaces en crises » sur Géoconfluences [http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises].

Christian Montès est professeur des universités à l’université Lumière Lyon 2 et est rattaché à l’UMR 5600 EVS. Nous avons déjà eu le plaisir de l’accueillir pour plusieurs cafés géo dont l’un portait sur les capitales d’État aux États-Unis [https://cafe-geo.net/les-capitales-detat-des-etats-unis-small-is-powerful/] et l’autre sur les transports urbains à Lyon [http://cafe-geo.net/les-transports-dans-l-amenagement-urbain-a-lyon/]. Il a récemment publié un ouvrage en anglais sur la géohistoire des capitales d’État américaines [http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/A/bo16720894.html].

Compte-rendu co-écrit par Silvia Flaminio et Jean-Benoît Bouron,

Introduction

La question qui guide leur présentation est ce savoir si en travaillant sur leur atlas, ils sont parvenus à voir des mutations profondes aux États-Unis qui expliqueraient le vote pour Donald Trump.

Christian Montès commence d’emblée par préciser qu’ils n’ont pas fait de pronostics dans leur atlas, mais qu’à travers les cartes et les graphiques qu’ils commenteront ce soir le public pourra mesurer le niveau de surprise des auteurs à l’égard des résultats de l’élection de novembre.

Qu’est-ce qu’un atlas et qu’y trouve-t-on ?

Pascale Nédélec et Christian Montès ont été contactés par les éditions Autrement pour faire un atlas sur les États-Unis. Pascale Nédélec explique que c’est un exercice très codifié, mais qu’ils ont bénéficié d’une très grande liberté éditoriale. Ils ont cherché un équilibre entre présenter des informations et des visuels que l’on trouve (presque) partout et insuffler des choses plus originales, notamment leurs propres centres d’intérêt pour la géographie des États-Unis et leurs propres sujets de recherche. Il s’agissait, sans négliger les passages obligés, de proposer d’autres éclairages que ceux habituels pour participer à une meilleure compréhension des États-Unis. Les atlas sont des ouvrages qui périment très vite ; la rédaction a commencé au début de l’année 2016 car les éditions Autrement souhaitaient sortir l’ouvrage avant les élections. Les auteurs ont cherché à mettre en avant des dynamiques structurelles et des éléments plus conjoncturels. Selon eux, l’élection de Donald Tump s’inscrit dans une évolution sur le temps long. Faire un atlas suppose d’utiliser un certain nombre de données. Dans le cas des États-Unis, on n’en manque pas, et la difficulté est plutôt celle des choix à faire tant les sources à utiliser sont nombreuses. Les auteurs ont donc essayé de prendre les données les plus parlantes, les plus fiables, et avec beaucoup de profondeur historique. Cet ouvrage s’adresse à des universitaires, des étudiants, mais aussi le grand public, ce qui explique l’alternance entre des pages très codifiées et des pages plus originales ou même amusantes…

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Emilienne, 1917 : Itinéraire d’une jeune Française réfugiée de la Première guerre  mondiale. Claudie Lefrère-Chantre.

Claudie Lefrère-Chantre, Emilienne, 1917. Itinéraire d’une jeune Française réfugiée de la Première guerre mondiale, Editions Fauves, 2017, 255 pages, 20 €.

Les Français aiment les commémorations historiques. Depuis 2014, la Grande Guerre suscite un intérêt considérable qui se traduit par des manifestations de toutes sortes, des initiatives publiques et privées, des colloques, des publications, etc. Le battage médiatique autour de la commémoration du centenaire de la guerre de 14-18 est soutenu par une véritable déferlante de livres sur la première guerre mondiale, une guerre toujours présente dans la plupart des familles françaises. Dans la production considérable orchestrée par les éditeurs, les sujets « classiques » sont bien sûr abordés mais d’autres questions, bien moins connues, profitent de ce coup de projecteur conjoncturel. Parmi ces derniers sujets, celui des réfugiés français pendant la guerre vient d’être illustré par un livre instructif et passionnant, émouvant même lorsqu’il s’insinue dans la chair et l’esprit de son « héroïne », Emilienne Richard. En février 1917, cette jeune fille lorraine de quinze ans doit obéir à l’ordre de l’occupant allemand qui la contraint à quitter son village de la Woëvre pour un long périple à travers l’Allemagne et la Suisse la menant à Villars-du-Var, un autre village situé à l’autre bout de la France, où elle va vivre la fin de la guerre et quelques années de plus jusqu’en 1923.

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Anatomie du chemin noir : à propos d’un récent ouvrage de Sylvain Tesson (Sur les chemins noirs, Gallimard, 2017), Antoine Vermauwt

Sylvain Tesson,Les chemins noirs, Gallimard, 2017

Un écrivain, Sylvain Tesson, vient de fouler ce qu’il baptise la France des chemins noirs. Sur les chemins d’une France en berne, il promène sa nostalgie d’un monde perdu, idéal, fait de ruines et de ronces, de parenthèses et d’interstices, perpétuellement défait par des générations d’hommes pressés. Du Mercantour au Cotentin, en passant par le Perche et l’Aubrac, la Margeride et le Bas-Vivarais, il arpente une France intérieure propice à cette « géographie de l’instant » dont il a, mieux que l’intuition, la vocation. Il est tombé, il a mûri, sa prose est devenue mature, plaisante, facile, trop facile peut-être, se révélant sommaire.

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Bernard Debarbieux : le public et ses places, avec Florent Chossière et Bernard Debarbieux.

Pour le premier Café Géo de Lyon de 2017, le 26 janvier 2017, Florent Chossière, de l’équipe des Café Géo de Lyon, a invité Bernard Debarbieux, professeur en géographie à Genève. Bernard Debarbieux commence par remercier les Café Géo de Lyon pour cette invitation et souligne que s’il a peu écrit sur le thème précis de l’intitulé, il s’est intéressé aux places et aux formes de spatialités qu’elles mobilisent dans ses écrits, notamment dans son ouvrage sorti en 2015, L’espace de l’imaginaire, essais et détours [http://www.cnrseditions.fr/geographie/7163-l-espace-de-l-imaginaire.html].

Compte-rendu réalisé par Jean-Benoît Bouron et Silvia Flaminio.

Places, publics et spatialités

En guise d’introduction, Bernard Debarbieux explore les différentes façons de concevoir la notion de « public » et la pertinence d’interroger les « places » de ce point de vue.

La notion de public a en effet beaucoup été travaillée par la philosophie politique, les sciences politiques, le droit, et de manière plus générale, les sciences sociales. Les acceptions sont nombreuses et diverses.

Bernard Debarbieux propose de faire une distinction entre deux grands types de public(s).

D’abord, le « public audience » correspond au public d’un conférencier, d’une performance artistique. Il s’agit de l’acception de la plus basique du terme. On retrouve le « public audience » lors d’un match sportif, même s’il y a évidemment une différence en termes de performateur.

Le second type de public désigne un collectif circonscrit par des références communes à des médiations diverses. Il peut s’agir d’un lectorat, d’un public qui consomme des informations à la télévision ou qui interagit sur le web. Ce public est composé de personnes qui accèdent de manière simultanée à l’information même si elles ne constituent pas une audience. Le public des affaires publiques (qui renvoie à l’étatique, au débat public) rejoint ce second sens du terme public. Cette acception de public se distingue des usages dominants des notions de peuple ou de nation. En effet, alors qu’on a tendance à objectiver, voire à essentialiser, le peuple ou la nation, il n’est pas possible d’objectiver le public. Le public implique des formes de subjectivité que les notions de nation et de peuple, dans leur usage dominant, ont tendance à gommer.

Bernard Debarbieux précise ensuite les formes de spatialité associées aux deux types de publics qu’il vient de décrire. L’hypothèse qui guide l’ensemble de sa réflexion est la suivante : tout public serait institué par un imaginaire social de l’espace aux caractéristiques propres.

Le public audience, le public des conférences ou des matchs requiert la coprésence. Cette coprésence est spatialement organisée sur un mode tantôt informel (attroupements), tantôt très formel (des stades, des théâtres, des amphithéâtres, etc.). Qu’ils soient formels ou informels, ces agencements distinguent clairement les places et espaces occupés par le public, les acteurs de la performance et, le cas échéant, les intermédiaires. Cet espace peut être très normalisé comme c’est le cas pour les stades de foot avec le terrain, les tribunes, les gradins… : le public n’occupe qu’une place spécifique et le terrain construit une autre relation au public.

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