Vivez dans une carte postale !  Michel Sivignon

vivez_carte_postaleDes Cartes postales, 2012

Il y a plusieurs mois, l’agence Look voyages proposait un séjour en République Dominicaine (7 nuits pour 990 euros). Proposition assortie d’une image séduisante: on y voit une petite île tropicale coiffée de cocotiers, soulignée d’une suggestion aguicheuse : « Vivez dans une carte postale ».Sous-entendu : c’est ici que vous aurez la chance de vivre pendant ces dix jours ; voyez le paysage que nous vous offrons ! Le séjour offert est bien situé en République Dominicaine, une des grandes Antilles. Mais cette image est-elle vraiment en République Dominicaine ou bien n’importe où sous les tropiques ?

D’ailleurs on ne nous propose pas de vivre huit jours en République Dominicaine  mais de passer ce séjour dans une carte postale.

Ce faisant on s’efforce de faire coïncider deux mythes, celui de l’île tropicale et celui de la carte postale.
(suite…)

Dans les galeries du MI6 (La Taupe, Tomas Alfredson, 2011), Manouk Borzakian et Serges Bourgeat.

la_taupeIl y a James Bond, héros inventé par Ian Fleming et popularisé par une série de films de 1962 à 2008, dans l’attente d’une vingt-troisième aventure en 2012. Beau, athlétique, redouté de tous les terroristes du monde et désiré par les femmes qui croisent son chemin, Bond est surtout mobile, obligé de traquer les espions soviétiques de l’Afghanistan à la Jamaïque, de la Russie à Venise. Mobilité diégétique à laquelle fait écho le succès mondial de la série, dont chaque opus attire les foules dans plus de soixante pays.

(suite…)

De Vienne au Havre, les affres du « réalisme » géographique ((A Dangerous Method, D. Cronenberg, 2011 ; Le Havre, A. Kaurismaki, 2011), Manouk Borzakian.

(A Dangerous Method, D. Cronenberg, 2011, Canada ; Le Havre, A. Kaurismaki, France, 2011)

dangerous_method le_havre_filmVoir Le Havre et A Dangerous Method coup sur coup met le spectateur face à une foule d’interrogations sur le traitement cinématographique des lieux diégétiques, d’autant plus lorsque l’importance que leur accorde le cinéaste est avérée par le titre même du film, ce qui est le cas du dernier Kaurismaki, ou par le souci manifeste de réalisme affiché par l’auteur, comme dans le traitement par Cronenberg de l’amitié puis de la brouille entre Freud et Jung.

(suite…)

Cartes postales du train Aix-en-Provence / Valence (Espagne), Roland Courtot.
Dans le train régional Barcelona Sants/Cerbère du vendredi soir Croquis : Roland Courtot

Dans le train régional Barcelona Sants/Cerbère du vendredi soir
Croquis : Roland Courtot

Un récent voyage géographique d’Aix-en-Provence à Valence et Alicante en train m’a convaincu que l’arc méditerranéen n’existe toujours pas pour le chemin de fer, alors qu’il existe bien pour les liaisons autoroutières (il suffit de voir le trafic des poids-lourds de toutes nationalités sur les autoroutes « provençale » et « languedocienne »).

Le premier problème a été de réserver les billets sur internet : ni le site de la SNCF, ni celui de la RENFE n’ont pu me les délivrer directement (c’est vrai que je ne suis pas un champion du web) et c’est finalement au guichet de la gare d’Aix que j’ai obtenu satisfaction : 4 billets pour l’aller et 3 pour le retour avec, outre Marseille, changement à Montpellier, Cerbère, et Barcelone (un de moins au retour, car j’ai voyagé de nuit, faute de trouver un horaire correct de jour !). A l’aller, parti d’Aix à 8h30 , j’étais à Valencia à 22h30 : 14h de voyage, qui auraient pu être beaucoup plus, car une rupture de caténaire entre Arles et Nîmes a dès le départ provoqué 1 heure de retard, et j’ai dû à Perpignan prendre un taxi jusqu’à Figueras pour rattraper le train espagnol parti de Cerbère pour Barcelone sans moi. Au retour, parti d’Alicante à 14h20, j’étais à Aix le lendemain matin à 7h06 : 16h46 cette fois, et là encore ça aurait pu être pire, car une averia ( de quelle nature ?) à la gare de Granollers a failli me coûter la correspondance du train de nuit à la frontière française : le train régional catalan, qui devait faire le voyage en 2h , s’est transformé en omnibus pour ramasser tous les voyageurs laissés sur le quai par l’interruption momentanée du trafic et a mis 3h30 pour parcourir 150 km.

(suite…)

Carte postale de Radicofani (Italie) : dans les pas de William Turner, Roland Courtot.
Photo 1 : La fontaine de la poste médicéenne et la forteresse de Radicofani © RCourtot 2011

Photo 1 : La fontaine de la poste médicéenne et la forteresse de Radicofani © RCourtot 2011

Des Cartes postales, 2011

 

Radicofani, 28 mai 2011

Celui qui suit la via Cassia entre Sienne et Bolsena aujourd’hui ne sait pas que, lorsqu’il passe à l’est du monte Amiata, il emprunte un « raccourci », un itinéraire tracé dans la vallée de la petite rivière Paglia lors de l’aménagement des routes « nationales » du nouvel Etat Italien à la fin du 19e siècle. Il abandonne donc pour une quinzaine de kilomètres l’itinéraire originel de la voie romaine, devenue ensuite via Francigena au Moyen âge (la « route des Français »), qui escaladait les collines pour passer par Radicofani, gros bourg perché surmonté d’un rocher et d’une forteresse (il s’agit d’un neck volcanique pléistocène dont le sommet est à plus de 900m d’altitude).

(suite…)

Les Saxons de Transylvanie : musique baroque et disparition d’une minorité, Michel Sivignon.
Eglise et village fortifié saxon de Harman, Transylvanie. (photosM.Sivignon)

Eglise et village fortifié saxon de Harman, Transylvanie. (photosM.Sivignon)

Un article du Monde (Dimanche 5 Juin-Lundi 6 Juin 2011) intitulé de manière maladroite « La musique baroque, identité roumaine » traite de la découverte, dans des églises abandonnées de Transylvanie (Roumanie) de partitions du 17° et 18° siècle, qu’un musicologue local, Kurt Philippi, s’emploie à sauver.

Les églises sont celles de la communauté saxonne de langue allemande installée là à partir du 13° siècle et convertie au luthérianisme au moment de la Réforme.

(suite…)

« Environs et mesures », Pierre Senges (Gallimard, 2011), Jean-Marc Pinet.

Environs et mesures : l’approximatif et l’exact, le flou et le fixe, le proche et le précis, le fictif et l’effectif, etc. Cet essai distingue et associe les mots : la fable et le vrai, le mythe et le savoir se mêlent dans les œuvres de fiction comme dans les écrits du savant.« On ne peut pas s’empêcher d’interroger le réel en même temps que l’imaginaire, c’est-à-dire décortiquer chaque élément d’une fable pour voir s’il peut, en plus de distraire, obéir aux lois de la physique » (p. 72). Le géographe n’y échappe pas, qui cherche en vain le bout du monde et l’entrée des Enfers, ou qui croit mesurer la terre alors qu’il la toise. Mais « la géographie n’est pas la seule à donner l’hospitalité à la fois au vrai et au faux » (p. 30). Déjà, en 2004, Pierre Senges avait réfuté par la fiction la découverte de l’Amérique[1] ; il interroge ici « les  terres à moitié imaginaires, à moitié réelles de notre géographie » (p. 89).

(suite…)

« En Bourgogne, il n’y a pas de touristes », Michel Sivignon.
Affiche sur les murs du métro Gare d’Austerlitz, 10 avril 2011.

Affiche sur les murs du métro Gare d’Austerlitz, 10 avril 2011.

Des Cartes postales, 2011

 

Cela devait arriver. La boucle est bouclée. Sur une affiche, ici gare d’Austerlitz, on annonce la grande nouvelle « En Bourgogne il n’y a pas de touristes ». Pas de touristes, mais seulement des randonneurs, des marins d’eau douce, des amoureux, des cyclistes, des oenophiles etc.…

Dans cette province bénie des dieux, l’espèce honnie a disparu. Pour confirmation on peut s’adresser à www.pasdetouriste.com

(suite…)

Pierre, notre si cher ami, GilLes Fumey.

Pierre Gentelle est décédé le 4 octobre 2010.

Tu te rappelles, Pierre, nous étions dans un café boulevard de Sébastopol, c’était peu après l’an 2000. Tu me prends au mot en disant que tu pourrais un jour tenir une lettre qui s’appellerait la Lettre de Cassandre. Pourquoi Cassandre, car on ne choisit pas un pseudo au hasard. « La famille des Atrides s’impose à qui s’adresse à la famille universitaire. Mieux vaut être situé sur les marges qu’au centre, pour conjurer un sort qui donne tort à qui cherche à « voir ». Raison garder plutôt qu’avoir raison, beau programme, n’est-ce pas ? »

pierre-gentelle

Superbe programme, en effet, Pierre ! 128 lettres de Cassandre. Du Moyen-Age et son goût de la numérologie, 128 est un total qui nous est parvenu aussi par l’édition, les Que sais-je ? et autres petits opus à lire vite ou à déguster. 128 « micro-nouvelles », sous forme d’une lettre qui veut aller plus loin que la démonstration scientifique. Comme tous les pédagogues, tu aimes les commenGilltaires, les digressions pour « ébranler » l’esprit du lecteur. Pour « faire penser, plutôt que penser » mais en reprenant – bien dans ton style – ce que tu ne voudrais pas qu’on prenne à l’absolu : « penser quand même un peu, mais sans édifier ». Là, Pierre, tu sais bien que ce n’est pas tout à fait ça : car tu veux séduire et, bien sûr, rattraper ce qui t’a peut-être le plus manqué dans ta vie professionnelle : les étudiants. Que de cohortes d’apprentis géographes aurais-tu séduits, fouaillant dans leurs certitudes, là où ça fait mal. « Pour que ça avance » aimais-tu nous dire.

Tu étais géographe parce que la géographie devait rassembler pour toi, peut-être du fait de tes multiples vies du Maroc à Paris, en passant par presque tous les pays d’Asie orientale et du Moyen-Orient, l’ensemble des questions que tu te posais. Qui d’ailleurs t’a donné ces lunettes-là pour lire le Monde ? Qu’importe ! « Tout est géographiable » disais-tu, « du Japon à mon immeuble, de l’odeur au circuit imprimé. » Tu l’as montré 128 fois et avec quel talent ! Tu étais au meilleur de cette « forme », tu as laissé aller, comme tu le souhaitais.

Terriblement perspicace jusqu’au dernier instant de ta vie, tu avais deviné qu’on changeait d’époque. Tu es le premier à te lancer dans une nouvelle collection de DVD sur les grandes villes du monde. Tu sentais que faire de la géographie imposait de changer d’outil, d’utiliser tous les ressorts de ce qui arrivait avec la révolution numérique. Combien de fois nous sommes-nous « frités » sur le fameux terrain. C’était presque de l’ordre de la croyance pour toi, cette « vérité du terrain » dont, soudainement tu te méfiais car la vérité était pour toi une trop grosse chose pour appartenir au terrain. Mais qu’une « nouvelle carte du monde » soit en train de s’écrire sous nos yeux, tu en tâtais tous les signes dans les médias qui te faisaient bouillonner le sang !

Cette touche personnelle, ces « fragments du monde, par toi entrevus ou connus, d’où le « je » est parfois inévitable », c’est ta « touche » : ce parfum de révolte, ce grondement du cœur et de l’esprit qui fouaillent la matière de l’espace pour en faire surgir une idée qui peut changer le monde.

Voici ce qu’écrit ton ami Jean-Dominique Merchet de Libé, qui partageait avec toi l’amour des morilles au vin jaune : « Pierre était un homme joyeux, la parfaite antithèse de l’austérité universitaire. Il pouvait faire rouler sous la table ses commensaux lorsqu’il racontait ses aventures féminines à l’Université de Pékin. Homme de gauche, mais sans chapelle, Pierre Gentelle gardait de sa longue scolarité au Prytanée une image contrastée des militaires : un vieux fond d’antimilitarisme mâtiné d’un intérêt pour ce monde dont il s’était éloigné mais sur lequel il ne manquait pas de m’interroger[[http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2010/10/]]. »

Et voici d’autres fleurs qui fleurissent en cet automne, car ta vie n’a pas de saisons, elles viennent de Marc, notre premier webmestre au Café : « Pierre était devenu un acteur des cafés déployant deux facettes qui rendait chacune de ses présences magnétiques : celle du conteur et celle du charmeur. Il n’y en a pas deux comme Pierre pour placer l’assistance dans le loess de la Chine des canaux, dans le chaos épique de la société afghane, ou dans le charme ubuesque d’un village du Henan. Pierre savait instinctivement tout ce qui peut faire l’attrait et l’animation d’un café et au delà, rendre la géographie séduisante. »

Pierre, tes lettres de Cassandre sont des cadeaux sublimes que nous allons lire et relire. On va déjà relire ce que tu écrivais au retour du festival de Saint-Dié où tu houspilles tout le monde et prend congé de nous par une pirouette. Comme ce matin du 4 octobre 2010 où tu es descendu, rue de Turin, goûter au frais d’une dernière baguette de pain avant ton petit café et entamer ta nouvelle vie. Pierre, merci !

Gilles Fumey

Un mot aussi du Réseau Asie

Pour les cent premières Lettres de Cassandre

« Géographie de mille hectares. À quoi pouvait servir la géographie en 1937 ? », Maurice Bedel, Jean-Marc Pinet.

geographie_mille_hectares« C’est peu, un carré de 3 cm découpé dans les fils bleus, les traits rouges et les piquetés verts de la carte au 1/100000°. En ce cadre étroit, je ferai tenir toute la France. » (M. Bedel, p. 12)

La vignette, sans doute une xylographie, présente un croquis marron et blanc et un cartouche brun rouge qui l’encadre. Celui-ci symbolise les productions agricoles et l’abondance rurale traditionnelles : arçon de vigne (ou « vignette »), épis et botte de blé, le vin et le pain. Le croquis, lui, fait question par la maladresse du piqueté des vignes, de la houle des blés, des arbres épars, des filets d’eau et surtout des routes démesurées et plaquées sur le paysage et plus encore sur le village. Et comme ce croquis fait justement 3 cm² sur la couverture originale, il n’est sans doute pas l’œuvre d’un professionnel de l’édition, mais de l’auteur lui-même qui, à plusieurs reprises, se qualifie ainsi : « Je suis un géographe, je me présente ici comme tel, et c’est de géographie que je traite en ces pages » (p. 25).

(suite…)

« Page précédentePage suivante »