Se cultiver dans les espaces périurbains : une mission impossible ?

Les Cafés géographiques de Lyon
Au Café de la Cloche (Lyon 2e) le 19 septembre 2018

Catherine Didier-Fèvre est docteure en géographie, agrégée d’histoire-géographie, professeure en classes préparatoires littéraires (Lycée Sainte-Marie, Lyon)

Fabrice Beauvois est maire de Bressolles et président du festival ZAC-en-scène à La Boisse, dans l’Ain.

Catherine Didier-Fèvre explique que sa thèse portait principalement sur la mobilité des jeunes dans les espaces franciliens, mais la question de l’accès à la culture en milieu périurbain s’y posait aussi en filigrane. Après avoir rappelé le ZAU (Zonage en Aires Urbaines) de 2010 et le seuil des 40 % des actifs qui travaillent dans un pôle urbain, elle revient sur les enquêtes qualitatives qu’elle a mené sur trois terrains de la couronne périurbaine de Paris et de Sens, à partir de trois lycées (Sens, Montereau-Fault-Yonne et La Queue-les-Yvelines) recrutant une part importante d’élèves vivant dans les espaces périurbains.

Alors que ces derniers prennent le car parfois à 6h55 pour les cours à 8h et rentrent à 19h, ce qui l’a frappée c’est leur capacité à négocier ces temps de transport et à en faire une ressource. Dans la contrainte (2h de transport/jour), il y a une forme de liberté et d’autonomisation des élèves explorant les espaces autour du lycée dans les temps situés entre les cours et les temps de transport. Les élèves, y compris les siens, ont parlé très librement. Elle a également réalisé des sondages en ligne pour savoir comment on fêtait ses 18 ans à la ville, dans le rural et dans le périurbain ainsi qu’un sondage sur les pièces de la maison, composante importante du choix du périurbain pour les parents.

La variété sociologique des terrains retenus est à noter : l’Ouest francilien présente davantage de cadres venus s’installer, grâce à la proximité relative de la Défense, alors qu’à l’Est les professions intermédiaires, les employés et les ouvriers sont plus représentés. Ces espaces ont également connu une histoire de périurbanisation différente. Les communes étudiées dans l’Ouest francilien ont connu une croissance plus précoce que dans l’Est.

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Tintin plus marin que montagnard ? Planète bleue et monde blanc 

Café géo du 20 septembre 2018 – Annecy

Pour ce premier café géo de la saison, Paul Arnould se fait géographe tintinophile et nous propose une sorte d’hergéographie.

Il commence par retracer la manière, dont le géographe forestier qu’il est, en est venu à s’intéresser à Tintin. Tout commence avec son livre Au plaisir des forêts, pour lequel il planche sur un chapitre « Au plaisir enfantin de la BD ». Ensuite, les occasions de croiser Tintin et géographie se multiplient, dans le cadre du Labo Junior « Sciences dessinées » à l’ENS de Lyon[1], d’une conférence sur « Tintin forestier » à la Société de géographie[2], et enfin d’un colloque scientifique autour de Tintin en janvier 2017[3], qui a donné lieu à la publication des Géographies de Tintin en avril 2018[4].

Ce qu’il propose pour ce café géo, c’est de relire les Aventures de Tintin, en géographe, à partir d’une série de notions et d’archétypes géographiques.

  1. Tintin, la mer et la montagne

En écho à la localisation annécienne de ce café, il commence par souligner que l’univers de Tintin est beaucoup plus marin que montagnard.

Parmi les couvertures des albums de Tintin, 6 font directement référence à la mer, tandis que la montagne est beaucoup moins présente : elle figure seulement sur la couverture de Tintin au Tibet et de L’Affaire Tournesol, auxquels on pourrait ajouter les deux albums se déroulant sur la lune, sur la couverture desquels l’on aperçoit le relief lunaire.

Deux dictionnaires sont récemment parus qui permettent de nourrir la comparaison. Dans son Dictionnaire amoureux de Tintin (2016), Albert Algoud ne propose ni d’entrée « Mer », ni d’entrée « Montagne », et la seule allusion à l’univers marin concerne quelques erreurs sur la codification des grades dans la marine. A l’inverse, dans le Dictionnaire Tintin (2017) de Robert Nattiez, on trouve une entrée « Mer » et une entrée « Montagne » proposant des informations de qualité mais ne permettant pas de départager les deux milieux.

Dans l’ouvrage  « Les Géographies de Tintin », trois communications ont trait à la mer (Alain Miossec ; Laurence Le Dû-Blayo, Jean-Louis Tissier). Aucune ne concerne la montagne. Le désert n’a pas plus suscité de propositions.

Les injures du capitaine Haddock, quant à elles, n’ont pas de registre géographique privilégié et jouent plutôt sur l’euphonie, l’exotisme et les jeux de mots. Comme le souligne Aymeric Landot dans un chapitre des Géographies de Tintin, intitulé « Bachi Bouzouk et autres Tonnerres de Brest : des insultes géographiques ? » 10% des injures du capitaine font référence à l’univers marin (« mille millions de mille sabords », bien sûr, mais aussi « bougre d’amiral de bateau-lavoir » ou encore « simili-martien à la graisse de cabestan ») auxquelles s’ajoute toute la gamme des « corsaires, forbans. flibustiers, frère de la côte, négriers, pirates ». Seules 3 des injures d’Haddock ont trait à la montagne (« bougre d’extrait de crétin des Alpes », et son pendant tibétain « crétin de l’Himalaya », ainsi que crétin des Balkans).

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La prévention des désastres : quels défis ?

Présentation par Julien Rebotier, Chargé de recherche au CNRS à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, membre du laboratoire LISST.

Ce Café Géo a eu lieu le mardi 10 avril 2018 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

Présentation problématique :

Sur la base de quelques questions et définitions conceptuelles initiales destinées à établir un cadre problématique commun avec la salle sur la question des risques dits naturels et de leur gestion, la présentation va s’organiser en trois temps.

Dans un premier temps, il s’agira de montrer que les risques naturels n’existent pas, mais sont bien le produit de rapports sociaux et de dynamiques de peuplement.

Dans un second temps, la « fabrique » des risques ainsi décrite sera présentée à la fois comme une marque et comme un levier de rapports sociaux et de rapports à l’espace différenciés.

Un dernier point permettra d’ouvrir la discussion sur les contributions possibles de la recherche en sciences sociales, et particulièrement en géographie critique, sur l’étude et la prévention des risques de désastre.

Pour les besoins de la démonstration, on mobilisera des territoires pour la plupart urbains, et aussi variés que ceux pris au Venezuela, en Equateur, en Haïti, ou au Chili, mais aussi en France ou au Portugal. En outre, l’échange avec le public autorisera sans doute de mobiliser nombre d’exemples locaux.

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi, complété par Julien REBOTIER.

Eléments de la présentation :

La réflexion géographique sur les risques pointe rapidement l’impasse que recouvrent les définitions les plus classiques du risque, et souligne l’importance de s’interroger sur les contours des modèles conceptuels utilisés.

La plupart du temps, le risque est entendu comme une combinaison entre d’un côté un aléa, souvent vu comme naturel et extérieur au monde social, et d’un autre côté la vulnérabilité, qui correspond à ce qui peut être perdu.

L’aléa correspond à la probabilité d’occurrence d’un événement naturel, à une intensité, dans un espace et dans un pas de temps donné. Le calcul de probabilité permet le calcul de risque (sans quoi, il s’agit d’incertitude), mais aussi le calcul des primes de risque, ou le calibrage d’une buse pour canaliser un cours d’eau…

C’est la définition de vulnérabilité qui s’avère plus problématique, comme le reflète largement la littérature scientifique. La discussion de la définition de vulnérabilité nous amène à contextualiser les risques dans l’espace des sociétés, mais aussi à restituer leur fabrique, dans le temps. Pour ces deux raisons, il n’est pas possible de considérer que les risques sont naturels.

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Le temps : nouvelle clé du développement urbain ?

Présentation par Dominique Royoux, professeur de géographie à l’Université de Poitiers et directeur du laboratoire Ruralités.
Ce Café Géo a eu lieu le mercredi 13 décembre 2017 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

Présentation problématique :

En Italie, durant les années 1980, l’accès au travail pour les femmes a permis de repenser la gestion du droit au temps et de remettre en cause le rapport entre les genres. C’est le point de départ des politiques du temps qui se sont peu à peu diffusées dans le reste de l’Europe, et très rapidement en France. Les politiques temporelles, en faisant l’articulation entre temps sociaux et territoriaux, questionnent la société. Elles se posent en alternative à l’ensemble des pratiques contemporaines de construction de la ville et apportent donc un nouvel éclairage sur les pratiques d’aménagement urbain. La prise en compte des usages différenciés dans le temps permet de redessiner de nouvelles pratiques d’investissement de l’espace dans la ville. Penser l’aménagement sous l’angle du temps permet la conception d’infrastructures qui évoluent selon les temps et les usages.

Les citoyens souhaitent aujourd’hui participer à l’élaboration des politiques puisqu’ils sont les premiers utilisateurs des services de la ville. Les politiques temporelles signent un renouveau dans l’aménagement urbain. Elles amènent aussi à repenser l’espace public. En effet, elles peuvent permettre de redynamiser certains espaces peu fréquentés. De plus, les politiques temporelles nous questionnent sur l’usage des espaces en ville. L’objectif est donc de fusionner le temps et l’espace. On peut parler de « chrono-urbanisme ». Le deuxième objectif est aussi d’aménager la ville en alliant le long et le court terme. Le développement de ces politiques permettrait d’associer à la ville une planification plus souple.

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Clémentine GATTI et Morgane THEMIOT, étudiantes en troisième année de Licence de sociologie et de géographie, repris et corrigé par Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Eléments de la présentation :

Dominique Royoux a toujours été géographe mais a travaillé longtemps dans une collectivité territoriale, c’est par ce biais qu’il s’est intéressé aux politiques publiques et leur rapport à l’espace en général, ainsi qu’à la question du temps qui est très vite apparue essentielle au sein des politiques publiques. Il est aujourd’hui Professeur de géographie à l’Université de Poitiers et a dirigé le service « Prospective et Coopérations Territoriales » du Grand Poitiers, et il préside l’association nationale « Tempo Territorial »[1] qui regroupe les agences des temps des collectivités territoriales. Ses recherches portent principalement sur les territoires, les innovations territoriales, ainsi que sur la caractéristique du temps.

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Approche géographique du centenaire de la Grande Guerre, Entre Nation et Bretagne

Café Géographique, 24 mai 2018

Antoine Rodriguez, historien de formation, est depuis 2012, directeur du service départemental des anciens combattants et victimes de guerre d’Ille-et-Vilaine. Il a été directeur adjoint de la « Mission Histoire » au Conseil Général de la Meuse où il a travaillé sur l’aménagement et la valorisation des sites de mémoire du département, en particulier celui de Verdun.

Notre intervenant, Antoine Rodriguez présente en quelques mots l’organisme public pour lequel il est directeur en Ille-et-Vilaine : l’ONACVG (Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerres) créé pendant la Première Guerre mondiale et qui est sous tutelle du Ministère des Armées. L’ONACVG a trois missions essentielles, la première est celle de la reconnaissance et de la réparation pour les anciens combattants engagés dans les conflits d’hier (Première et Seconde Guerres mondiales, guerre d’Indochine et guerre d’Algérie) mais aussi pour les combattants des conflits actuels (Mali, Afghanistan…); la deuxième mission est celle de l’action sociale avec des aides en particulier pour les victimes de la barbarie nazie mais aussi pour les victimes des attentats; la troisième mission concerne les actions mémorielles et citoyennes.

Il se propose de nous donner ce soir quelques exemples pour comprendre comment le centenaire de la Grande Guerre qui, en cette année 2018, clôt son cycle commémoratif, s’inscrit dans les territoires français. Son plan en trois parties permettra de mettre en évidence les particularismes et les sensibilités de la mémoire tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle locale.

I – Territoires et lieux de mémoire de la Grande Guerre

1 – « La géographie de guerre »

  • La France du front

Antoine Rodriguez nous rappelle que les lieux de combats de la Première Guerre mondiale concernent le Nord et l’Est de l’espace français le long d’une ligne de front qui se stabilise dès juin 1915 et qui se développe de la mer du Nord à la Suisse sur près de 500km avec pour axe central Verdun. Ces territoires ont été extrêmement impactés par les combats qui ont duré près de cinq ans (août 1914-novembre 1918).

La photo de gauche est une vue aérienne du fort de Douaumont sur le champ de bataille autour de Verdun. Ce fort qui était le plus grand ouvrage de la place forte de Verdun a été pris par les Allemands le 25 février 1915 ; il va devenir le pivot de la défense allemande sur la rive droite de la Meuse. Pilonné par les Français, il est repris le 24 octobre 1915. Le paysage lunaire provoqué par l’impact des combats d’artillerie montre la violence de la Grande Guerre sur la ligne de front.

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Rohingya de Birmanie : origine, enjeux, horizons

Compte-rendu du Café géo de Chambéry du mercredi 28 mars 2018. Retrouvez également ce compte-rendu en téléchargement, au format PDF.

Par Martin Michalon, Doctorant à l’EHESS/Centre d’Études d’Asie du sud-est

Alors que la crise des Rohingya est évoquée de manière plus ou moins approfondie dans les médias, par exemple lors de la visite du pape en Birmanie en novembre 2017, Martin Michalon nous propose un éclairage géographique pour mieux comprendre la genèse et l’évolution d’une telle situation, pour bien en décrypter toute la complexité.

En observant un camp de réfugiés de la ville de Sittwe, capitale de l’État d’Arakan, on constate que les familles Rohingya vivent dans des abris de fortune, dans un dénuement certain et dans un profond désespoir, comme si elles étaient dans une prison à ciel ouvert. La situation semble bloquée ; elle résulte d’une cristallisation d’enjeux divers qui dépassent le quotidien des réfugiés.

  1. Un contexte ethnique et politique complexe

La Birmanie, à la jonction entre l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est, apparaît comme une zone de friction, au contact de plusieurs entités culturelles et territoriales. Il s’agit d’un pays vaste (650 000 km²) et peuplé (51 millions d’habitants), administrativement divisé en sept États, dont l’État d’Arakan qui est frontalier du Bangladesh et qui est particulièrement concerné par la crise des Rohingya. La Birmanie se caractérise aussi par sa grande diversité ethnique : 135 groupes ethniques sont officiellement reconnus par le gouvernement et ils se répartissent globalement selon une logique centre/périphérie. Au centre, dans la large vallée du fleuve Irrawaddy, se trouvent majoritairement les Bamar (environ 70% de la population birmane) et dans les périphéries montagneuses habitent une grande diversité de minorités ethniques qui entretiennent des liens souvent conflictuels avec la majorité Bamar. Une telle domination des Bamar sur les autres minorités est un héritage historique et aujourd’hui les groupes ethniques minoritaires sont toujours considérés comme des citoyens de seconde zone en situation de relégation, par exemple ils ne peuvent pas accéder à des postes à responsabilité dans l’administration ou dans l’armée. En revanche, la religion apparaît comme un facteur d’unité. En effet, environ 90% de la population birmane est bouddhiste, 6% est chrétienne et 4% musulmane. En raison de cette répartition religieuse, une assimilation un peu rapide a été faite dans les années 1990-2000 entre birmanité et bouddhisme.

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Les Hyper-Lieux : une nouvelle approche de la mondialisation ?

Présentation par Michel Lussault, Professeur d’études urbaines (Ecole Normale Supérieure de Lyon). Directeur de l’Ecole urbaine de Lyon (Lauréat du programme Instituts convergence, CGI)

Ce Café Géo a eu lieu le mercredi 21 mars 2018 à la Brasserie des Cordeliers à Albi à partir de 18h30.

Présentation problématique :

Bien des analyses de l’évolution du Monde contemporain insistent sur son uniformisation irrémédiable. Le jeu conjugué de l’accroissement des mobilités et de leurs vitesses, de l’accélération des rythmes sociaux, de l’empire nouveau du numérique et de la standardisation des paysages, des objets et des pratiques imposée par la globalisation du capitalisme financiarisé, promouvrait une société « liquide » et un espace lisse et « plat » où chaque position vaut une autre, où les différences s’estompent jusqu’à disparaître, jusqu’à aliéner l’individu, appauvrir sa sociabilité, la placer sous contrainte et sous contrôle. Cet « air du temps » a même pu trouver dans le « concept » de « non-lieu » développé par Marc Augé un fétiche, exprimant une doxa dominante, sans cesse rebattue et diffusée.

Or, une observation attentive des dynamiques actuelles confronte immédiatement à des situations bien plus complexes. En effet, concomitamment à une incontestable tendance au triomphe du générique et du standard, il est frappant de constater que les lieux font retour et comptent de plus en plus pour tout un chacun. Le Monde, travaillé par l’urbanisation et bouleversé par l’entrée dans l’anthropocène, se différencie de plus en plus en lieux qui s’affirment comme des « prises » de la mondialisation, des attracteurs et des ancrages de la vie des humains. Ce sont les endroits spécifiques où la co-habitation des individus se concrétise, se réalise et s’éprouve dans toute sa richesse et son intensité d’expérience vécue. Un des emblèmes en sont ce qu’on définira comme des « hyper-lieux », là où convergent les humains, les non-humains, les réalités matérielles et immatérielles et où, bon gré mal gré, les sociétés se composent et des formes politiques nouvelles s’ébauchent. Ainsi le Monde est à la fois de plus en plus globalisé et homogène et de plus en plus localisé et hétérogène : cette tension est constitutive de notre contemporanéité.

 

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Battiste MURGIA, étudiant en deuxième année de Licence d’histoire, repris et corrigé par Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Eléments de la présentation :

Le livre Hyper-lieux est le dernier d’une série de 3+1, car un des quatre n’a pas été publié par le même éditeur. Trois ouvrages – L’Homme spatial (2007) L’Avènement du Monde (2013) et Hyper-lieux (2017) – ont paru au Seuil et De la lutte des classes à la lutte des places a été publié chez Grasset alors que c’est, à l’origine, un chapitre de L’Homme spatial mais l’éditeur trouvait l’ouvrage trop conséquent. Cette série, à présent terminée, a été écrite en une quinzaine d’années, une durée qui s’explique par le temps d’écriture et par la difficulté des géographes à publier car les éditeurs pensent que la géographie n’est pas vendeuse. Cette série est donc une tentative de théorie complète, intégrée, cohérente de l’espace humain et de la spatialité humaine.

Concevoir l’habitation, l’habitat et la relation entre les deux

La question à travers ces livres est la façon dont les êtres humains organisent leur espace de vie et leurs pratiques. Formulée ainsi, cela paraît simple. Pour y répondre, Michel Lussault part du principe que l’être humain est une espèce animale particulière, étudiable en fonction de son habitat, au sens des sciences humaines du XIXe siècle : « l’espace de vie d’une espèce ». Partant, l’objet de ces livres est de comprendre comment cet habitat se constitue et comment il est organisé par les individus et les sociétés, car l’habitat est un construit individuel et social, il n’est pas donné par la nature. En effet, celle-ci est la chose la plus construite qui soit, c’est le résultat d’une relation que les sociétés humaines entretiennent avec les systèmes biophysiques. Cela est d’autant plus prégnant que l’être humain entre aujourd’hui à l’ère de l’anthropocène, bien éloignée de l’ère néolithique qu’ont connu nos ancêtres. L’habitat des êtres humains en société est donc construit par eux-mêmes pour servir les finalités de la vie sociale car la vie humaine n’est pas pensable sans espace. Or, ce qui est curieux, c’est que les sciences sociales et plus particulièrement la philosophie continentale ont très longtemps considéré l’espace comme une donnée marginale pour se focaliser sur le temps. Le philosophe allemand Martin Heidegger a par exemple écrit Être et temps (1927) alors qu’il aurait dû écrire « Être et espace » car l’espace est indispensable à la vie humaine. La vie est intégralement spatiale. D’ailleurs, la notion de spatialité dépasse la vie car après la mort survient la question de l’espace laissé par l’individu dans les mémoires. C’est donc impossible de penser la vie sans la notion d’espace. Le terme existence est étymologiquement intéressant. Ex-sistere signifie « se placer hors de ». Ainsi, l’existence est un placement et un déplacement. L’existence est donc liée à la spatialité. La vie étant essentiellement spatiale, la géographie est une anthropologie de l’espace habité. Ceci donne à la géographie une place tout à fait particulière dans le concert des sciences sociales. L’habitat est donc construit par les sociétés par et pour la vie humaine. Or, cela implique de l’organiser et donc de l’habiter. L’habitation c’est cela, c’est l’action d’habiter, c’est l’action de vie avec l’espace qui fait que l’être humain le construit en y vivant. Par ailleurs, les êtres humains construisent à la fois leur espace collectif et leur espace individuel. Il y a donc un rapport très étrange et très puissant entre l’habitat comme espace de vie des espèces et l’habitation comme vie avec cet espace qui est à la fois un lien individuel avec cet espace et une contribution personnelle à la construction des espaces communs. Donc le propos de la géographie, selon Michel Lussault, est le suivant : concevoir l’habitation, l’habitat et la relation entre les deux. C’est aussi, très synthétiquement, le propos des quatre livres de la série. L’Homme spatial et De la lutte des classes à la lutte des places se centrent sur l’habitation des individus. L’Avènement du Monde essaie de comprendre le monde et la mondialisation. Enfin, Hyper-lieux, se consacre à des réalités spatiales intermédiaires qui permettent de comprendre l’interaction entre l’individu et le monde à travers l’observation de ce que Michel Lussault appelle des « hyper-lieux ». Voilà donc une série cohérente où on retrouve les mêmes termes, les mêmes concepts, un style d’écriture comparable, le même type de méthode : partir de cas très documenté et tenter de monter en généralité, puis des échos d’un livre à l’autre.

Le Monde : une définition.

Dans son ouvrage L’Avènement du Monde, Michel Lussault pose l’hypothèse suivante : le Monde, en tant que concept (repérable à la majuscule), est une réalité géographique qui n’existait pas avant 1950. Partant, le Monde n’a pas changé depuis 1950 car il n’existait pas. C’est une position certes radicale mais qui peut se démontrer, c’est notamment l’objet de L’Avènement du Monde. La raison de cette théorie est que les conditions de société qui se sont mises en place à partir de 1950 ont contribué à installer une réalité géographique tout à fait nouvelle appelée « Monde », soit un espace social d’échelle planétaire et même légèrement supra planétaire, en témoigne les astronautes en mission. Le Monde est aujourd’hui plus grand que la Terre alors que plusieurs siècles en arrière il n’aurait pas été aussi grand que la Terre. D’ailleurs, toute une partie de l’histoire humaine montre l’existence de plusieurs Mondes qui ne se connaissaient pas forcément. Par conséquent, l’œcoumène, au sens d’espace de l’habitat humain est variable dans le temps. Il est aujourd’hui très étrange car il est dilaté autour de la planète Terre. Par exemple, aux Etats-Unis, la géographie (outer space geography) s’intéresse de plus en plus aux conditions d’utilisation des espaces circum et supraterrestres, en particulier à Mars. En outre, une commission des Nations Unies a été instituée pour s’occuper des déchets satellitaires. Il y a plus de quarante mille déchets qui gravitent autour de la Terre et certains tombent. Or, ceci est symptomatique de la présence humaine car toute personne ayant fait de l’archéologie sait que là où il y a des déchets, il y a l’être humain. Partant, l’être humain est bien une espèce habitante qui a fait du monde une réalité nouvelle à partir des années 1950. C’est à cette période qu’explose l’urbanisation, le tourisme international, la consommation d’énergies primaires et d’autres facteurs encore qui sont des indices du bouleversement des formes de vie humaine sur la Terre. Ainsi, selon Michel Lussault, la mondialisation n’est pas la globalisation économique qui n’est qu’un des aspects de la mondialisation. Le vecteur de la mondialisation, c’est l’urbanisation généralisée des sociétés et c’est l’hypothèse défendue dans l’ouvrage L’Avènement du Monde. Ce n’est pas une urbanisation qui se traduit seulement par une modification d’espaces et de paysages, mais en tant que changement radical des « formes de vie ». D’ailleurs, ce changement est si fort que les êtres humains vivant dans des espaces pouvant être considérés comme des campagnes morphologiquement, pas au sens du non-urbain, sont reliés à la ville. En France ces espaces n’existent pour ainsi dire plus, mais des régions africaines ou du moyen orient ou du nord de l’Inde correspondent à ces définitions. Or, même ces communautés reculées tendent à adopter des éléments de connexion au monde urbain tels que le téléphone. En effet, la vie urbaine est une vie de connexions à des formes culturelles et sociales quelle que soit la caractéristique des espaces où l’on réside. Ça complexifie la chose mais ça la rend aussi très intéressante. Un autre indicateur de l’avènement du Monde est le tourisme international qui représente le plus grand mouvement de population de l’histoire de l’humanité. Il y a aujourd’hui 220 millions de migrants qui rythment l’actualité, mais il y a aussi 1 milliard 300 millions de touristes internationaux, c’est-à-dire sans compter les touristes intranationaux, et ce chiffre ne fait que croître. Même la crise de 2008 n’a pas arrêté ce phénomène.

Le Monde est-il plat et uniforme ?

Par rapport à ce mouvement, beaucoup d’auteurs ont essayé d’analyser cette mondialisation, cette diffusion exponentielle d’un mode de vie particulier. Les indicateurs du passage à ces nouvelles pratiques ne manquent pas et sont parfois surprenants. Par exemple la mondialisation urbaine a imposé des styles vestimentaires, a proposé des manières de forger son corps : le parkour urbain, le skateboard, le tatouage. Ce dernier indicateur était il y a un siècle le signe d’appartenance à un groupe particulier, celui des détenus, des brigands et c’est devenu « tendance » aujourd’hui, tout milieu et tout âge confondu. Il suffit d’aller dans une station touristique pour s’en rendre compte. Gilles Deleuze disait dans son cours sur Leibniz : « rien n’est sans raison », tout phénomène social est donc significatif, et quand il est partagé par un grand nombre d’individu, c’est une culture. Or, au sens anthropologique, une culture renvoie à la façon dont les êtres humains envisagent leur relation à l’existence. Donc marquer son corps par un tatouage comme des millions d’autres individus, c’est montrer son appartenance à une culture, en l’occurrence une culture du corps urbain. La mondialisation façonne donc les corps. L’être humain d’aujourd’hui n’est pas le même que celui de trois générations en arrière, et pas seulement parce qu’il a grandi du fait de son alimentation. De plus, les attitudes, les pratiques ont changé. Prenons l’exemple de la voix. La diminution du nombre de fumeur en France a produit un retour à une voix naturelle, non-altérée par le tabac. Mais, autre exemple vocal, le développement de la sonorisation a aussi permis de placer sa voix autrement. Les corps urbains mondialisés ne sont pas ceux des êtres humains d’il y a quatre générations. Partant de ce constat, certains ont pensé que cette urbanisation qui transforme les formes de vie provoque deux choses. Premièrement, l’uniformisation du monde, le fait que l’être humain soit de plus en plus homogène. Le tourisme, le commerce ne sont-ils pas de grands uniformisateurs des vies et des paysages ? Les commerces indépendants sont remplacés par les franchises, les marques. Par ailleurs, l’aménagement des magasins, des hôtels ou la mise en valeur des monuments sont les mêmes. L’industrie et les aéroports aussi s’uniformisent. Deuxièmement, est-ce qu’en raison du développement des télécommunications, des mouvements, des mobilités, le monde n’est-il pas en train de devenir sans distances ? C’est la thèse lancée dès 1984 dans un livre, L’espace critique de Paul Virilio, qui a essayé d’inventer la dromologie, la science de la vitesse. Il y défendait la thèse suivante : avec l’accélération de la vitesse, l’espace disparait. Certains vont plus loin. Thomas Friedmann écrit en 2006 que le monde est plat. Par « plat », Friedmann entend que le monde n’est plus ponctué en entités différentes, il est devenu une plateforme mondiale. Selon Friedmann, le monde est aplati par des processus qu’il nomme « flatners » : les télécommunications, le commerce, la mobilité, le développement des données, le développement du numérique. De son point de vue, c’est tout à fait intéressant que le monde soit plat car cela veut dire que les individus peuvent désormais se libérer des contraintes locales qui ne leur permettaient pas de s’épanouir, sous-entendu de devenir des entrepreneurs. Pour Friedmann, c’est donc un changement positif car cela apporte plus de démocratie, plus de capacité d’initiative, plus d’échanges, plus de contacts. C’est une analyse intéressante qui n’est pas infondée selon Michel Lussault. L’expérience d’urbain au quotidien donne une liste de données empiriques témoignant de cette uniformisation du Monde. Mais s’arrêter à cela n’est pas comprendre le processus de mondialisation. Ainsi, il est aisé de faire le lien avec l’ouvrage Hyper-lieux qui s’emploie à montrer que cette analyse ne suffit pas.

 

Les Hyper-lieux.

Michel Lussault a été guidé par les observations empiriques de situations géographiques qu’il a pu faire, notamment sur des petits objets géographiques. Lors de celle-ci, il a constaté des éléments qui participaient à l’uniformisation mais d’autres qui n’y participaient pas. Cette remarque l’a interloqué et il l’a d’autant plus été à la suite de la lecture d’un ouvrage, Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité de Marc Augé paru en 1993. La thèse de cet ouvrage est que dans les lieux installés par la mondialisation (aéroport, gare…) il n’y a plus d’expérience constructive des individus mais seulement de l’aliénation et ces lieux étaient donc pour lui des non-lieux. Pour Marc Augé, l’individu ne se construit pas dans un aéroport, il est un élément dans un flux et les seules situations dans lesquelles l’individu peut se construire c’est dans les « lieux anthropologiques véritables », soit le domicile et le voisinage. Michel Lussault ne partage pas cette idée et a répondu à Marc Augé par le biais de son ouvrage Hyper-lieux. Cette idée de non-lieux est intéressante mais insuffisante pour décrire la contemporanéité. Que reste-t-il à observer pour rendre compte de la totalité de la contemporanéité ? Pour répondre à cette question, Michel Lussault a lu des ouvrages d’anthropologue anglophones nés en Inde ou dans les anciennes possessions coloniales britanniques car cela permet de se confronter à d’autres regards sur le Monde. Ces auteurs ont constaté que la mondialisation peut produire de l’homogénéité mais qu’elle menace aussi cette homogénéité. Par conséquent, il est possible de faire l’hypothèse suivante : la mondialisation est un processus paradoxal qui met en système deux processus apparemment contradictoire mais en réalité complémentaire : l’uniformisation et la différenciation. Hyper-lieux est le livre qui essaie de comprendre cette tension entre le résultat de l’homogénéisation et la singularisation. Michel Lussault tente dans cet ouvrage d’observer des situations dans lesquelles on peut comprendre comment se mettent en tension homogénéisation et différenciation et comment les individus sont acteurs de cette tension. En effet, outre ce phénomène d’uniformisation, Michel Lussault défend la thèse que le Monde n’a jamais été aussi hétérogène déjà du fait qu’il n’a jamais été aussi peuplé. Il se constitue donc une analyse à quatre pôles : uniformatisation, différenciation, espace, habitation. Ainsi, l’objet d’Hyper-lieux est de comprendre la relation entre ces quatre pôles en observant des situations dans lesquelles les individus sont en interactions spatiales fortes.

Michel Lussault est donc parti d’une étude de cas qui occupe une partie du premier chapitre de son ouvrage : Times Square. Il a tout d’abord replacé Times Square dans son histoire, puis a tenté de faire de ce cas le type idéal de l’hyper-lieu.

Il n’est pas possible de penser les situations spatiales correctement si on ne fait pas la généalogie de ces situations. Il convient toujours d’essayer de comprendre pourquoi un lieu existe tel qu’il existe au moment où on l’observe. C’est à partir d’une observation sur une quinzaine d’années que M. Lussault a pu comprendre les dynamiques observées et rendre à Times Square toute son épaisseur historique. De ce point de vue-là, la géographie est toujours une géohistoire. Pour les géographes, il n’est pas possible de travailler l’espace, l’habitation, sans une approche géohistorique. Le but est de se documenter sur les « conditions de possibilité » de ce que l’on observe. Times Square est le type idéal d’un hyper-lieu car c’est l’endroit le plus visité de New-York (environ 60 millions de visiteurs par an), des États-Unis, et c’est le cinquième endroit le plus visité au monde.

Pour qualifier Times Square aujourd’hui, M. Lussault a défini cinq principes de l’hyper-lieu ou plutôt de l’« hyper-localisation » :

  • En premier, le principe d’intensité de l’interaction et de la vie urbaine. Cela ne veut pas forcément dire qu’il y a beaucoup de monde, mais plutôt que les interactions sont intenses. Michel Lussault reprend ici un vieux concept de sociologie urbaine allemande de Georg Zimmel datant du début du XXe siècle. Ce dernier ayant déjà analysé le milieu urbain sous l’angle de l’intensité de la vie dans celui-ci.
  • Le deuxième principe de l’hyper-lieu est l’hyper-spatialité. L’hyper-lieux étant un emblème de nos vies hyper-connectées, que la connexion soit physique ou immatérielle. Cela peut paraître bizarre, mais selon Michel Lussault, nous habitons le numérique autant que le numérique nous habite. Si ce numérique ne nous habitait pas, nous ne verrions pas aujourd’hui les paysages urbains que nous voyons aux terrasses de cafés, peuplés de personnes sur leurs smartphones. Cette culture du numérique « hyperspécialise » nos vies, ce qu’ont bien compris les grandes firmes GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). La firme Google est la première à avoir compris que les données qu’elle pouvait recueillir sur ses utilisateurs étaient des données spatiales. Finalement, ce que les utilisateurs craignent le plus, c’est l’absorption des données de localisation, c’est le traçage des dynamiques de mouvement. Dans la conception des smart-cities, les principaux enjeux se font d’ailleurs autour des questions de géoréférencement. L’hyperspatialité est donc l’importance de la connexion dans les vies des individus. À Times Square se trouve le plus grand écran du monde, ainsi que, depuis pratiquement cent ans, des systèmes de diffusions informatiques de l’information. C’est dans ce lieu que pour la première fois au monde, l’on a fait dérouler une information sur un panneau lumineux. De plus, un de ces immenses écrans va, périodiquement, filmer en direct les gens en train de se filmer dans Times Square, pendant que ces derniers se filment à leur tour.
  • Le troisième principe de l’hyper-lieu est l’hyperscalarité. Les hyper-lieux ont comme particularité de brouiller les échelles et sont à la fois pleinement locaux et pleinement globaux. Selon Michel Lussault, la notion d’échelle en géographie n’a plus la même importance pour les géographes car l’on est passé à des espaces-temps hyper-scalaires. Il est aujourd’hui difficile de savoir ce qui est local et ce qui ne l’est pas. D’ailleurs, les conséquences du passage du local au global sont souvent pleinement locales. En somme, dans quel ordre de grandeur spatial se trouve-t-on lorsque l’on est dans un hyper-lieux ? Impossible à savoir.
  • La quatrième caractéristique est la dimension expérientielle. Les hyper-lieux sont des lieux où l’on fait l’expérience de l’espace en commun avec d’autres. Pour Michel Lussault, l’habitation elle-même est une expérience de l’ensemble de processus de nature cognitive et évolutive. Ainsi, les individus sont à la fois des témoins, mais surtout des acteurs dans ces lieux. Cette action s’accompagne d’un processus d’acquisition de connaissances, notamment celles qui permettent la réitération des pratiques de l’espace. Cette dimension expérientielle se trouve, dans les hyper-lieux, poussée à sa plus haute intensité.
  • La dernière caractéristique de l’hyper-lieu est l’affinité. Cette affinité, qui est produite par le simple fait de se trouver dans un même lieu connu et de se sentir momentanément familiers les uns les autres, ne se transformera pas forcément en liens. Mais le principe affinitaire est une base du fonctionnement contemporain. Le tourisme est affinitaire, la culture est affinitaire.

Après avoir posé le cadre avec Times Square, Michel Lussault est allé chercher d’autres types de lieux, sur lesquels il a tenté d’appliquer les mêmes principes. Les centres commerciaux sont, pour lui, une sorte d’hyper-lieux prototypiques comme, par exemple, le centre commercial de Dubaï qui est le lieu le plus visité au monde (80 millions de visiteurs). De plus, l’aéroport de Dubaï apparait comme un modèle d’hyper-lieux, dans le sens où il semble fusionner deux types d’hyper-lieux, un aéroport et un centre commercial. Le centre commercial de Lyon, qui accueille chaque année 35 millions de visiteurs, est un vrai lieu urbain cosmopolite, on l’on retrouve l’ensemble de la société lyonnaise. Par la suite, Michel Lussault évoque le cas des aéroports, qui sont des lieux où l’on partage énormément, notamment celui de Roissy et son nouveau terminal pensé pour l’accueil des touristes asiatiques. Dans ces aéroports, la promiscuité est très forte. On peut parfois attendre des heures avec des personnes que l’on ne connait pas et partager des moments d’affinités.

Par suite, l’auteur s’est intéressé à des lieux, qui ont pu devenir des hyper-lieux éphémères. C’est notamment le cas pour la Plaza Mayor de Madrid qui, pendant la journée du mouvement des indignés, a regroupé toutes les caractéristiques de l’hyper-lieux. Plus généralement, les places occupées sont des hyper-lieux du Monde.

La station touristique de Mogán aux Canaries est un bon exemple d’hyper-lieu touristique. Le tourisme est, d’après Lussault, un gros producteur d’hyper-lieux. Certains hyper-lieux touristiques ont la capacité à produire un récit de patrimonialisation, c’est-à-dire à donner de l’épaisseur historique, religieuse ou autres, à quelque chose qui n’en a pas.

Néanmoins, certains des lieux étudiés ne regroupent pas toutes les caractéristiques requises, et, dans ce cas, Michel Lussault les appelle des « alter-lieux ». Ce sont, par exemple, la « jungle » de Calais ou les ZAD, comme celle de Notre-Dame-des-Landes.

En conclusion, à travers les hyper-lieux, Michel Lussault s’est intéressé à mieux comprendre un état du monde contemporain. Ainsi, les hyper-lieux sont depuis trente ans des marqueurs de notre mondialité.

Eléments du débat :

Anonyme : Pensez-vous que les caractéristiques que vous avez évoquées puissent caractériser les bateaux de croisière, et donc faire de ces derniers des « hyper-lieux » ?

Michel Lussault : En réalité, je n’ai pas étudié tous les types d’hyper-lieux, mais incontestablement, le grand paquebot est un hyper-lieu. Que ce soit simplement par la condensation de plusieurs modèles d’hyper-lieux en son sein, le grand paquebot est aujourd’hui aussi un grand centre commercial. On aurait aussi très bien pu parler des grands parcs d’attractions ou encore des grands hôtels.

Thibault Courcelle (enseignant-chercheur en géographie à l’INU Champollion) : Est-ce que, finalement, les hyper-lieux ne seraient pas des « caricatures mondialisées » de lieux ? Des sortes de « lieux vitrines » devenus des caricatures ? Je pense par exemple à Times Square avec ses écrans géants qui est une caricature de modernité, ou bien encore à l’île de Santorin en Grèce, caricature des amoureux avec son volcan, ses moulins et ses couchers de soleils que les touristes du monde entier applaudissent…

Michel Lussault : Je ne suis pas tout à fait d’accord sur l’utilisation du terme caricature. Si l’on entend « caricature » au sens de Daumier par exemple, c’est-à-dire des caricatures qui mettent en avant une certaine intensité, une certaine réalité sociale, alors je serais d’accord avec vous. Donc je préférerai dire que les hyper-lieux sont des sortes de lieux exaspérés. Et qu’ils sont des sortes de leitmotiv de la mondialité. Mais je suis partiellement d’accord avec vous, puisque parfois la vie dans les hyper-lieux devient presque la caricature d’elle-même. Mais n’est-ce point la caractéristique de la vie humaine d’être souvent marquée par le stéréotype. En fait, ce que vous pointez, ça ne s’applique pas seulement aux hyper-lieux, puisque nous sommes souvent portées à être notre propre caricature, ou celle du groupe social que nous portons. Par exemple quand nous sommes entre universitaires, nous pouvons parfois être la caricature du monde universitaire.

Cécile Jouffron (Directrice du développement économique du Conseil départemental du Tarn) : Les hyper-lieux sont-ils marqués par les inégalités sociales ?

Michel Lussault : Le livre est en effet imprégné d’une réflexion sur la question sociale.  En effet, l’hétérogénéité sociale, la mixité sociale et même les inégalités sociales sont loin d’être absentes des hyper-lieux. Elles en sont même constitutives. Il y a des hyper-lieux où c’est presque caricatural. Prenons l’exemple des aéroports et des bateaux de croisière. Ces hyper-lieux sont fondés sur le fait que des personnes puissent acheter des droits supplémentaires par rapport aux autres. Par exemple, je voyais l’autre jour une publicité pour une compagnie d’aviation privée, qui proposait, moyennant finance, d’affréter un avion personnel pour le client dans les deux heures après la demande pour n’importe quelle destination. Et elle vous garantit qu’en deux heures, vous serez dans l’avion, parce que vous avez une clientèle aujourd’hui qui trouve que, même en première classe, il y a trop de promiscuité. De plus, les aéroports sont squattés par des sans domicile fixe par exemple. Dès que vous êtes à l’aéroport la nuit, vous avez les « soutes du capitalisme » qui ressortent.  Vous avez donc l’intégralité du plus pauvre et du sans droit, jusqu’au plus riche pouvant se permettre d’affréter son propre avion. En somme, l’aéroport est un espace incroyablement marqué par la hiérarchie sociale. Quel meilleur endroit pour comprendre la mondialité que l’aéroport. Mon livre est très critique de ce que les hyper-lieux disent du monde. Et ce qu’ils disent du monde n’est pas forcément agréable à voir.

Loïc Steffan (enseignant en économie et gestion à l’université Champollion) : Avez-vous hiérarchisé les cinq principes que vous nous avez exposés ? Est-ce que les hyper-lieux sont des lieux où l’on peut restituer des repères dans une société qui devient « liquide » et complexe à appréhender ?

Michel Lussault : Alors, non, je n’ai pas hiérarchisé les cinq principes. J’ai plutôt essayé de les moduler relativement à chaque situation. Il y a une absence de hiérarchie mais plutôt une modulation propre à chaque hyper-lieu. J’ai essayé de trouver des cas ou certains des lieux que j’étudiais n’avaient pas tous les principes. Mais il vrai que j’aurais pu réfléchir à faire un gradient pour exprimer les principes en fonction des lieux.  Je vais par exemple dans le livre jusqu’à analyser les oasis d’habitat promues par Pierre Rabhi en me demandant si l’on pouvait y retrouver des critères. Alors oui, certains sont bien présents, mais pas tous non plus. Pour prendre un autre aspect, on pourrait parler de l’altérité. Car en effet, on retrouve dans les hyper-lieux beaucoup d’altérité. Mais venons-en à votre deuxième question sur la « société liquide » du sociologue Zygmunt Bauman. Il explique qu’en fait la société est marquée par le mouvement, par l’uniformisation des conditions sociales et on aboutit donc à une forme de « société liquide » où tout bouge, tout fluctue. Bauman dit que, dans cette société, il n’y a pas plus de relief. Lui est critique de cette forme d’uniformisation. Pour moi, Bauman n’était pas assez géographe, car je pense qu’il y a des prises de la mondialisation, et ces prises sont les hyper-lieux. Ces prises permettent, en fait, de s’appuyer pour réaliser une pratique individuelle dans le contexte de la mondialisation, c’est-à-dire une prise où se conjuguent l’uniformisation et la différenciation.

Du Mali vers l’Amérique du Nord : les migrations des élites pour études

Kévin MARY, maître de conférences à l’Université Via Domitia de Perpignan

Etudier les élites africaines et leurs migrations pour études vers l’Amérique du nord résulte d’une volonté de sortir des études plus classiques centrées autour des relations franco-maliennes. Par ailleurs, avant d’être un travail sur les migrations et l’éducation, la thèse de Kévin Mary porte sur la société malienne, abordée selon un angle d’analyse plutôt original, le rapport des élites à l’éducation.

  1. La construction de l’objet d’étude

Le Mali est un des pays les plus pauvres au monde. S’il est lié aux migrations, c’est parce qu’au moins un membre de la majorité des familles maliennes vit à l’étranger. Les familles issues de la catégorie des élites ont pour particularité de ne pas envoyer leurs enfants étudier à l’université du Mali située à Bamako. Aussi, ces familles choisissent toutes des stratégies d’exode scolaire, tout comme les familles des couches moyennes, et de manière générale tous les parents dès lors qu’ils en ont les moyens. Les élites sont également l’objet de nombreux débats dans la société malienne, notamment dans les discussions quotidiennes au sein des groupes d’amis appelés « grins », les journaux, les émissions de radio, etc. Elles sont fortement remises en cause, notamment à partir de la crise de 2011, au moment où l’armée malienne apparaît disqualifiée, notamment par des scandales liés au népotisme. On parle « d’une élite qui serait corrompue ».

Les élites étudiées ici sont essentiellement composées de jeunes gens (de 17 à 40 ans), des étudiants fils et filles de bonnes familles, communément nommés « enfants de riches » selon une expression populaire. Les destinations des migrations pour études sont diverses, bien que l’on discerne des pôles principaux de cette migration en France, aux Etats-Unis et au Canada.

Après plus d’un an et demi de recherches sur le terrain, principalement au Mali, à Bamako, mais aussi aux Etats-Unis à Moncton, New-York et Washington, Kévin MARY a tenté de comprendre les raisons qui poussent les familles à envoyer leurs enfants à l’étranger. Dans quel but ? Pour y étudier quoi ? Les jeunes restent-ils à l’étranger ou reviennent-ils dans leur pays d’origine ? Quelle plus-value offre leur parcours d’études à l’étranger ?

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Quand Vladimir Poutine se fait géographe 

Café Géopolitique du mardi 13 février 2018, Café de la Mairie (51, rue de Bretagne, 75003 Paris).
Par Jean Radvanyi, professeur de Géographie de la Russie à l’INALCO, co-directeur du CREE (Centre de recherches Europes-Eurasie).

Pourquoi faire un parallèle entre Vladimir Poutine et la géographie ? En 2009, le pouvoir organise une OPA sur la Société de Géographie russe, siégeant à Saint-Pétersbourg. Vladimir Poutine, alors Premier Ministre, organise la reprise en main de cette vieille institution : il fait nommer un proche Sergueï Choïgou, alors ministre des situations d’urgence, au poste de Président de la Société russe de géographie. De son côté, le dirigeant russe prend la tête d’un Comité de parrainage composé des principaux oligarques russes. L’État russe redonne vie à cette vieille institution en conférant à la géographie une place enviable dans la mobilisation patriotique de l’opinion et en  impulsant de nouveaux projets de recherches et d’expéditions, façon de remettre le territoire au centre de la politique.

Les instruments de la puissance

Pour « sortir des idées préconçues et ignorances respectives », Jean Radvanyi revient sur les débuts du dirigeant russe, car cette volonté de grandeur n’est pas nouvelle. Dès 1999, Vladimir Poutine énonce ses idées dans un programme clair. Constatant qu’il a hérité d’une Russie affaiblie sur tous les plans, au bord de l’éclatement, le Président souhaite redonner tous les instruments de puissance à son pays, par une remobilisation des populations, et une réorganisation structurelle (économique principalement). Cette même année, Boris Eltsine quitte le pouvoir et laisse entre les mains de Vladimir Poutine un pays au bord de l’éclatement. L’actuel Président a transformé la gestion, l’organisation du territoire et les rapports entre la Russie et ses voisins en quelques années seulement. Pour ce faire, Vladimir Poutine n’a hésité devant aucun « levier », afin de remobiliser la société russe autour d’un nouveau consensus patriotique.

Le domaine sportif par exemple, fait partie des instruments mobilisés par Vladimir Poutine pour rassembler les populations russes autour de grands événements mondiaux. À l’échelle internationale, le Kremlin a mis en place des politiques visant à placer la Russie dans le sillage des grandes nations accueillant les évènements sportifs internationaux (Jeux Olympiques de Sotchi en 2014, coupe du monde de foot en 2018). L’Église orthodoxe russe a également un rôle prépondérant dans la politique interne et externe de Vladimir Poutine. Elle défend les volontés d’expansion territoriale du pouvoir central, en invoquant le rayonnement historique de la « Sainte-Russie ». Le dirigeant russe utilise aussi l’argument religieux dans son alliance avec la Syrie, où vit la plus importante communauté orthodoxe en Orient.

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Biodiversité et alimentation : du jardin à l’assiette

Stéphane Crozat, ethnobotaniste, historien d’art des jardins, directeur du Centre de Ressources de Botanique Appliquée (http://www.crba.fr )
Le Café géographique lyonnais du 6 avril 2018 se déroule dans le contexte particulier de la Nuit de la Géographie, organisée à l’espace Hévéa, rue Maurice Zimmermann, à Lyon.

Le Café d’aujourd’hui met à l’honneur la biodiversité domestique à travers une approche historique et géographique. Les phénomènes spatio-temporels  de répartition, de diffusion,  de disparition et de ré-introduction des plantes arbustives, fruitières et potagères présentés par Stéphane Crozat, sont issus de la région lyonnaise. En guise d’illustration culinaire, le poireau ‘Bleu de Solaize’ a été proposé en dégustation par l’association Santé-Goût-Terroir (https://www.sante-gout-terroir.com/). Son but est de sensibiliser par les sens et d’établir les liens entre le terroir qui nous nourrit et notre santé.

La botanique appliquée est un champ de recherche intéressant, car elle a une dimension autant biologique que sociale pour répondre aux grandes questions de l’approvisionnement alimentaire de l’humanité et au changement global. En effet, l’immense diversité de fruits, de légumes et de céréales qui existaient depuis des siècles se réduit de manière inéluctable. Or, les espèces domestiques locales et anciennes, adaptées à leur milieu et à leur climat, sont plus résistantes que des variétés créées en laboratoire. Elles peuvent être diffusées dans d’autres régions où leur acclimatation permettrait de répondre aux besoins et aux conditions naturelles, elles-mêmes en évolution constante.

Le Centre de Ressources de Botanique Appliquée (CRBA) est un laboratoire d’idées et de recherches appliquées. Il gère, coordonne, expérimente et anime 5 conservatoires participatifs et vivants de la biodiversité domestique. Il propose une expertise et des conseils en conception et en restauration de jardins historiques ou contemporains. Il développe par la transversalité des disciplines, des programmes de recherches et de valorisations dans le domaine de la botanique appliquée allant de l’agriculture à l’horticulture, de la conception à la réhabilitation de jardins, de l’histoire à l’utilisation actuelle des plantes.

La question du retour au terroir est d’actualité, comme le montre l’existence de l’Association Santé-Goût-Terroir qui cherche à promouvoir les bonnes variétés pour la santé et l’environnement.

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