remonter-la-marneAvec 525 kilomètres, la Marne est la plus longue rivière française, traçant un arc de cercle depuis sa confluence avec la Seine à Charenton-le-Pont jusqu’à sa source sur le plateau de Langres. Cependant, elle occupe une place restreinte dans la mémoire nationale, même si elle est associée à une bataille décisive de la Grande Guerre, celle du sursaut de septembre 1914. C’est pourtant cette rivière que Jean-Paul Kauffmann a choisi de remonter à pied tout au long de son parcours, pour procéder à un inventaire personnel du pays auquel il est attaché par une relation de « dépendance psychique et physique », cette France qui l’a façonné par son histoire, sa littérature, sa langue, ses églises et ses paysages. Lui qui est né dans un village des marches de la Bretagne revendique « un fort tropisme de l’Est »,  probablement dû à ses lointaines origines alsaciennes, et son choix d’un périple marnais au sein d’un territoire largement méconnu ne résulte sans doute pas du seul concours des circonstances mais peut-être aussi d’une aspiration inconsciente à arpenter une sorte de territoire des origines. D’ailleurs, la question de suivre la Marne vers l’aval ou vers l’amont ne s’est pas posée, la remontée de la rivière vers sa source s’est imposée naturellement, comme pour aller vers la vie et la renaissance. De cette expérience qui a duré un mois et demi, à la fin d’un été et au début d’un bel automne, est né un livre-quête[i] tout en retenue, laissant s’échapper parfois quelques fulgurances pour mieux rendre compte du génie des lieux mais aussi de l’ambiguïté des choses et des êtres.

Portrait d’une rivière

Lorsque Jean-Paul Kauffmann remonte à pied la Marne, il passe le plus clair de son temps à observer la rivière, à « se charger du poids de cette eau qui vous tient sous son emprise ». Les mots de la géographie lui sont familiers : lit mineur, lobe de méandre, capture, plaine alluviale, etc. Mais ses descriptions sensuelles insistent sur les nuances de la palette olfactive des eaux vives et des berges  ainsi que sur la profusion des couleurs, parfois éclatantes ou au contraire drapées de teintes miroitantes délicatement irisées. Ici, « l’eau exhale un parfum de feuilles mortes, d’infusion à froid, cette empreinte entêtante d’eau verte et terreuse, bouffées mouillées que ramène inlassablement le vent dans mes narines ».Là, des « reflets papillonnants et liquides ;plus loin,« l’ombre des racines déployées sur les bords comme des chevelures ».

Traversant une suite de plaines et de plateaux, la rivière prend son temps pour parcourir ces vastes horizons calmes, elle décrit souvent des arabesques plus ou moins prononcées, « toujours tentée par de nouvelles captures ». Après Epernay, en sortant du village de Mareuil, la vallée de la Marne s’élargit avec ses coteaux viticoles sur la rive droite  tandis que l’autre rive s’étale et disparaît dans la plaine. Près de Saint-Dizier, le site des Côtes Noires propose un spectacle tout différent : « la rivière qui méandre fortement quitte le calcaire pour entrer dans les sables marneux sur lesquels se sont développés des badlands, terrains argileux ravinés par l’érosion ». Quant à la source, située sur la commune de Balesmes, l’écrivain-marcheur s’y prend à plusieurs fois pour enfin découvrir le surgissement d’une fontaine d’où la rivière coule doucement à partir d’un gros bloc détaché de la falaise.

La source de la Marne à Balesmes (plateau de Langres)

La source de la Marne à Balesmes (plateau de Langres)

Remonter une rivière, c’est aussi suivre ses berges en empruntant un chemin de halage ou un sentier parfois mal tracé, souvent en changeant de rive à l’occasion d’un pont rencontré. La variété des bords de Marne est infinie :une berge effondrée qui forme un large arrondi,un boqueteau de saules blancs et d’églantiers bordant le cours d’eau, des pontons de pêcheurs affichant illégalement leur exclusivité A partir de Saint-Dizier, la Marne n’est plus domaniale, elle entre dans le régime du droit privé, aussi les sentiers qui la bordent deviennent-ils rares. L’exploration de la rivière devient plus difficile, c’est un moindre mal car à ce moment de son voyage l’écrivain a fait le plein d’images et de sensations « hydrologiques ». Dans cette dernière partie de son périple, il est désormais plus attentif aux hommes qu’à la rivière.

L’histoire d’une rivière

La Marne a joué un rôle important comme axe de liaison fluviale. Navigable dans sa partie aval jusqu’aux environs d’Epernay, elle est ensuite doublée par le canal latéral à la Marne jusqu’à Vitry-le-François, puis par le canal de la Marne à la Saône qui permet d’atteindre le Rhône. Ainsi, d’Epernay  (ou plus précisément de Dizy) à la source, une doublure fluviale côtoie parfois de très près la rivière qui, par ses prises d’eau, compense « les bassinées et les fuites de la voie navigable ». Celle-ci permet à la Marne d’être reliée à la Méditerranée et surtout à la capitale.

Deux exemples parmi d’autres témoignent de l’ancienne importance de l’axe marnais. En premier lieu, le vignoble de Champagne. Celui-ci doit sans doute beaucoup aux conditions agronomiques de la région,  et plus encore aux techniques d’assemblage et d’effervescence mises au point au XVIIe siècle, mais l’essentiel réside dans le rôle du marché : « pas de vignoble de qualité sans le rôle majeur de la batellerie ». C’est ainsi que sont nés à Aÿ autour de 1670 les premiers vins qui prirent mousse. Pour cette raison, le vin de champagne s’est d’abord appelé « vin de Rivière » ou « vin d’Aÿ ». « Le vin effervescent  a une dette envers la Marne. Sans la rivière reliant ce vignoble à Paris, le champagne serait resté inconnu. »

Capsule de champagne soulignant les liens privilégiés entre la rivière et le  vignoble

Capsule de champagne soulignant les liens privilégiés entre la rivière et le vignoble

Autre exemple  de l’importance économique de la Marne : «historiquement, la métallurgie française est née en Haute-Marne, laquelle bénéficiait de trois atouts : l’eau de la rivière, la proximité d’une forêt très étendue permettant la fabrication du charbon de bois et le minerai de fer. » Au temps de la batellerie marnaise,  des radeaux appelés brelles et des bateaux à fond plat (les marnois)apportaient à la capitale du « bois à brûler » ainsi que des matières pondéreuses telles que le fer et la fonte. « Ce n’était pas un, mais une vingtaine de radeaux, formant un train d’environ deux cents mètres, qu’il fallait faire avancer en évitant les hauts fonds. »

Jusqu’en 1970, le trafic fluvial a connu en France un essor continu, puis il a brusquement chuté. Comme beaucoup d’autres, le canal de la Marne à la Saône, n’est plus aujourd’hui qu’ « une simple voie de transit handicapée par son petit gabarit ». Le trafic de marchandises ne représentant plus que peu de chose, c’est la plaisance qui lui redonne vie. D’ailleurs, de la Première Guerre Mondiale jusqu’à la fin des années 80, « la rivière a été livrée à elle-même ». Mais depuis trois décennies, les préoccupations environnementales aidant, la Marne fait l’objet d’un entretien confié aux techniciens de la Compagnie des rivières et des surfaces fluviatiles, tandis que certaines villes soignent désormais leurs relations avec la rivière.

La traversée des territoires

De la confluence à la source, la Marne traverse une succession de territoires donnant une certaine idée de la France, avec sa « variété de villes et de villages qui appartenaient autrefois à des pays comme l’Omois, la Varosse, le Perthois ou le Vallage ». Ce fragment du territoire français exploré par l’écrivain-marcheur donne une image quelque peu déformée de la France dans la mesure où il se déploie en bonne partie en Champagne-Ardenne,  « région sinistrée dont on répète à l’envi qu’elle se vide de ses habitants ».

Le périple du promeneur fluvial commence tout près de Paris, là où la Marne perd la partie en donnant ses eaux à la Seine après un simulacre de combat, retardant l’issue fatale par le déroulé d’un dernier méandre. Les signatures de béton qui marquent le point de départ laissent vite la place à une exception résidentielle de l’Est parisien, strictement délimitée par la boucle de Saint-Maur, au sein de laquelle domine un paysage de villas de tous styles. A partir de là, jusqu’à Gournay-sur-Marne, les bords de Marne conservent quelques vestiges du temps des guinguettes et des bals musette. La rivière « parvient à garder un aspect naturel, surtout à proximité des îles boisées », ce qui n’empêche pas qu’elle soit parfois interdite aux promeneurs comme du côté de Nogent qu’un panneau nomme fièrement « la ville du Petit Vin Blanc ».C’est à Gournay que la pression urbaine commence à se relâcher sans que ce soit pour autant la campagne. Ici, commence « tout un paysage mixte, intermédiaire, que l’on nomme périurbain », « sorte de  tiers-espace ni vraiment urbain, ni tout à fait rural » où la Marne apparaît comme un corps étranger serré de près par « le trait droit de la voie ferrée ». Il faut attendre Meaux pour que le « périurbain » cède à son tour le terrain à la « campagne » qui, vue des bords de Marne presque déserts, semble marquée par une « inanimation troublante ».

Avec Nanteuil, portail de la Champagne, débute le territoire du vin effervescent, ce vin de champagne qui a noué « un lien intime et singulier avec la rivière ». Petit à petit, l’écrivain s’enfonce dans un couloir viticole comme aimanté par le cœur de la zone d’appellation situé vers Epernay. La vigne, qui a horreur d’avoir les pieds dans l’eau, ne s’approche pas des berges, elle préfère la mi-pente des coteaux laissant l’air froid et l’humidité descendre le long des versants pour venir s’accumuler en fond de vallon.

La Marne à Dizy

La Marne à Dizy

Un peu avant Châlons, le vignoble fait place à la plaine céréalière, la Champagne sèche et crayeuse : « les champs dessinent à l’infini une ligne tendue à l’horizon, soulignant le moindre obstacle, villages, silos, pylônes ». Ruban végétal humide, la plaine alluviale de la Marne serpente, s’insinue au milieu du désert céréalier, « sans parvenir à animer la platitude du paysage ». Ici, se tient l’une places fortes de l’agriculture intensive qui a transformé depuis un demi-siècle l’ancienne « Champagne pouilleuse », seulement révélée par quelques savarts résiduels, maigres traces de « naturel » dans un environnement domestiqué avec force « intrants » et machines de toute sorte.

Pourtant, très vite, c’est un tout autre territoire qui s’annonce, et cette fois-ci maintenu jusqu’à la fin du voyage. De Vitry-le-François jusqu’au plateau de Langres, un territoire marqué par la désertion donne la sensation à l’écrivain-flâneur qu’il s’éloigne d’une France centrale, de l’axe actif du pays, s’enfonçant en quelque sorte dans la France « de l’intérieur ».« Un pays en difficulté que l’on a mis peu à peu à l’écart au nom de la dépense inutile »,  « le démeublement insidieux de cette France en crise », « la population qui habite ces commune démeublées vieillit et décline », etc. Un psychiatre rencontré donne son diagnostic : « Entre le pôle parisien et l’axe rhénan, nous sommes devenus un angle mort. La Haute-Marne se trouve dans une situation singulière. Un temps qui n’est plus occupé alors qu’il fut jadis très rempli ». Pour autant, l’écrivain-promeneur constate lors de ses rencontres que le pessimisme ne prévaut pas : « les gens se sont désengagés comme s’ils avaient décidé de se maintenir en dehors de hostilités actuelles, alors que depuis des décennies ils sont agressés, victimes de crises en série ». Dans ce portrait d’une France qui se délie, le lecteur géographe identifie assez facilement des réalités telles que la « diagonale du vide », les difficultés du « rural profond » ou encore les effets de la mondialisation mais, mieux encore, le talent littéraire de Jean-Paul Kauffmann lui permet d’entrer dans la conscience des hommes de ces territoires sacrifiés sur l’autel de la productivité.

Des rencontres en cheminant

La marche permet un rapport profond au temps, au silence, mais aussi aux rencontres. Celles-ci, le plus souvent impromptues, favorisent l’auscultation des territoires parcourus. En pleine Champagne viticole, l’écrivain-marcheur remarque que l’opulence  des vignerons contraste avec la paupérisation d’une partie de la population : « La crise. La zone. On dirait que les gens ici ont baissé les bras ». Plus loin, en Haute-Marne, il constate que  les habitants de la  Champagne méridionale, « trop souvent décrits comme des proscrits de l’intérieur », savent profiter du charme de leur région. « Puisqu’on les a oubliés, ils savourent entre eux la paix de leurs forêts et de leurs lacs ».

Avant Vitry-le-François, il fait le point sur ce qu’il a observé depuis le départ ; plus qu’un pays en ruine, il a vu « un monde secrètement délabré, travaillé par le doute et la peur », mais derrière les signes du délitement se devinent des preuves multiples d’une cohésion sociale maintenue (collectifs de lecture, associations solidaires…). Plutôt que de prêter l’oreille à la rancœur et au reniement de soi, il préfère les réactions de ceux qu’il appelle les « conjurateurs », ceux qui ont appris« à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants ». Ces « conjurateurs », sans être exclus, « refusent de faire partie du flux ». Parmi les hommes et femmes qui pratiquent cette sorte de dissidence, un homme des bois vivant près de Chaumont explique que la mort est dans les têtes mais que son pays tient bon, lui-même ne manquant de rien. Encore un de ces inconnus « menant une existence hors de l’espace commun, loin du discours politique et médiatique habituel » que Jean-Paul Kauffmann a rencontrés lors de son périple marnais et dont il a pu apprécier le tempérament et l’art de vivre.

« La vraie Marne est toujours ailleurs »

Immergé dans la nature, l’écrivain-randonneur respire avec les éléments, ses sens sont en éveil ;  parfois, la pluie ressuscite des parfums enfermés par la sécheresse. Il fait la découverte de la « rambleur », cette étrange lumière qui tient de la réverbération et ressemble à une sorte de tremblé passager diffusé par la rivière. Selon sa position, le promeneur fluvial a son « point de vue » qui lentement se déplace : « on croit que celui-ci (le paysage) s’offre tout naturellement si l’on ouvre bien les yeux. C’est faux. Ce que nous voyons, nous le composons et l’inventons pour une large part. ».

Riche de connaissances, son esprit vagabonde, établit des correspondances entre les lieux traversés et les événements historiques, les œuvres littéraires, les créations artistiques…Ainsi, il appelle fréquemment Bachelard à la rescousse, pour célébrer les images surgies des eaux et s’abandonner à la rêverie. Immanquablement, Meaux l’entraîne du côté de Bossuet tandis que Château-Thierry l’amène sur les pas de La Fontaine. Près de Châlons ou de Vitry-le-François, ses évocations historiques soulignent à plusieurs reprises le rôle militaire de la Marne pendant la Première Guerre Mondiale, mais aussi lors de la campagne de France à la fin de la geste napoléonienne. A Joinville, la vision de la petite ville avec son splendide palais italien l’exalte au point d’imaginer avec émotion la présence d’une des cours les plus raffinées d’Europe dans les sombres profondeurs boisées du Vallage. A sa façon, le psychiatre de Saint-Dizier avoue à l’écrivain qu’il a, lui aussi, tenté dans sa pratique professionnelle de faire en sorte que « quelquefois, le culturel prenne le dessus »pour permettre le triomphe de l’esprit.

La Marne photographiée par Gérard Rondeau

La Marne photographiée par Gérard Rondeau

Jean-Paul Kauffmann évoque sa pérégrination marnaise comme celle d’un écrivain pèlerin qui se dépouille, fait le vide, pour mieux « aller vers l’origine comme on se remémore sa vie passée ». D’ailleurs, il annonce la couleur dès l’épitaphe : « La grâce ne vient pas de nos œuvres, sinon la grâce ne serait plus la grâce » (Epître de Paul aux Romains 11,6.). En y regardant de près, le portrait qu’il fait de Dom Pérignon, le moine janséniste souvent qualifié d’ « inventeur du vin effervescent », lui ressemble sur bien des points. Selon Pierre Assouline, « il y a en Kauffmann, lecteur, prieur, fumeur, buveur mais non sans rigueur, du janséniste champenois. » On comprend mieux pourquoi l’écrivain a choisi, il y a maintenant trente ans, le titre « Les puritains du champagne »pour son premier article sur le vin effervescent. D’ailleurs, les manifestations du sacré l’attirent irrésistiblement : « Je suis hanté par ces crucifixions toujours identiques, avec la couronne d’épines, l’étoffe soigneusement drapée qui cache la nudité. Le même sans être le même. Toute œuvre regardée se métamorphose en fonction de notre vie passée. Des points de vue différents qui balisent l’existence et mesurent le chemin parcouru. Ce changement nous vérifie. ». A la fin du voyage, l’anabase touche au but en même temps que la fin des beaux jours signe la fin d’un cycle. Lorsque l’eau de la source est enfin là, sa célébration s’impose en la recueillant avec les deux mains jointes et en la goûtant : « Elle avait un goût étrange de menthe et de mousse, pur et coupant. »

Daniel Oster
Juillet 2013

[i]Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne,Fayard, 2013.