L’efficacité de la gestion de crise du coronavirus dépend-elle du régime politique ?

Le Président chinois, Xi Jinping, en visite mardi 10 mars 2020 à Wu Han, la ville où s’est déclaré le coronavirus en décembre 2019 et qui est toujours en quarantaine (https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Coronavirus-A-Wuhan-Xi-Jinping-garde-crier-victoire-2020-03-11-1201083349).

 

Depuis le 11 mars dernier, l’épidémie du Covid-19 est qualifiée de « pandémie » par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé). Les chiffres à ce jour : 6 000 morts, plus de 150 000 personnes contaminées, 120 pays affectés. Pour l’OMS, l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie avec la situation la plus préoccupante tandis que la Chine semble avoir contenu le coronavirus, même si le doute persiste sur la fiabilité des statistiques officielles du géant asiatique. Les autorités de Pékin n’hésitent plus à vanter les mérites de sa gouvernance autoritaire et cela d’autant plus qu’il y a du règlement de compte dans l’air. En effet, elles dénoncent les médias occidentaux, accusés d’avoir critiqué la Chine pour sa gestion de l’épidémie dans les premiers temps de la crise sanitaire. Mais les critiques ne viennent pas seulement des États-Unis, d’Europe ou d’Australie. Jeudi 12 mars, des rapports de scientifiques chinois ont été repris par les journaux de Hongkong. Selon ces travaux, le virus aurait été identifié dès le 17 novembre dans la province du Hubei, mais l’information aurait été cachée par les cadres du Parti communiste chinois. Beaucoup d’experts pensent toujours, en Chine comme en Occident, que la Chine a perdu au moins cinq semaines au moment où le coronavirus commençait son œuvre mortifère. La raison de ce retard à l’allumage serait liée à la nature même du régime chinois : « hypercentralisation de la décision politique, obsession du contrôle social, répression de la moindre espèce de dissidence, fût-elle médicale (Alain Frachon, Le Monde, 13 mars 2020). Aujourd’hui, trois mois après le début de la crise sanitaire, la visite de Xi Jinping à Wuhan a été suivie par des manifestations contre la vie chère et le manque de soutien de l’État alors que les habitants sont en quarantaine depuis deux mois. Cela n’empêche pas la presse chinoise de dénoncer la « propagande américaine » et de souligner l’efficacité du « socialisme à la chinoise » qui a permis de gagner la guerre contre le virus.

Est-ce à dire que du côté de la démocratie libérale la gestion de la crise est plus transparente et plus efficace ? On peut en douter quand on regarde du côté des États-Unis où la démocratie dans sa version « trumpienne », autrement dit un « populisme à tendance narcissique » (A. Frachon, Le Monde, 13 mars 2020), énonce d’abord des contre-vérités d’ordre climatique, puis accuse des boucs émissaires (les démocrates, l’Union européenne). Pourtant, républicains et démocrates de la Chambre des représentants se sont unis pour adopter un ensemble de mesures exceptionnelles : gratuité du dépistage, fonds fédéraux pour les frais de santé des Américains les plus modestes, accès facilité à l’assurance chômage… Au Royaume-Uni, après le choix controversé de « l’immunité collective », le gouvernement de Boris Johnson s’est décidé à prendre des mesures drastiques. En tout cas, selon Alain Frachon, éditorialiste au Monde, le Covid-19 met à mal les gouvernements, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques.

 

Daniel Oster, 16 mars 2020

 

 

Réflexions géographiques sur la Chine et le coronavirus

Depuis son apparition à Wuhan (Chine) à la mi-décembre 2019, l’épidémie de coronavirus a beaucoup fait parler d’elle jusqu’à inquiéter aujourd’hui (6 mars 2020) le monde entier. Le coronavirus, nommé officiellement « covid-19 » par l’OMS, a déjà causé plus de 3 400 décès tandis que le nombre de 100 000 personnes infectées dans une soixantaine de pays va être dépassé ces jours-ci. Certains n’hésitent plus à parler d’une véritable psychose collective qui se répand largement grâce à la médiatisation planétaire et la puissance des réseaux sociaux. La France n’échappe pas à cette vague déferlante malgré la gestion raisonnée des pouvoirs publics. Il nous semble qu’une réflexion géographique, même succincte et parcellaire, a toute sa place dans le flot des innombrables commentaires de toute nature que le coronavirus suscite, ne serait-ce que pour mettre en évidence quelques simples faits spatiaux qui ne manquent pourtant pas d’importance.

Après le SRAS apparu en 2003, un nouveau coronavirus est parti de Chine en décembre 2019 pour ensuite se propager dans le reste du monde (Source: https://img.medscape.com/thumbnail_library/is_200117_china_map_800x450.jpg)

(suite…)

 La Chine impose-t-elle un nouvel ordre mondial ?

Les cafés géo à La Filature à Mulhouse, le 28 novembre 2019

« La Chine impose-t-elle un nouvel ordre mondial ? » par Alain Nonjon, professeur de chaire supérieure au Lycée Michelet à Vanves et directeur de collections chez Ellipses

 

Les distorsions des propagandes

Évoquer la Chine peut suggérer … de remonter «  jusqu’à Noé, qui aurait rapporté de Chine, une brassée de rameaux ; des Etats-Unis, une brindille et d’Europe, rien » (Marc de Scitivaux ) . Cette parabole rappelle qu’on a tendance souvent à surestimer la Chine et à sous- estimer l’Europe et que l’on doit réinstaller l’épaisseur de l’Histoire d’une civilisation millénaire. Si on veut éviter les clichés et se garder de tomber dans la propagande d’un communisme chinois qui prédit une Chine hégémonique en 2049, il faut s’intéresser à tous les facteurs.  En dehors des réussites économiques, il existe des limites à l’influence du PC chinois comme le démontrent l’éruption sur la scène de mouvements de revendications démocratiques ou les « 300 000 insurrections intérieures annuelles » s’élevant contre la corruption, les attaques envers l’environnement, les défaillances des transports. Il faut se garder de toute propagande systémique sur  la réussite globale de la Chine et de toute prophétie autoréalisée si nombreuses sur le basculement asiatique[1]. Ainsi en 1994,  pour le dirigeant singapourien Lee Kuan Yew « la Chine dans les  30 ans ne sera pas un acteur de plus sur la scène mondiale mais le plus grand acteur mondial dans l’histoire de l’Humanité.

Un autre risque est d’être influencé par la vision de Donald Trump qui accuse la Chine d’être responsable de tout ce qui se passe dans le monde, de voler des emplois comme d’inventer le réchauffement climatique.  Selon Mike Pence : « si vous voyez la Chine en ennemi, elle vous verra en ennemi ». Trump noircit le tableau pour diaboliser la Chine.

Qui amplifie le retour de la Chine sur la scène monde après une éclipse d’un siècle ?

En pensant de façon aussi manichéenne, on risque d’éradiquer l’Histoire.  À la fin du XVIIIème, la Chine représentait 30% du PIB mondial et avait un revenu par habitant supérieur à l’Europe. En 2009, la Chine a fêté son 60ème anniversaire en organisant un défilé extraordinaire. La puissante armée a défilé dans un long cortège reconstituant son passé millénaire et surtout passant sous les 169 arches correspondant à 169 années d’humiliation,  période difficile du XIXème siècle sur laquelle les Chinois actuels entendent bien prendre leur revanche en revenant au premier plan sur la scène- monde.

Ils sont en effet en demeure actuellement de rivaliser avec les plus grands. En 2018, les États-Unis ont en Afghanistan, lancé la « mère de toutes les bombes ». Néanmoins, cette bombe surpuissante a été lancée depuis un bombardier classique alors que les Chinois parient sur les missiles. La maitrise de l’armement moderne fait partie de l’hégémonie future de la Chine. Ils se sont également lancés à la conquête de la lune, leurs « taïkonautes » prétendant être parvenus à faire pousser du coton sur la face cachée de notre satellite.

Le 26 avril 2019, la Chine a réuni 123 des 193 pays de la planète dans un forum consacré à la BRI [Belt Road Initiative], nouveau nom du projet OBOR [One Belt, One Road] qui ambitionne de ressusciter les « routes de la soie ». 5000 délégués ont été rassemblés dans le cadre d’OBOR afin de construire un destin commun pour l’humanité.  Un projet sans précédent historique qui compte beaucoup pour la diplomatie comptable de la Chine .

Au point d’envisager le XXIème comme le siècle de la Chine …

Est-ce que le XXIème sera le siècle de la Chine après le XIXème siècle britannique et le XXème américain ? Pour le Times, Xi est bien l’homme le plus puissant du monde mais le journal pose une question « La Chine peut s’approprier le monde mais peut-elle le gérer ? ». La Chine a des avancées qui permettent de dire que sa position hégémonique est en cours. Elle domine par exemple l’intelligence artificielle. Nous sommes en présence d’une conjonction de situations qui intervient séculairement : un «  alignement d’étoiles » pour reprendre Stephan Zweig.

 

Dans les années 90, où elle était émergente et encore sous contrôle américain, présents à Taïwan et dominant l’économie mondiale, la Chine se sentait encerclée et en position de faiblesse avec un budget de 155 milliards d’USD. Aujourd’hui, tout semble possible pour la Chine qui affiche un PIB supérieur à l’américain en PPA[2] [25 361 milliards en 2018 selon la Banque Mondiale contre 20 494 milliards pour les États-Unis (3ème après l’UE : 22 435 milliards)]. Comme Claude Meyer, je pense que les Chinois ont facilité l’élection de Trump afin de permettre à la Chine de prendre plus facilement le contrôle du leadership planétaire. Ainsi, le projet « Prosper Africa » lancé en 2018 par le gouvernement Trump en Afrique fait-il bien pâle figure par rapport à OBOR.  Les États-Unis redoutent le multilatéralisme mais la nature ayant horreur du vide, la Chine peut prendre la place d’Etats-Unis isolationnistes et protectionnistes, en profitant d’une conjoncture extraordinaire pour se poser en défenseurs du libre- échange (cf : Xi à Davos en 2017).  Le PIB de la Russie, à peine supérieur à celui de l’Espagne, ne lui permet pas de résister au « rouleau compresseur » chinois, faisant du plus grand pays du monde un simple passage sur les routes de la soie. Tandis que Poutine invective l’Europe et l’Occident, critiquant leur « décadence », la Chine discrètement signe des accords « 16 + un » avec les pays d’Europe de l’Est [3] en 2018. Apolarité ne signifie pas de nouveaux leaders! Surtout face à une Europe  en crise de gouvernance et de projet car l’Europe est en crise. Elle peine, comme l’écrit Nicole Gnesotto, à relever quatre 4 défis :

  • Le défi de l’autonomie alors qu’elle manque d’hard power et dépend de l’OTAN et donc des Etats-Unis
  • Le défi de définir des d’objectifs et des projets clairs
  • Le défi de maintenir son influence alors qu’elle est engluée dans des crises politiques et économiques
  • Le défi de défendre des valeurs de plus en plus remises en question

La Chine a donc tout lieu de se penser sinon en modèle alternatif du moins en puissance d’alternance ( « la Chine cherche   à promouvoir une solution chinoise pour le monde et à s’imposer comme puissance idéologique » écrit Claude Meyer) .

 

 A-t- on raison de dire que la Chine cherche à imposer un nouvel ordre mondial ?

Faisant irruption dans l’ordre mondial, la Chine rompt avec l’ancienne « Triade »[4] et se fraye une place au premier rang. Xi Jinping est fils d’un « prince rouge ». Il est cultivé, ouvert sur l’Occident, aime la musique et sa fille poursuit des études à Harvard, un  profil rassurant en Occident.  Il s’est imposé au pouvoir après avoir éliminé habilement ses rivaux comme Bo Xilai, l’ex « patron » de Chongqing.  Xi apparait comme un personnage recommandable, pas trop technocrate et depuis 2018, Président à vie…gage donc de stabilité  (« il suffit d’un seul mot d’un seul homme pour déterminer le sort d’un empire » disait Confucius. Cet homme est bien le fils de Xi Zhonxun, l’immortel compagnon de la Longue Marche de 1935.

La Chine est membre dirigeant comme l’Arabie Saoudite (2015) de la Commission des droits de l’homme à l’ONU et en profite pour imposer ses valeurs, avançant par exemple qu’il faut d’abord réussir un développement économique avant de jouir pleinement  « des droits humains ». Elle augmente d’autant mieux son influence que les États-Unis de Trump  se sont retirés de cet organisme en 2018.

Quand on a besoin de terres rares, on doit s’adresser à la Chine qui contrôle 97% des exportations de ces 17 métaux qu’elle commercialise à son gré (embargo contre le Japon en 2010) et menaces comme réplique aux sanctions de Donald Trump en 2019).  Même si des gisements existent ailleurs, peu de pays souhaitent les exploiter tant est lourde la facture environnementale de leur extraction, incitant donc la Chine en monopole de fait à « arsenaliser » sa production.  Dans le même ordre d’idée, sur les questions agricoles, si la Chine n’est ni le premier, ni le seul pays à faire du landgrabbing[5] en Afrique, elle s’y impose de plus en plus et multiplie les projets agricoles comme industriels. Les Chinois  sont aussi devenus de très importants producteurs d’armement, étant par exemple le  2ème fournisseur d’armes de la Syrie d’Assad après les Russes et on sait combien  l’influence est souvent proportionnelle aux livraisons de matériel militaire, à leur exclusivité et leurs contreparties. Qui pourrait nier que tout ralentissement de la conjoncture chinoise préoccupe désormais  le monde entier et pas seulement les fournisseurs de matières premières africains ? (85% des matières premières africaines sont exportées vers la Chine pour le président de la BAD (Banque africaine de développement ), Akinwumi Adesina.

 

Les neuf objectifs de la Chine

Néanmoins, la Chine est lucide et consciente d’avoir encore des progrès à accomplir. Elle s’est fixée  9 objectifs :

 

  1. Ne pas se sentir encerclée, vieux complexe obsidional
  2. Suivre les enseignements de Carl Schmitt et savoir discriminer ami et ennemi.
  3. Vaincre le syndrome de l’humiliation rappelée par le défilé de l’armée en 2019 pour les 70 ans du régime.
  4. Reconquérir la première place qui avait été la sienne pendant des siècles. Les Chinois ont une conception cyclique de l’Histoire. Ils ont connu une apogée à l’époque Ming quand les bateaux- trésor de Zheng He sillonnaient les océans et ils auraient même découvert l’Amérique
  5. Accumuler les puissances et, comme l’écrit Zaki Laïdi, s’en servir à toutes les échelles
  6. Respecter le planning fixé par Xi, persuadé qu’en 2049, la Chine sera la première puissance mondiale
  7. Sortir de ses frontières pour y parvenir
  8. Être une puissance du statu quo à l’intérieur mais révisionniste de l’ordre mondial à l’international. La Chine réclame une révision des voix au FMI, montrant l’exemple dans la    BAII[6] où aucun pays n’est hégémonique contrairement au FMI sous contrôle des Etats-Unis.
  9. Affirmer haut et fort que les problèmes asiatiques doivent être gérés par les Asiatiques, le RCEP[7] leur en donne les moyens comme l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghaï)

 

9 objectifs qui jalonnent la longue marche des Chinois vers la nouvelle ère. 9 comme le chiffre   chinois qui jouit d’une excellente réputation : le plus grand nombre impair écrit avec un seul signe , l’impair étant le  yang. Le 9 est la culmination du yang ; il est produit le des « souffles vitaux « du 3 (3X3)et, par sa prononciation, se rapproche du caractère qui signifie long .. durable….éternité de la civilisation chinoise !

 

La Chine a-t-elle un scénario pour atteindre ces objectifs ?

Dans leur programme de rattrapage, le soft power est un des moteurs. Il ne se limite pas au seul  Lang Lang ,  le seul pianiste au monde qui joue sur un piano fabriqué spécialement pour lui par Steinway en ébène de Macassar ! Chaque jour, un. des 525  instituts Confucius (dont 173 sont établis dans 41 pays européens), ou un des membres d’une active diaspora de plus de 50 millions de personnes, ou une rafale de communiqués de l’agence Xinhu , sont les relais de l’influence chinoise .   La Chine  intervient de plus en plus au Conseil de Sécurité. Entre 1946 et 2019, les Russes ont déposé 105 vetos dont beaucoup récemment, les États-Unis : 80, les Chinois : 10 mais surtout  depuis 5 ans.  Les Chinois se montrent pondérés, se présentent comme sages et responsables particulièrement parce qu’ils redoutent l’ingérence.

L’ONU souffre d’un manque de financement et les Chinois tentent de pallier les atermoiements américains en devenant le 2ème contributeur des Nations-Unies et en intégrant 8000 hommes dans les Casques bleus, dont 1816 en poste en Afrique, à peine moins nombreux que les Casques bleus indiens.  Les Chinois se sont constitués le 1er réseau diplomatique du monde dépassant la France et les Etats-Unis en 2019 avec 276 représentations, trois fois plus que les États-Unis et neuf fois plus que la France.  Depuis 2019, le nouveau directeur général de la FAO est un biologiste, vice-ministre de l’agriculture en Chine : Qu Dongyu. À l’OMC, malgré un rapport accablant sur le travail forcé dans les prisons chinoises au service de produits exportés, un des quatre directeurs adjoints : Xi Ziaoshung est chinois. Au G20, la Chine est si écrasante qu’on évoque même en son sein, un G2 : une « Chinamérique ». C’est un Coréen qui dirige Interpol, depuis le rappel en 2018 du précédent directeur : Meng Hongwei en Chine où il été incarcéré mais l’organisation reste sous le contrôle de Pékin.

Partout, les Chinois font de l’entrisme.

Ils sont même en train de systématiser un « reverse brain-drain ». Leurs étudiants reviennent en Chine après une formation américaine ou anglo-saxonne. Les «  tortues de mer »  sont incitées à participer au défi collectif national. Ainsi dans tous les  registres diplomatiques,  les Chinois sont passés d’une politique prudente à une « politique pro active, multisectorielle et à finalité globale »(T. Gomart ), façon édulcorée de désigner pour certains observateurs  une sinisation du monde,   convaincus qu’ils sont que l’avenir et les salaires du monde  se décideront .. à Pékin !

 

La Chine dans le monde

Les Chinois appliquent la « realpolitik » à leur course aux richesses minérales de l’Afrique. Elle parvient à exploiter le pétrole du Sud Soudan malgré l’insécurité et la guerre, en construisant un oléoduc vers Mombasa avec des ouvriers chinois et le sécurise  avec le même personnel : « A new scramble for Afrika » [Une nouvelle ruée vers l’Afrique]. Petit à petit, elle s’est implantée dans l’ensemble de l’Afrique quels qu’en soient les régimes politiques et au  terme de ce processus, seul le Swaziland  qui ne détient que 0.03% de la richesse africaine reste fidèle à Taïwan. Attention cependant  à ne pas  réécrire la reconnaissance de la Chine à l’Onu parrainée par le continent africain –une vingtaine de pays seulement ont voté pour son adhésion en lieu et place de Taïwan.

 

En Amérique latine, la Chine anime des forums au CELAC[8], soutient l’Alliance du Pacifique, est partenaire du Brésil, devient indispensable au Chili, porte à bous de bras le Venezuela de Maduro (prêts, achat de pétrole) et transforme le réseau eurasiatique des « routes de la soie » en réseau mondial avec la participation des latino-américains : Panama, le Chili, etc …

 

Une omniprésence matérialisée par OBOR et le label « routes de la soie »

 

Les routes de la soie sont potentiellement capables de bouleverser les équilibres internationaux dans le discours chinois et deviennent par les  montants engagés  – de 400 à 1000 milliards de dollars -une obsession chinoise. Mais OBOR est synonyme d’endettement et de lacunes. Il n’y pas de réseaux complets car les raccordements sont insuffisants. Les pratiques de la Chine restent néocoloniales. Le port d’Hambatota au Sri Lanka est revenu aux Chinois pour 99 ans en 2017, quand le pays n’a pas été en mesure de rembourser sa dette à la Chine. Partout, la Chine privilégie les accords bilatéraux comme avec l’Italie qui a rejoint OBOR en 2019 mais elle signe aussi des contrats avec des unions régionales, ainsi avec l’UE sur les origines protégées en novembre 2019.  OBOR peut aussi pousser l’Europe à faire elle-même les connexions manquantes. En effet, plus qu’une intrusion chinoise, ces routes de la soie sont encore anecdotiques et déficitaires car au retour, les convois d’Europe vers la Chine sont vides. La Chine peut aussi utiliser les routes de la soie comme facteur de division, elle a compris les enseignements de Mac Kinder. Elle veut dominer le heartland : « l’ile-monde » : l’Eurasie et pour cela contrôler les mers qui l’encerclent, « le Rimland ». C’est l’explication de la main mise qu’elle a imposée à ses voisins en dépit des condamnations internationales sur les archipels de la mer de Chine (reconnaissance des droits philippins sur le rocher de Scarborough) qu’elle a fortifiés, faisant du « mur de sable » chinois, l’expression de la « méritorialisation » qu’elle a faite des eaux riveraines.

 

L’Empire du milieu au centre du monde

OBOR est une vision élaborée d’un projet hégémonique chinois et qui a rapproché la Russie de la Chine : Xi Jinping a été invité aux célébrations de la victoire contre les Allemands en 2015. La Russie est en position de faiblesse, elle doit faire profil bas car la Chine propose aux pays d’Asie centrale des opportunités que jamais les Russes ne leur ont offertes, se contentant d’employer leurs migrants aux tâches subalternes : « Dirty, Dangerous, Difficult ».

La Chine est encline à un discours plus universaliste, elle s’affirme comme révisionniste. Elle veut modifier l’ordre mondial à son avantage et arriver à s’immiscer avec un projet qui est apparemment très clair. La Chine va essayer de bâtir un monde qui lui permettra d’exporter toujours plus et de satisfaire ses besoins intérieurs, ce pourquoi elle s’est faite le chantre du libre- échange intégral (discours de Davos 2017). Elle espère un nouvel ordre mondial construit sur des accords bilatéraux et régionaux et non plus globaux. Elle essaye de développer une conception en étoile en se plaçant au centre d’une galaxie qui rayonne sur des pays divers et lointains avec lesquels elle conclut des accords, sans limite de distance (Projet très peu compatible avec les idéaux multilatéraux  de l’OMC).  Elle s’intéresse actuellement aux Balkans, à l’Éthiopie, à la Mauritanie par exemple. Son ambition est de recréer le monde, de réorganiser la mondialisation. De là,  le sens de la multiplication des forums très médiatisés quitte à faire doublon avec des assemblées du même type dans le reste du monde. Ainsi le Xiangshan Forum est une conférence sur la sécurité en Asie qui double le Shangri –La, un  dialogue organisé à Singapour ou le Boao Forum of Asia,  un Davos bis créé en 2001.  Elle veut donner moins d’importance aux droits intellectuels, être plus vigilante face à la circulation des IDE qu’elle oriente et encadre. La Chine se méfie des Chinois d’Outremer, ses premiers investisseurs.  Elle veut développer son marché et choisir ses cibles à l’étranger. En France, elle a investi dans l’Ecole de commerce de Brest, dans le club de foot de Sochaux mais révise à la baisse désormais ses engagements  dans l’immobilier. La Chine cherche à monter des barrières aux influences américaines, à positionner le Yuan et ambitionne d’en faire une des grandes monnaies d’emprunt…mais même si le yuan se normalise face aux marchés, il ne représente encore  que  moins de 5% des monnaies de réserve.

 

Associée au soft -power   l’intelligence artificielle devient une des  clés de la vraie domination du monde à venir.  La Chine l’a bien compris, le « deep learning » (apprentissage profond), révolution copernicienne dans l’informatique,  a été initié  par les Anglo-saxons mais désormais après l’âge de la découverte, place à l’âge de l’exécution !  L’important est dans les applications : en médecine, agronomie, en robotique etc. .et les Chinois ont des avantages comparatifs potentiels pour Kai Fu Lee auteur de La Plus Grande Mutation du XXIème siècle . Face à « l’apathique Silicon valley »,  ils peuvent mobiliser une ambition constante d’améliorer plus que de découvrir, à travers des publications nombreuses pour échanger, bonifier , un soutien gouvernemental sans faille et peu de censure (avantage pour Graham Allison des Etats « illibéraux » dans son ouvrage   Vers la guerre ) . Les laboratoires et centres bénéficient de commandes d’état. Le géant de la téléphonie Huawei est une émanation de l’armée populaire de libération d’où les réticences des Occidentaux à le laisser disposer des réseaux 5G en Occident en instruisant des procès en sorcellerie à la firme.

Les Américains ne s’y trompent pas : 28 sociétés chinoises de reconnaissance faciale viennent d’être en novembre 2019 blacks listées par les Américains, inquiets du savoir-faire de la Chine en la matière !   La Chine participe à toutes les grandes conférences internationales dans ce domaine d’excellence  qui   ne se déroulent jamais dans le monde pendant le nouvel an chinois…. ! En décembre 2019, la Chine donne même pour consigne à ses entreprises et administrations de se passer en 2 ans  de technologies américaines soit plusieurs dizaines de millions d’ordinateurs et de logiciels à remplacer manu militari : 30 % en 2020, 50 % en 2021 et le reste en 2022

La Chine, comme elle l’a fait pour Google et autres réseaux, est capable d’établir un rideau numérique.

 

La Chine fait –elle peur ?

Les Chinois bousculent les hiérarchies. L’année 2014 a été pour les  Etats-Unis une annus horriblis car le PIB à parité de pouvoir d’achat installait celui de la Chine devant eux, même si leur PIB par habitant est 7 fois supérieur. Le plan Made in China 2025 doit asseoir leur puissance technologique dans des disciplines d’avenir. : IA, biotechs et robots. De là,  la hantise de Donald Trump de voir la Chine « voler » les emplois américains. Leur statut hérité de copieur leur donne,  fantasmée ou non, une avance dans certains domaines d’application de l’intelligence artificielle (reconnaissance vocale par exemple )  et ils ne manquent pas non plus d’humour. Quand on demande aux Chinois quel est leur retard par rapport aux Américains, ils disent 16 heures (distance en fuseaux horaires entre Pékin et la Silicon valley). Dominer certes mais en « gardant ses caractéristiques propres » : tel est le projet chinois de Xi. De là, la promotion d’idéologies réhabilitées (marxisme-léninisme, maoïsme ,et confucianisme même), une réévaluation du rôle du PCC comme supérieur dans sa légitimité et son efficacité, sa méritocratie démocratique verticale (D Bell ), ses valeurs (continuité plus  qu’alternance), intérêt collectif et famille plus que droits de l’individu. Les 90 Millions de membres du Parti n’ont qu’un bréviaire : la pensée de Xi  inscrite dans  la constitution en mars 2018 : le nouveau mantra est « rester fidèle à l’engagement initial , garder toujours à l’esprit la mission ».   Pour obtenir un renouvellement des cartes de presse, obligation est faite de réussir un test sur la pensée du nouveau grand timonier et pour ne pas être déchu de droits : ne pas contrevenir aux règles qu’une dictature numérique installe via une application.

 

Il faut corriger l’idée d’une suprématie fut-elle autoproclamée : la Chine devra  assumer de nombreuses ruptures jusqu’en 2049 et cette nouvelle « longue marche  vers la nouvelle ère »  va lui être  laborieuse sinon  pénible.

Les Chinois  vont devoir progressivement renoncer à la non-ingérence, base de leur diplomatie traditionnelle  (Soudan), le « bu ganshe yuanze ».  Le principe retenu par Zhou Enlai comme un des cinq principes de « coexistence pacifique »,  marqueur de la Chine et base du positionnement théorique des pays non-alignés à Bandung en 1955. Il leur faut réécrire le principe des « 4 non »,  encore affirmé par Hu Jintao en avril 2004 : non à l’hégémonisme, non à la politique de la force, non à une politique des blocs, non à la course aux armements bornage d’une politique étrangère délicate à maintenir.

Il leur faut prendre de la distance avec un Tiers-mondisme militant peu compatible avec leur ambition de diriger la planète. La Chine est plus qu’un « grand pays en développement». Gérer le monde coûte cher et la Chine ne peut espérer beaucoup de « burden sharing » (partage du fardeau). La Chine avait toujours refusé la « politique du bras long » or c’est un moyen de dominer le monde en comptant sur des appuis. Elle va devoir renoncer à la passion des Chinois pour le politique bien que celle-ci se soit affaiblie depuis Tienanmen en 1989, et accepter l’érosion d’un parti qui recrute de moins en moins.  Elle va devoir dépasser le statut de puissance régionale pacifique et responsable et sortir de son pré carré.  Toutes ces contradictions, la Chine les affronte mais avec des difficultés croissantes.

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Des problèmes régionaux jamais réglés

 

La Chine a son « Alsace-Lorraine » : Hong Kong et Taïwan : la 23ème province chinoise. Le résultat électoral de Hong -Kong après des semaines de manifestations violentes a mis les pro- Chinois en déroute et réintroduit dans le jeu la pression des Etats-Unis qui menacent de rompre des accords préférentiels si la démocratie est bafouée. Même si Taiwan a rejeté le parti le plus indépendantiste et promu le parti le plus conciliant : le KMT, la normalisation des rapports avec la  Chine continentale n’est pas encore d’actualité.

Même avec deux porte-avions, des missiles braqués sur l’ile voisine, la Chine n’a pas encore la capacité militaire de s’opposer aux Américains qui veillent sur Taïwan. L’armée chinoise mobilise certes le 2ème budget militaire du monde (175 milliards de $) hors budget de R&D et celui consacré à la dissuasion nucléaire .Les progrès de la marine sont impressionnants. L’industrie des armements fait de la Chine un exportateur gagnant des clients en Asie du Sud comme le Pakistan, chasse réservée des Russes mais la Chine n’a pas de groupe aéronaval opérationnel, ni de réelles capacités de projection (le D Day sur Taiwan est différé). La coordination des armées est un défi et la Chine a beaucoup  à apprendre, dit-elle, des Russes en Syrie ou de l’opération Vostok[9].

La Chine a-t-elle une croissance assez solide pour être une locomotive ? Le modèle chinois s’érode. L’économie chinoise a crû de 6 % au troisième trimestre 2019, son plus bas niveau depuis vingt-sept ans. L’actuelle voie chinoise débouche de plus en plus sur un appétit de consommation , une baisse de la pauvreté mais des inégalités accrues contenues par la répression , des performances qui vont tôt ou tard buter sur la disparition d’une exception démographique, la fin  d’un réservoir de main d’œuvre siphonnée des campagnes et marginalisée par le refus de lui appliquer le  statut du Hukou (résident) qui a la vie dure malgré les propos de Xi Jinping sur sa disparition. Longtemps encore le développement chinois se fera au péril de son environnement Malgré les efforts engagés, la Chine est confrontée à une crise écologique et Pékin est pollué 10 mois sur 12. «  L’airpocalypse » qui faisait 1,6 million de morts en 2016 et frappaient 460 millions de personnes a-t- il quelques raisons de disparaître du jour  au lendemain ?

Son économie est mue par le libéralisme économique mais elle demeure une économie planifiée et ralentie par un secteur public qui fournit la moitié des productions chinoises. On déplore les très fortes inégalités de richesses qui perdurent en Chine. La pauvreté a été réduite mais des écarts considérables entre villes modernes et campagnes quasi féodales, où l’on vit avec moins de 200 USD par an, se maintiennent. Sans pessimisme excessif, beaucoup et j’en fais partie, s’inquiètent de ces dysfonctionnements  de la Chine qui pourraient imposer une introversion intérieure, un durcissement du régime avec la mise en sommeil de toute prétention extérieure pour un pays qui certes est loin devant l’Inde (en 1978, les Chinois avaient des revenus inférieurs à ceux des Indiens. Désormais ils sont 4 fois plus riches) mais derrière eux, il y a deux autres BRICS : le Brésil et la Russie.

La Chine peut-elle être un modèle comme le fut Mao en 68 sur les barricades de la contestation où le révisionnisme russe était interpellé et les aphorismes de Mao commentés  « La femme est la moitié du ciel » ? Peut- on parler réellement de modèle en évoquant la dictature numérique, les trois millions de Ouigours persécutés, la population fichée et surveillée? Prendre l’initiative pour les Chinois ne veut pas dire prendre le pouvoir dans la gouvernance mondiale. Le repli américain ne veut pas dire un abandon de poste : « America  first » a deux traductions, intérieure et extérieure.

 

La Chine, une puissance du monde parmi d’autres ou une puissance mondiale avant d’autres ?

 

Face aux  Chinois,  les Américains ne baissent pas la garde  et peut- on croire que derrière le slogan « America first », l’ambition de Trump  ne soit-pas que les Etats-Unis retrouvent leur premier rang mondial que selon leur Président, ils n’ont jamais perdu et pour lequel il consacre près de 700 milliards de dollars  de budget militaire ?

Si le PIB par habitant de la Chine, qui se classe en PPA au 84ème rang mondial, a dépassé celui d’un pays de l’UE, c’est la Bulgarie (70ème mondial). Il lui faudra du temps pour rattraper l’Amérique.

La Chine va être une grande puissance, la grande puissance économique mondiale mais pas forcément la puissance gouvernant le  monde.

La Chine est une puissance d’équilibre plus que d’impulsion et de domination. Je la pense réincarnée car elle a dominé le monde plusieurs fois notamment du VIIème au XIIème siècle à l’époque des dynasties T’ang et Song et Francis Bacon fasciné en rappelait les prouesses (imprimerie, compas de navigation et poudre à canon) mais aussi des inventions capitales pour la modernité le papier, l’acier les feux d’artifice, la soie ou les allumettes. Le  XVIIIème siècle pour Paul Bairoch fut aussi une période de domination où le PIB par habitant en Chine s’élevait à 228 dollars (valeur de 1960) contre 150 à 200 dollars selon les pays en Europe.

Cette puissance à 360° touche à tout : industrie, recherche, capitaux mais elle n’est pas une hyper puissance globale comme a pu l’être l’économie américaine dans les années 50 et à l’acmé de sa puissance après 1991.

C’est une puissance mondialisée mais la Chine n’est pas le monde, c’est une puissance surévaluée à qui l’on attribue beaucoup de performances qu’elle n’a pas.

C’est une puissance asiatique, surtout dominante en Asie orientale …mais c’est surtout une puissance qui a besoin de temps pour qu’elle apparaisse plus comme puissance de stabilité que d’instabilité, comme capable de mener une politique pas uniquement liée à ses propres intérêts comme en Afrique par exemple.  L’humiliation peut-elle – être le seul vecteur de l’affirmation ?

On rappellera la formule de  Louis Blanc, « le destin n’aime pas qu’on lui force la main ». La Chine a pour elle le temps. La diplomatie chinoise pour François Jullien s’ordonne autour du rond et du carré. « Rond » signifie qu’on reste mobile, ouvert aux différents possibles, sans se raidir dans aucune position, sans offrir d’arrête ou d’angle comme dans la normalisation des rapports en mer de Chine  en 2004, pour apparaître puissance responsable … « Carré » signifie qu’une fois que l’on s’est fixé une règle, un cap, on sait faire preuve de détermination et s’y tenir comme dans le raidissement du nationalisme chinois en mer de Chine désormais.   C’est là tout le pragmatisme chinois qui analyse les situations… et comme le disait Deng Xiaoping « sait attendre son heure » en « masquant son talent ».La Chine est-elle délibérément rentrée dans une phase « carrée » ? L’avenir le dira, mais « l’avenir ne se prévoit pas, il  se prépare » (Maurice Blonde) .

 

Questions

Comment l’Europe peut-elle peser dans les affaires de la Chine ?  n’aurions-nous pas intérêt à nous rapprocher de la Russie ?

C’est la vision d’Emmanuel Macron qui a bien compris que les Européens devaient avoir leur projet OBOR : dans le prolongement d’un  plan de connectivité Europe Asie lancé en 2017 qui consiste à développer  des solutions  numériques dans les régions isolées. Les Européens ont  tout intérêt à se rapprocher de l’Est, comme autrefois l’avait fait de Gaulle qui dès 1966 reconnaissait la Chine. Ils ont intérêt à établir un partenariat avec la Chine et la Russie, en alternative à Trump. Mais c’est aussi aller vers une redéfinition du partenariat atlantique avec Trump surtout si l’Otan est « en mort cérébrale » .

L’Europe peut choisir de jouer la carte de puissance douce et normative, médiatrice, celle qui dénonce des excès et bouclier du multilatéralisme. Mission délicate qui impose d’abord de recapitaliser les valeurs occidentales autour desquelles l’Europe se réunit.

 

 

Est-ce que la Chine avec une politique de contrôle aussi stricte de sa population, peut étendre ce système au monde ?

Selon un sondage, 52% des Chinois soutiennent le régime et ne se sentent pas surveillés…. Pourtant en Chine, nul ne peut nier le verrouillage d’Internet, l’espionnage de citoyens qui pour 5 yuans filtrent les messages hostiles au pouvoir central,  le remplacement des GAFA par les BATX[10] de plus en plus systématisé, le sentiment général de « démocrature libérale » qui pourra à terme non pas s’effondrer mais probablement perpétuer une domination.  Le PC chinois est méritocratique, et fournit une élite intellectuelle et financière, qui sait se diversifier et durer. Toutes les extrapolations sur plus de commerce et d’ouverture et plus de crises du PCC sont  illusoires. Dans la même phrase, Xi Jinping cite Confucius, Mao, sa femme, son amour du multiculturalisme…étrange synthèse mais le cap reste unique « au milieu de ce siècle la Chine se hissera au premier rang du monde en termes de puissance économique globale et de rayonnement culturel » (  Xi Jinping 2017 ).

Certes il ya  des dissidences en Chine, mais elles restent sous contrôle.

 

Quel rôle joue la démocratie chinoise sur sa croissance ?

La Chine change de cap.  Sa population vieillit et se rapproche de celle de l’Italie et du Japon avec un indice de fécondité parmi les plus bas (1.62 enfant par femme). C’est un frein. Cependant dire, comme Isabelle Attané, qu’elle est à bout de souffle car elle a des problèmes de retraite et de démographie,  est un peu réducteur. La croissance chinoise a d’autres blocages à surmonter. Evaluer la puissance chinoise dans un ordre international doit prendre en compte qu’au- delà des performances,  il y a une réalité plus prosaïque : un revenu moyen faible pour que le modèle soit efficace,  exceptionnel et exportable. La Chine reste au milieu du gué du statut de grande puissance globale.

 

Quels sont les risques de tensions avec la Russie ?       

Il y a avant tout  des condominiums entre la Chine et la Russie dans l’Extrême-Orient russe et la gestion des richesses du Kamchatka (du crabe au bois et au gaz). A l’occasion de la construction du gazoduc de Sibérie qui va alimenter la Chine depuis la Sibérie orientale, les différents frontaliers ont été quasi réglés. L’opération Vostok  2018 se voulait emblématique du rapprochement d’un Poutine devenu « le meilleur ami » de XI Jinping .  Mac Kinder en parlait déjà anticipant la force de la puissance contrôlant le « Heartland » russe mais trois réserves s’imposent : la Russie de Poutine est encore une puissance économique mineure et un partenaire parmi d’autres  pour les  Chinois et ce depuis  1995 où le PIB russe  était inférieur à celui de la Belgique ! Le tropisme de la Russie vers la Chine  n’est peut-être qu’à l’aval de l’échec de l’Eurasie … européenne voulue par Poutine et si la Russie est une puissance économique asiatique, n’est- elle pas avant tout un pays européen ?

Merci de votre écoute et rendez- vous …en 2049 !

 

 

Alain Nonjon à Mulhouse à la Filature

Le 28 novembre 2019

Les cafés géo de Mulhouse

Notes :  Françoise Dieterich

 

[1] Des analystes avaient prévu que l’économie soviétique surpasserait celle des EU dans les années 60 que celle du Japon ferait de même dans les années 80….

[2] PPA : Parité de pouvoir d’achat. Que peut-on acheter en Chine avec l’équivalent d’un dollar américain. Cette donnée exprime une vision plus réelle que le dollar « nominal » mais propulse la Chine au premier rang économique ce qui panique les Américains.

[3] Initiative 16 + 1. 7ème sommet Chine Europe de l’Est en 2018. Accords signés entre la Chine et la Bulgarie, la Croatie, la Tchéquie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, tous membres de l’UE, ainsi que l’Albanie, la Bosnie et l’Herzégovine, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie

[4] Etats-Unis, Europe occidentale et Japon

[5] Landgrabbing : achat ou location de terres de longue durée dont les produits sont exportés au pays du locataire

[6] BAII.  Banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures. AIIB en anglais. Créée par la Chine en 2014 avec un siège à Pékin dont sont membres la majorité des pays d’Asie (sauf le Japon), la Russie, les grands pays de l’UE, le Brésil, le Canada. 75 membres en 2019. Son objectif est le financement d’OBOR et d’offrir une alternative au FMI

[7] RCEP. Regional Economic Comprehensiv Partnership. Marché commun en cours de finalisation depuis 2012 qui réunit 16 états d’Asie dont la Chine, l’Inde, les pays de l’ASEAN, le Japon, la Corée du Sud à l’Australie et la Nouvelle-Zélande  dans des a accords de libre -échange.

[8] CELAC : Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes.  2010. Organisme intergouvernemental allant du Mexique à la Terre de feu, succédant au groupe de Rio

[9] ·  Vostok a plusieurs significations en Russie car c’est entre autre le nom d’une base russe en Antarctique. Il s’agit ici d’un exercice militaire de grande envergure qui s’est déroulé en septembre 2018 entre la Sibérie et l’extrême orient russe et auquel a été invité Xi Jinping car des troupes mongoles et chinoises participaient à l’exercice.

[10] BATX désigne, face aux GAFAM américains  (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), les géants du Web chinois tentant leur chance à l’international depuis les années 2010 : Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi

 

Les nouvelles routes de l’entre-soi(e)

Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque, « La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation », Éditions Odile Jacob, janvier 2019

 

Sophie Boisseau du Rocher, chercheur associé au Centre Asie de l’IFRI et d’Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More et corédacteur en chef de la revue Monde chinois-nouvelle Asie sont les auteurs du passionnant « La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation », publié en janvier 2019 aux éditions Odile Jacob.

Dans le chapitre 3, les auteurs se livrent à une réflexion sur les Routes de la soie, cette proposition chinoise d’une nouvelle organisation de l’espace mondial. Il s’agit de créer de nouvelles connectivités entre la Chine et le monde pour un budget annoncé de 1 000 milliards de dollars.

Ce projet répond d’abord à une urgence économique. A son arrivée au pouvoir en 2013, Xi Jinping cherche à maintenir un taux de croissance jugé nécessaire à la paix sociale et à la stabilité politique. La Chine qui dispose d’une capacité financière considérable doit résorber ses surcapacités industrielles. Elle va chercher à l’extérieur les points de croissance indispensables à sa stabilité et à la légitimité du Parti. Le projet Routes de la soie permet aussi de réduire les déséquilibres territoriaux persistants (désenclavement et contrôle du Grand Ouest chinois).

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Les nouvelles routes de la soie : le grand dessein chinois

Café Géographique de Saint-Brieuc, 9 novembre 2018

Emmanuel Véron, est géographe. Il vient de rejoindre l’Ecole Navale en tant qu’enseignant-chercheur de géopolitique et de relations internationales après quatre années à l’INALCO (Département des Etudes chinoises). Spécialiste de la Chine et sinologue, il a soutenu sa thèse en 2016. Ses recherches portent sur les mutations de la Chine et sur les aspects géopolitiques et géoéconomiques liés à l’expansion de la puissance chinoise. 

Emmanuel Véron se propose d’analyser dans le cadre de ce café géographique la géopolitique des « nouvelles routes de la soie »,  pour mieux comprendre le grand dessein chinois. Pour la première fois, avec ce projet lancé en 2013, la Chine  prend l’initiative d’un plan qui a une dimension globale (diplomatique, économique, éventuellement militaire) et qui a pour terrain l’espace mondial. Les conférences, tables rondes, colloques, articles, documentaires qui se multiplient sur le sujet sont révélateurs des questions qui se posent sur ce tournant majeur dans la stratégie chinoise d’expansion de sa puissance qui pourrait modifier l’ordre mondial.

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Trap Street, Vivan Qu (2014, Chine)

trap-street « Le système rejette certains endroits »

Trap Street, 2014

 

Li Qiuming (Lu Yulai) est un jeune topographe – ingénieur selon sa mère, stagiaire pour ses collègues. Outre son emploi dans une compagnie de cartographie, il s’est spécialisé dans les systèmes de vidéo-surveillance : installation et détection pour des clients ne souhaitant pas passer par les circuits officiels. Il connaît la ville comme sa poche : Nanjing (Nankin), métropole de l’est chinois, au nord-ouest de Shanghai, n’a aucun secret pour lui.

Une rencontre va fragiliser l’équilibre précaire de cette vie banale. Une rencontre située. Devant l’ « allée de la forêt » (Guanglin Xiang), une femme apparaît et s’y engouffre. Une apparition sous forme de révélation. Cette allée, cette voie sans issue et son mystérieux « Laboratoire 203 » dans lequel semble travailler cette intrigante personne, deviennent dès lors des points de focalisation, des lieux obsédants et énigmatiques dont les coordonnées géographiques demeurent inconnues, introuvables, absentes des cartes topographiques et des GPS.

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La Chine et ses périphéries de l’Ouest (Tibet, Xinjiang)

Compte rendu du Café Géo du 24 septembre 2013

Introduit et animé par Daniel Oster

Invités :
Françoise Robin, tibétologue, Professeure à l’INALCO
Alain Cariou, spécialiste du Xinjiang, Maître de Conférences en géographie à l’Université Paris-Sorbonne – Paris IV)

Pour ce café de rentrée, Maryse Verfaillie accueille l’assemblée en rappelant les activités de l’association des Cafés géographiques. Comme à l’accoutumée, ce premier café de l’année est consacré au thème du Festival International de Géographie de Saint-Dié, dont le thème et le pays invité, et c’est une nouveauté, ne font qu’un : la Chine. Daniel Oster introduit ainsi le sujet du jour face à une très dense assemblée. Rarement le Flore a été si rempli ! La Chine attire du monde… en tant que « grand émergent », deuxième puissance économique de la planète, ce pays connaît une forte croissance mais aussi des tensions et des difficultés.

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Qu’est-ce qu’un Chinois ?

Saint-Dié, Bar de l’Hôtel de France, 4 octobre 2007

Introduction de Pierre Gentelle

Si j’ai proposé un tel sujet pour la réunion de ce soir, ce n’est pas pour parler des Chinois en tant que chinois. C’est pour que nous nous en servions d’exemple, de manière à tester ensemble notre position personnelle sur la grande question de l’identité. Qui suis-je, vais-je ? Qui associé à , cela sent furieusement la géographie. Montesquieu avait déjà posé la bonne question : « mais comment peut-on être persan ? ». Ce qui ne l’empêchait pas, dans ses Lettres persanes, de prendre comme protagoniste principal son cher Ouzbek qui, comme son nom l’indique, est un Turc. Aujourd’hui, la question de l’identité fait débat en France. Je voudrais donc apporter dans le débat, au passage, un regard porté par un non-chinois sur un pays lointain, la Chine, à partir d’une attitude la plus neutre, la plus « scientifique » possible, au sens des sciences humaines, ce qui signifie que nul ne peut s’y affranchir de sa subjectivité.

Dans le territoire de la Chine, cet empire aux dimensions maximales et à la population maximale, il y a trois sortes principales d’habitants : ceux de la capitale et de tout ce qui fait capitale, ceux des « pays » peuplés par ceux qui acceptent d’être appelés aujourd’hui les Han, ceux enfin de la périphérie qui constituent le reste, l’équivalent – mutatis mutandis – des colonies françaises pour la France.

P._Gentelle_a_St_Die_4_octobre_2007_

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