En Louisiane existent, de part et d’autre d’une discontinuité à la fois matérielle et idéelle qui n’a peut-être pas tant à envier au mur séparant États-Unis et Mexique, un ici et un là-bas vécus comme difficilement réconciliables, difficilement commensurables. Là-bas, c’est au-delà de la digue, dont le caractère fonctionnel, le rôle de protection contre les éléments non humains s’accompagne d’une charge symbolique bien humaine et d’une capacité à séparer qui en fait aussi et surtout une frontière socioéconomique, perçue comme étanche par les habitants de l’ici – et sans doute par ceux du là-bas, qui tentent inlassablement de déloger les inconscients.
Réussite certaine, Skyfall, vingt-troisième livraison des aventures de l’agent 007, se démarque du reste de la série par une indiscutable recherche formelle, doublée d’un hommage au cinéma et, dans un même mouvement, d’une volonté de rester fidèle à la série tout en affichant ses distances avec humour. La contradiction se manifeste à travers le personnage principal, dont on ne sait trop s’il est affaibli et déclinant ou, au contraire, plus fort que jamais ; inquiet et voué aux affres de l’introspection ou toujours aussi nonchalant et implacable ; nostalgique d’un espionnage à l’ancienne ou éternellement ravi d’en découdre.
Alors que le milliardaire blasé et arrogant de Cosmopolis nie la ville tout en la traversant, le couple mis en scène par l’Argentin Hernan Belon dans El Campo décide de la fuir pour de bon. Ou plutôt, c’est Santiago qui a convaincu Elisa de quitter la ville, en compagnie de leur petite fille, pour s’installer dans une grande maison à la campagne.
Plutôt qu’adopter une posture didactique, Cronenberg a fait le choix, dans son dernier film, de la suggestion, pour parler du monde de la finance et du fossé qui sépare – et continue de se creuser ? – une infime minorité de rentiers multimilliardaires du reste de la population mondiale. Plus, la mise en images de cette idée suit une logique spatiale, l’essentiel du travail de mise en scène consistant dans Cosmopolisà donner corps à cette séparation, à rendre visible la discontinuité entre happy few et commun des mortels.
La ville nord-américaine, et plus précisément son centre, le downtown,voilà le site des films de super-héros que Hollywood produit à la chaîne depuis une quinzaine d’années. Spiderman, dans la série de Sam Raimi, gambade sur les toits de New-York, tissant sa toile entre les buildings de Forest Hills ; Batman vole, chez Christopher Nolan, entre les gratte-ciel d’une Gotham-City aux airs de Chicago ;le milliardaire Tony Stark, alias Iron Man, parcourt les cieux de Los Angeles.
Il y a James Bond, héros inventé par Ian Fleming et popularisé par une série de films de 1962 à 2008, dans l’attente d’une vingt-troisième aventure en 2012. Beau, athlétique, redouté de tous les terroristes du monde et désiré par les femmes qui croisent son chemin, Bond est surtout mobile, obligé de traquer les espions soviétiques de l’Afghanistan à la Jamaïque, de la Russie à Venise. Mobilité diégétique à laquelle fait écho le succès mondial de la série, dont chaque opus attire les foules dans plus de soixante pays.
(A Dangerous Method, D. Cronenberg, 2011, Canada ; Le Havre, A. Kaurismaki, France, 2011)
Voir Le Havre et A Dangerous Method coup sur coup met le spectateur face à une foule d’interrogations sur le traitement cinématographique des lieux diégétiques, d’autant plus lorsque l’importance que leur accorde le cinéaste est avérée par le titre même du film, ce qui est le cas du dernier Kaurismaki, ou par le souci manifeste de réalisme affiché par l’auteur, comme dans le traitement par Cronenberg de l’amitié puis de la brouille entre Freud et Jung.
