Géographie et cinéma au cœur de l’Amérique en crise : entretien de Bertrand Pleven avec Jean-Loïc Portron.

Entretien avec Jean-Loïc Portron, co-réalisateur de Braddock America (sortie le 12 mars 2014)

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France  – 1h43 min
Scénario : Jean-Loïc Portron
Image : Jean-Loïc Portron
Son : Gabriella Kessler
Montage : Véronique Lagoarde-Ségot
Musique : Valentin Portron

« No dirt, no job »

Au Nord-Est des Etats-Unis, la ville de Braddock, ancien bastion sidérurgique, a aujourd’hui perdu de sa superbe. Pourtant, une communauté ébauche au quotidien une action solidaire pour dessiner l’avenir. Dans cette Small town de la « Rust belt », ville « rétrécissante », Jean-Loic Portron filme à travers ce documentaire, co-réalisé avec la new-yorkaise Gabriella Kessler, ce qui  sépare Braddock d’une Dead city (Mike Davis).

Entretien avec un historien passionné de géographie, lecteur de Pierre Deffontaines, d’Yves Luginbühl ou encore de Philippe Gervais-Lambony. Il partage avec ce dernier le terrain sud-africain sur lequel il va revenir dans son prochain projet. On retrouve aujourd’hui l’auteur des séries Paysages et Foyers de Création pour Arte, pour la sortie de son long métrage, au cinéma.

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Only lovers left alive (Jim Jarmusch, 2013), Bertrand Pleven.

only_lovers_left_aliveOnly lovers left alive (Jim Jarmusch). Nationalités: Allemagne, Grande Bretagne, France, Chypre, Etats-Unis..

Adam et Eve sont deux amants qui traversent les siècles. Leur géographie amoureuse est perturbée par l’arrivée inopportune de la petite sœur d’Eve.

Détroit/Tanger : Ombres et décombres

Jim Jarmusch, avec Only lovers left alive confirme son goût des corps flottants avecune assez mordante et poétique étude de cas Détroit/ Tanger. De cet « Habiter en vampires des urbanités abimées », il y a de quoi apprendre : Jarmusch planque ses strangers dans les maisons abandonnées d’un Détroit spectral ou d’un coup de vol de nuit dans les tortueuses ruelles peuplées d’ombres de la kasbah de Tanger.

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Le Far West selon John Ford : une géographie épique, Manouk Borzakian.

« My name is John Ford. I make westerns ». Les westerns représentent une part importante des près de cent quarante films de la carrière aussi inégale qu’éclectique de John Ford. Plusieurs sont des chefs-d’œuvre et ont participé à donner une certaine légitimité à un genre largement relégué, dans les années 1930, au rang de complément dans les doubles programmes, devenus la règle après 1929 – les fameuses « séries B ». L’œuvre de Ford donne ainsi quelque valeur à la fameuse formule d’André Bazin et Jean-Louis Rieupeyrout, selon laquelle le western est « le cinéma américain par excellence » (Rieupeyrout, 1953). Affirmation qui, à son tour, soutient l’idée que les westerns sont un objet d’investigation incontournable pour qui s’intéresse aux représentations de l’espace nord-américain.

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The Lunchbox (Ritesh Badra, 2013), Natacha Couzy.

The lunchbox, film indien réalisé par Ritesh Badra, 2013, 1h42

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Ila est une jeune femme délaissée par son mari, qui réside dans un appartement cossu du quartier Kandivali.
Sajaan est un fonctionnaire au bord de la retraite, qui partage son existence entre un vaste bureau collectif d’un quartier d’affaires de Mumbai et un modeste logis du quartier chrétien de Bandra. Au premier abord, rien ne prédispose ces deux personnages à la rencontre. Pourtant…
A la suite d’une – rarissime – inversion entre deux adresses, la Lunch Box[1] préparée par Ila, à l’intention de son époux, arrive sur la table de travail de Sajaan. Il s’ensuit une rencontre imprévisible entre deux individus que tout sépare.

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La vie domestique (I. Czajka, 2013) : desperate périurbain, Bertrand Pleven.

La vie domestique (Isabelle Czajka), France, Octobre 2013, 1h33

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Desperate périurbain

« Domaine du grand parc », indiquent des lettres posées sur un  panneau de bois, tandis que la voiture emprunte l’allée. Il ressemble étrangement à celui planté par le générique de la série télévisée américaine Weeds (1) à l’entrée d’« Agrestic », la gated community qui sert d’environnement aux deux premières saisons

Juliette et son mari rentrent d’un diner chez un voisin, chef d’une entreprise de photocopieuse et caricature de misogynie affable. Il a remis Juliette a sa place, celle d’une Desperate Housewife dont la seule ambition devrait être de s’ « occuper ».

Il fait nuit, la voiture progresse. On ne voit rien encore du cadre que le film va progressivement définir et indurer, celui d’un lotissement périurbain cossu, d’un espace social agissant comme une nasse sur notre captive  volontaire à son corps défendant  jouée par Emmanuelle Devos.

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Michael Kohlhaas (Arnaud des Pallières, 2013), Manouk Borzakian.
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Michael Kohlhaas, Arnaud des Pallières, 2013 (France).

On retiendra d’abord de Michael Kohlhaas son premier plan, qui donne aux deux heures qui suivent leur tonalité, les contamine, revenant décliné de diverses manières dans une sorte de leitmotiv paysager qui préside à la logique d’ensemble du film. La caméra s’attarde longuement sur un affleurement rocheux dans une plaine cévenole que révèle ensuite un plan d’ensemble, tandis que des rafales de vent hurlent dans les oreilles du spectateur et que la lumière change au gré du mouvement des nuages, à la manière de projecteurs balayant l’herbe rase. Arnaud des Pallières, aidé par la superbe photographie de Jeanne Lapoirie, pense ainsi son film dans et par l’espace, d’abord à travers la beauté terrible des paysages des Cévennes.

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World War Z (Marc Forster, 2013), Théo Latterner et Bertrand Pleven.

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Mondialisation zombie

World War Z, c’est d’abord des affiches, des fenêtres ouvertes sur des villes en guerre, représentant des hyper centres en feu à Paris, New-York ou Rio. On songe aux mots de M. Lussault : « Et chacun regarde mi-horrifié, mi-sidéré ce torrent visuel qui peut-être nous livre un nouvel archétype contemporain : l’urbain en état de guerre, en situation de catastrophe, un horizon de nos regards ? » (1). Ces affiches sont des arrêts sur image sur des paysages d’anéantissements, un point de vue distant, un cadre « bourgeois » reprenant une imagerie touristique pour y superposer une autre imagerie, non moins récurrente : le chaos apocalyptique qu’annonce le halo de lumière jaune au dernier plan. Situées (à Paris) préférentiellement dans les couloirs de métro et de RER, c’est-à-dire dans des lieux clos et souterrains, ces affiches semblent chercher à produire une ambiance oppressante en jouant de leur situation.

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Habiter New-York en poète (Frances Ha, Noah Baumbach, Etats-Unis, 2013), Manouk Borzakian.

Frances Ha, Noah Baumbach (Etats-Unis)

France-Ha_AfficheFrances a 27 ans, rêve de devenir chorégraphe mais se contente d’un travail de doublure dans une compagnie de danse, boit des bières, fume des cigarettes, fréquente des soirées branchées, regarde des films dans son lit avec sa coloc’… Tout pourrait aller pour le mieux mais la jeune New-yorkaise native de Sacramento se demande, avec une perplexité renouvelée lorsque son inséparable colocataire décide d’emménager avec une autre dans un quartier plus chic, de quoi demain sera fait : à l’approche de la trentaine, une certaine liberté lui échappe inexorablement, au rythme où l’espoir de rencontrer le prince charmant s’estompe, alors que plusieurs de ses ami(e)s se marient, trouvent un vrai travail, ont des enfants…

Aidé de la co-scénariste et actrice Greta Gerwig – désarmante de candeur, de gaucherie et de sincérité – Noah Baumbach filme une tranche de vie de la jeunesse bourgeoise new-yorkaise, qu’il découpe, avec un sens aigu de l’ellipse, en quatre chapitres. Belle idée s’il en est, il leur donne des adresses en guise de titres, faisant des logements successifs de l’héroïne entre Brooklyn et Manhattan le fil conducteur du film et de l’habiter son véritable sujet. Ce qui donne une jolie mise en récit des diverses stratégies que chacun met en place au quotidien pour s’approprier l’espace, montrant comment notre existence prend sens par d’innombrables arbitrages en termes de logement et de mobilité, arbitrages pouvant aussi bien, lorsque capitaux économique, social ou/et spatial viennent à manquer, relever du déchirement.

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Le discours géographique de Man of Steel (Zach Snyder, 2013), Gabriel Bideau.

Aborder le nouveau volet de Superman avec un regard d’abord géographique ouvre d’intéressantes perspectives sur la manière dont les États-uniens perçoivent leur espace et le monde en général.
Un monde centré sur les États-Unis mais avec un questionnement sur le futur bien spécifique.

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Un film centré d’abord sur les États-Unis, comme ensemble constitué

À plusieurs reprises des vues d’ensemble de la Terre sont présentes à l’écran, comme des images prises par des satellites. Elles sont dans leur grande majorité centrées sur les États-Unis et plus précisément sur la côte Est. On peut en particulier penser au moment où est à l’écran une image de la Terre vue de nuit ce qui fait alors ressortir la lumière émise par la Mégalopolis, rappelant d’ailleurs les travaux de R. Florida sur le light-based regional product où la lumière est d’abord signe de puissance.
D’autre part l’ultimatum envoyé à la Terre par le général Zod est en théorie reçu par la totalité des humains : outre les États-uniens, on voit des Espagnols, des Chinois et des nomades (d’abord d’Asie centrale puis du Sahara semble-t-il) le regarder. Cependant l’universalité s’arrête là, il n’y a visiblement aucune réaction d’autres autorités politiques ou militaires lors des affrontements sur Terre ou dans l’espace. Il faut croire que les autres puissances sont moins inquiètes face aux discours belliqueux.

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The Bling Ring (Sofia Coppola, 2013), Spring Breakers (Harmony Korine, 2013), Bertrand PLeven.

The Bling Ring, Sofia Coppola / Spring Breakers, Harmony Korine. Plongées en géographie obsessionnelle états-unienne

Affiche SPRING BREAKERS Affiche BLING RING« Aujourd’hui, l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel », J. Baudrillard, Simulations et simulacres

Sur les plages de Miami ou dans les villas de Beverly Hills, deux groupes d’adolescents, majoritairement féminins plongent en pleins hauts lieux médiatiques. The Bling Ring, cinquième long métrage de Sofia Coppola rappelle, dans une certaine mesure, le film d’Harmony Korine, Spring Breakers, sorti au printemps. La tendance est nettement au fluo et à l’utilisation des actrices à contre-emploi : des actrices pillées à Disney pour Spring Breakers, une héroïne de Harry Potter pour The Bling Ring. Des corps et des décors passent du petit écran au grand format : pourquoi ? Pour élever au rang d’art une esthétique « télé réalité » et remettre en scène encore et encore des lieux saturés d’images impossibles à réinventer ? Ou au contraire, pour tenter de jouer la carte de l’imposture pour mieux rendre compte et des comptes à un réel devenu, là plus qu’ailleurs, simulacre ?

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