En ces temps de commémoration des massacres qui ont amené au génocide arménien, il n’est pas inutile de revenir sur les textes des géographes qui ont abordé la question arménienne.

Commençons par Elisée Reclus. Après lui, une orientation scientiste de la géographie, une forme de pudeur devant ce qui est supposé du domaine du choix personnel et non pas de la science, et aussi un souci parfois exclusif du lien avec la géographie physique donnèrent à la littérature géographique un tout autre ton.

l-homme-et-la-terreElisée Reclus (1830-1905), un des géographes les plus importants de son temps, publie les 19 volumes de sa « Nouvelle Géographie universelle » chez Hachette de 1876 à 1894. Cet ouvrage lui vaut une grande célébrité internationale.

A partir de 1895, il rédige un autre grand ouvrage, « L’Homme et la Terre », qui est publié en feuilleton périodique puis en 6 volumes par la Librairie universelle de Paris, pour l’essentiel après sa mort de 1905 à 1908. Cet ouvrage innovant de géographie sociale appliquée à l’histoire de l’humanité se joue des cloisonnements disciplinaires de l’histoire et de la géographie de son époque.

 

 

Elisée Reclus mentionne abondamment les massacres perpétrés à l’encontre des Arméniens, spécialement dans le volume V de « L’homme et la terre », paru en 1905, soit dix ans avant les massacres que l’on commémore aujourd’hui. Car les massacres de 1915 sont précédés par une série d’autres. Reclus s’attache à décrire ceux de 1896 d’une manière très explicite :

« Les massacres d’Arménie, trop savamment organisés pour qu’on y vît le résultat de soulèvements populaires et de guerres entre races, furent de toutes les abominations modernes, celles, peut-être qui représentent le plus gros amas de crimes. »

« A Constantinople même, la tuerie du 26 au 29 août 1896 se fit avec une méthode qui témoigne de la volonté froide de l’ordonnateur des assassinats. La veille, on avait marqué à la craie les maisons des Arméniens destinés à la mort, malheureux qui, surveillés de toutes parts, ne pouvaient songer à fuir et n’avaient qu’à se résigner patiemment à l’inévitable. Puis, à l’aurore, les bouchers et gens de métiers sanglants, experts au dépeçage des bêtes, commençaient leur tournée et procédaient rapidement, sans tumulte et sans cri à l’abatage de leurs victimes : presque partout, l’opération se faisait en plein jour, sur le seuil de la maison qui devait rester tachée de sang, en signe du courroux impérial. Ainsi périrent des milliers d’hommes dans la force de l’âge. Les évaluations approximatives parlent de sept mille cadavres. Quant à ceux qui, de 1894 à 1896, et encore en 1900, périrent sous les coups des Kurdes, dans les provinces de Van, Erzerum, Amuret-el-Azis, Bitlis, Sivas, Diarbekir, Halep, les chiffres d’appréciation varient de 3 à 500 mille. » (ouvr.cit. p. 386)

Reclus insiste sur la responsabilité du sultan, et de tout le système politique de l’Empire Ottoman, tout comme sur la complaisance des « puissances » à son égard. Le sultan « peut amplement même user du droit de vie et de mort qui appartient aux souverains absolus »

Reclus, et cela reste, me semble-t-il, une absolue nouveauté, joint une carte des « Lieux de massacres en Arménie » (p.481) en précisant même dans sa légende que « Les points noirs indiquent quelques-uns des lieux d’égorgement ou de lutte ».

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Qu’on n’aille pas supposer quelque acharnement anti-turc chez Reclus : dans le même volume figure, dans un développement consacré à la Russie une carte de « Quelques lieux de pogromes récents » (p.469) à propos de la condition des Juifs.

Par la suite, à notre connaissance les géographes français ne se sont pas risqués à une telle cartographie. Non pas que le sort des Arméniens ait été systématiquement tu dans les manuels. On ne vise pas ici une revue exhaustive des écrits sur la question arménienne ; on se limite volontairement à quelques exemples de manuels généraux de ce qu’on a appelé la géographie classique, antérieure à 1970.

La question arménienne apparaît chez Isaïah Bowman et Jean Bruhnes  dans « Le monde nouveau » (Payot Paris 1928) Le sort des Arméniens y est sobrement et exactement décrit : « Les massacres et atrocités sans nombre qui se perpétuèrent jusqu’à ces dernières années eurent raison de la population arménienne ; 800.000 Arméniens, par exemple périrent entre 1914 et 1918 de la main des Turcs – assassinés, brûlés vifs, ou morts de faim. » (p.408)

Elle est mentionnée dans la Géographie Universelle (Géographie Universelle sous la direction de P. Vidal de la Blache et L. Gallois t. VIII Asie Occidentale. Armand Colin 1929). Dans ce volume, le proche Orient fut dévolu à Raoul Blanchard selon un étrange découpage spatial, où les pays du Caucase, distraits de l’Union Soviétique rejoignaient l’Asie Mineure. Blanchard s’est d’ailleurs plaint de n’avoir pu visiter les pays qu’il devait décrire. Il développe la question arménienne. Il note à propos des Arméniens de l’URSS «leur présence sur le sol arménien empêche la question arménienne d’être considérée comme prescrite : la grande tentative d’anéantissement a échoué du moment qu’elle n’a pas entièrement réussi » (p. 126)

Après 1945, la collection ORBIS des Presses Universitaires de France constitue un effort souvent accompli pour rendre compte du monde contemporain dans sa diversité régionale. Le monde entier n’a pas été couvert, mais la région qui nous intéresse a été présentée avec talent par Jean Dresch et Pierre Birot , sous le titre « La Méditerranée et le Moyen-Orient » (2 tomes, 1956 et 1964). L’Asie Mineure revient à Pierre Birot, qui traite aussi de la Péninsule Ibérique, de l’Italie et des Balkans. La préoccupation centrale de Pierre Birot est la géographie physique mais aussi la géographie rurale. Dans ce domaine, il est remarquable. En revanche, à l’exception du chapitre de géographie urbaine et industrielle de l’Italie confié à Pierre Gabert, villes et usines sont les parentes pauvres de cette géographie bien particulière. Ne parlons pas des questions de géographie politique. Aussi ne faut-il pas s’étonner de ce que la question arménienne soit traitée de façon succincte: Pierre Birot se contente de noter que «… les massacres des populations arméniennes, exécutés par les Kurdes, ont réussi à transformer en déserts ce qui était, à la fin du siècle dernier de riches campagnes… »

Il est heureux que la renaissance d’une géographie politique, avec les publications d’Yves Lacoste et la Revue Hérodote, à partir de 1976,  ait changé la manière de voir de la géographie française. Citons par exemple un bon article d’Anahide Ter Minassian (Hérodote, n° 53, 1989) qui présente « La diaspora arménienne » dans sa dimension géographique comme historique.

Michel Sivignon, avril 2015