Au XIXe siècle Pierre de Coubertin, aristocrate pacifiste libéral, a voulu contribuer à la paix des nations par la compétition sportive et a théorisé la « neutralité du sport » à travers l’olympisme. Comment le CIO (Comité international olympique) a-t-il pris le contrôle du sport international ? Comment le sport est-il devenu le lieu de la projection des puissances et un outil stratégique diplomatique de la géopolitique ?

Pour traiter ce vaste sujet, Patrick Clastres, historien du sport et des jeux olympiques*, Professeur à l’Université de Lausanne (ISSUL/CRHIM), directeur du Centre d’études olympiques et de la globalisation du sport, s’entretient pour ce dernier café de l’année 2025 au Café de Flore avec Micheline Huvet-Martinet.

P. Clastres (à droite) et M. Huvet-Martinet (photo Huet)

La « Planète olympique », le CIO (Comité international olympique) et l’« olympisation » du monde sportif

L’expression « planète olympique » renvoie à l’idée d’un processus culturel opérant un rapprochement des différents peuples de la planète, selon un modèle assez pyramidal en mobilisant une pluralité d’acteurs, notamment les Etats mais aussi les fédérations internationales sportives, les équipementiers, sponsors, médias sur lesquels le CIO exerce une sorte de tutelle hégémonique. Seules certaines ligues professionnelles, comme la NBA, sont assez puissantes pour lui échapper.

Fondé à Paris en 1894, sis à Lausanne depuis 1915, sans statut ni ressources commerciales jusqu’au seuil des années 1980, le CIO est parvenu à construire un monde alternatif qui s’est glissé dans les interstices des États, des économies et des sociétés. Depuis P. de Coubertin, il a fonctionné comme un club de gentlemen. C’est une sorte de concile, une « institution vaticane » dont les 106 membres se cooptent (initialement à vie) et qui parvient à contrôler la planète du sport international. Il s’appuie à la fois sur les fédérations internationales sportives qu’il rétrofinance après chaque JO mais aussi sur les comités nationaux olympiques apparus dans chaque pays depuis le début du XXe siècle. Seuls ces comités peuvent organiser les délégations et inscrire les athlètes aux JO sur la base de leurs performances attestées par les fédérations sportives nationales et internationales.

On peut parler d’« olympisation » du sport dans la mesure où le CIO projette à l’échelle mondiale son modèle d’organisation du sport. Son pilotage s’exerce aussi par un contrôle médiatique en attribuant les accréditations aux journalistes via l’Association Internationale de la presse sportive (apparue en 1924), et par une sécurisation de l’ordre juridique sportif international en organisant un droit international du sport autour du Tribunal arbitral du sport qu’il contrôle. Depuis 1985, le CIO accentue son contrôle et sa sécurisation financière en passant directement les contrats avec les grands sponsors. Il y a donc une véritable imbrication des institutions olympiques et du sport international dont le CIO est le grand ordonnateur. Toutes les fédérations internationales fonctionnent sur le modèle du CIO avec cooptation de leurs membres.

Le projet du CIO d’olympisation du monde passe aussi par la solidification du mouvement olympique à l’échelle planétaire en diffusant l’olympisme. Ce néologisme, forgé par P. de Coubertin postule l’avènement d’un monde rendu meilleur par l’éducation olympique, la paix des patries sportives et la neutralité du sport qui a une utilité sociale et pédagogique pour servir l’humanité.

Le CIO est malgré tout « un colosse aux pieds d’argile ». Ses faiblesses viennent essentiellement de son mode de financement lié aux contrats avec les sponsors et avec les villes d’accueil. D’où la nécessité de sécuriser à long terme (12 à 15 ans) son calendrier prévisionnel : ainsi ce sera Los Angelès (2028), Brisban (2032), probablement Mumbai (2036).  Les Allemands sont déjà positionnés pour 2040. Perspective longue aussi pour les J.O d’hiver : les Alpes en 2030, les USA 2034, la Suisse, en discussions avancées, pour 2038…

Le sport : un enjeu géopolitique à part entière ?

Le projet de P. de Coubertin était très politique dès le départ. Les Grecs ont manœuvré pour que les premiers J.O (1892) n’aient pas lieu à Paris mais à Athènes : il s’agissait de faire la promotion du Roi Georges 1er en renforçant et sécurisant sa nouvelle dynastie d’origine danoise.

Dans les premiers jeux, les athlètes s’inscrivaient à titre individuel ou au titre de leur club, c’est le cas notamment des étudiants américains qui venaient avec les maillots de leur club ou de leur université.  Ce n’est qu’en 1908 aux J.O de Londres, alors que s’affirment en Europe les nationalismes, que se déroule le premier « défilé des nations olympiques » avec 18 équipes sportives nationales, encore toutes occidentales. Les athlètes arborent alors les maillots de leur délégation nationale pour la parade inaugurale d’inspiration militaro-religieuse. C’est la première fois que les athlètes français portent le maillot avec un coq.

Les Etats s’intéressent alors vivement aux JO et cherchent à s’en emparer. Certains Etats, considérant les JO de P. de Coubertin comme trop « français » cherchent à organiser des jeux concurrents. Les Britanniques organisent des Jeux de l’Empire britannique (Imperial Games en1930) qui deviendront les Jeux du Commonwealth. Les YMCA, missionnaires sportifs des Etats-Unis constituent une kyrielle d’organisations de jeux concurrents et alternatifs à l’échelle régionale tels les Far Eastern Games à Manille (1913), les Balkan Games (1928) ou aussi des jeux en Amérique centrale… De son côté, l’URSS a voulu à plusieurs reprises contrer les JO jugés « bourgeois » en organisant ses propres jeux, les Spartakiades (1928-34) et aussi au moment du boycott de Los Angelès (1984).  Plus récemment, V. Poutine a cherché à créer des compétitions alternatives destinés aux BRICS pour ses athlètes évincés des compétitions depuis l’invasion de l’Ukraine.

Le sport : une arme de soft power ou /et de hard power ?

Alors que le sport est censé contribuer à la fabrique de la paix internationale, on a pu assister à des affrontements sportifs extrêmement violents pouvant parfois dégénérer entre certains pays à travers leurs équipes sportives ainsi la finale de basket à Munich en 1972, le match de waterpolo entre Hongrois et Soviétiques à Melbourne en 1956 ou d’autres épisodes en Hockey sur glace. Robert Edelmann** écrit que le sport est « the hardest of the soft powers and the softest of hard powers », c’est-à-dire que le sport constitue à la fois le soft power dans sa version la plus solide et l’expression la plus douce du hard power signifiant bien que le sport séduit et attire (soft power) mais repose aussi sur des logiques de puissance et d’affrontements contrairement à d’autres échanges culturels. Le sport présente cette singularité d’être une forme de violence mais dans le cadre pacifié d’une compétition réglementée dans un stade. Le sport atteint les esprits et les cœurs en introduisant l’idée qu’un Etat puissant gagne des compétitions sportives. Hitler, sur les conseils de Goebbels, utilise les JO de Berlin en 1936, alors même qu’il était contre l’esprit olympique qu’il jugeait libéral.  Par son attitude vis à vis des délégations d’athlètes, il a acclimaté l’opinion publique internationale à l’idée que l’Allemagne était respectueuse de l’ordre international. À l’occasion de son discours, il fait passer le double message de la puissance allemande et de son esprit pacifiste alors même qu’il réarmait. Il y a donc bien une véritable dualité du sport. Le soft power et hard power ne peuvent se déconnecter l’un de l’autre.

Les Etats actuels investissent les sports de différentes manières. Le record de médailles établissant une hiérarchie des nations par le sport, le soft power concerne la production de la puissance par le sport notamment en sélectionnant les athlètes. Alors que les pays autoritaires/totalitaires « quadrillent » leur jeunesse pour y repérer très précocement les futurs talents embrigadés dans des entraînements de « forçages » athlétiques stricts, les pays démocratiques procèdent suivant différents modèles appuyés sur les étudiants, les amateurs, le rôle plus ou moins important de l’Etat…

Un autre moyen pour les Etats d’exercer leur influence par le sport consiste à organiser des évènements et contrôler les fédérations internationales sportives en les infiltrant de l’intérieur pour en prendre le contrôle. C’est ce qu’avait déjà tenté l’URSS dans les années 1960. La Russie avant 2022 contrôlait 7 fédérations (notamment les sports de combat) soit en les finançant ou en faisant élire à leur tête des oligarques (escrime, tir) ou des alliés objectifs comme le président de la fédération internationale de judo, ancien cadet de l’armée de Ceauscescu, devenu citoyen autrichien qui possède un casino sur les bords du lac Balaton et communique en direct avec V. Poutine, lui-même ceinture noire de judo. La Chine finance actuellement la fédération internationale des sports universitaires ainsi que les fédérations de certains sports en Afrique en liaison avec le recul des Etats occidentaux.

Le contrôle d’une Fédération internationale permet aussi de contrôler (ou pas) les triches et les paris frauduleux estimés à 200 millions d’USD tous les ans. Certains organismes de paris sportifs pratiquent le blanchiment de l’argent (à Singapour ou dans les pays du Golfe par exemple) contribuant à créer une menace pour les démocraties. Il s’agit bien là d’un soft power.

Les athlètes : des acteurs diplomatiques et politiques ?

Les athlètes de haut niveau qui sont jeunes, vivent les compétitions comme des expériences essentielles dans leur carrière à titre individuel. Ils sont des « ambassadors in tracksuits » (ambassadeurs en survêtement). Cette expression souligne la dimension non officielle des athlètes en tant que représentants diplomatiques informels incarnant les valeurs et la puissance symbolique de leur pays. Ils sont maintenant intégrés dans la globalisation, médiatisés internationalement : ils voyagent beaucoup, s’entrainent souvent à l’étranger avec des coachs qui ne sont pas forcément de leur nationalité. En fait, ils relèvent du soft power mais incarnent parfaitement l’idée que le sport est à la fois soft et hard power. Finalement ils sont assez impuissants face aux enjeux de la géopolitique.

 Les exclusions, sanctions, boycotts sportifs sont-ils les outils de la pression politique internationale ? Quel est leur impact ?

Le premier boycott (oublié), celui de Montréal en 1976, a concerné 29 nations africaines qui ont refusé d’y participer pour dénoncer l’Apartheid. L’ONU s’est emparé de la question montrant bien que l’affaire dépassait l’espace de la planète des sports.

Le plus célèbre des boycotts, celui des jeux de Moscou en 1980, que la propagande américaine a présenté à l’époque comme une mesure de rétorsion contre l ‘invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique (1979), était en fait prémédité depuis deux ans. Le Secrétariat d’Etat considérait que c’était le meilleur moyen pour percuter l’opinion publique mondiale et l’opinion soviétique sur la question des droits de l’Homme, l’URSS ne respectant pas les accords d’Helsinki (1975). C’était aussi le moyen de soutenir les dissidents soviétiques.

La réplique soviétique quatre ans plus tard à Los Angelès a été présentée comme les représailles des Soviétiques et de leurs 17 alliés ce que ne confirment pas les études menées récemment sur les archives. En réalité, il apparait que les Soviétiques (et surtout la RDA) souhaitaient vivement y participer car ils étaient certains d’y triompher sportivement. Le boycott doit être porté au crédit des néoconservateurs américains issus de l’entourage de Reagan qui ont claironné sur tous les médias, y compris Radio Free Europe, qu’ils feraient tout leur possible pour faciliter le passage à l’Ouest des athlètes communistes. Un autre argument circulera en 2016, selon lequel l’URSS redoutait de nouveaux contrôles anti-dopage.

Les boycotts, très mal vécus par les athlètes, heurtent les opinions publiques travaillées depuis longtemps par le neutralisme sportif. Thomas Barr, Président du CIO, a martelé l’idée que les boycotts étaient inutiles même si le fait de marquer les esprits avait une certaine efficacité.

Après invasion de l’Ukraine (2022), les fédérations de ski et d’athlétisme ont exclu carrément les athlètes russes et biélorusses des compétitions internationales alors que le CIO ne les accepte aux JO de Paris (2024) qu’en les neutralisant, ce qui avait déjà été le cas pour les athlètes serbes et monténégrins aux jeux de Barcelone (1992) au moment de la guerre en Yougoslavie. A l’opposé, certaines fédérations, celles notamment plus proches de la Russie, comme le judo, ne les a exclus que tardivement en les réintégrant récemment. Ainsi se dessine une cartographie des influences russe, chinoise ou émirati à travers l’attitude des fédérations : une autre planète des sports apparaît.

La rivalité sportive Chine/Etats-Unis est-elle comparable à celle URSS/ Etats-Unis pendant la guerre froide ?

La Chine a mis du temps à rentrer dans l’arène olympique. Aux JO d’Helsinki (1952) la Chine de Mao n’envoie que très peu d’athlètes et finit par déclarer forfait pour protester contre l’autorisation donnée à la Chine de Tchang-Kaï-Chek d’envoyer une délégation. La République Populaire de Chine restera absente jusqu’aux JO de Los Angelès (1984) où elle obtient un assez bon palmarès (15 médailles). Entretemps, elle organise avec l’Indonésie de Soekarno les GANEFO (Games of the New Emerging Forces,1963), jeux concurrents pour le Tiers-Monde, contestant ainsi directement l’ordre sportif occidental et le CIO. La Chine a pu ainsi améliorer son niveau sportif et ne revenir aux JO qu’avec des sportifs de haut niveau. Des entraineurs sous le contrôle de l’Etat, pratiquent une sélection sévère sur des masses de jeunes enfants sur la base de leur morphologie. Il s’agit de produire des performances pour obtenir des médailles. Le retour de la Chine aux JO marque sa réintégration dans l’ordre international en affichant sa puissance à travers le sport, outil de reconnaissance diplomatique. La rivalité avec les Etats-Unis est très forte et le palmarès en faveur des Etats-Unis ne s’est joué à Paris que d’assez peu de médailles (les deux pays sont en 1ère place ex-aequo pour les médailles d’or). Pour le moment la rivalité Chine/Etats-Unis n’a pas atteint le même niveau de tension que la rivalité URSS/Etats-Unis pendant la Guerre froide car l’URSS a dominé les podiums de Melbourne (1956) à Barcelone (1992).

L’Inde de Modi cherche actuellement à rattraper son retard en se positionnant pour les JO de 2036. L’existence d’importants freins culturels à la « sportivisation » de la société indienne rend la situation indienne assez compliquée.

Le « sportwashing »

 Ce concept fabriqué aux Etats-Unis désigne l’usage stratégique du sport pour faire oublier son image internationale dégradée. C’est une forme de soft power défensif. Il s’agit d’organiser des compétitions internationales (Coupe du monde au Qatar 2022, JO de Sotchi en 2014, JO de Pékin), d’infiltrer des fédérations, en créant éventuellement des organisations concurrentes comme le fait l’Arabie Saoudite avec le golf. Contrôler la fédération de tir permet d’être en contact avec les marchands d’armes du monde entier. Certaines ONG dénoncent cette instrumentalisation politique du sport mais globalement les institutions sportives, notamment le CIO, l’acceptent compte tenu de la puissance (parfois financière) des Etats concernés.

Peut-on parler d’une fragmentation de la planète sportive à l’image de la fragmentation du monde ?

Le CIO empêche la fragmentation du monde sportif par le contrôle qu’il exerce sur la planète sportive. Le contrôle du dopage aurait pu lui échapper en s’installant à Ottawa (plutôt qu’à Lausanne) mais le CIO est parvenu à créer une agence mondiale de détection du dopage qu’il contrôle.  La tentative de la Russie de faire éclater le système par l’organisation des jeux des BRICS n’a pas fonctionné pour le moment.

Questions du public

  1. Place des femmes dans le monde olympique.

Le CIO est un club très masculin dès le départ. Les deux premières femmes siègent au CIO en 1981 ; elles représentent actuellement 42% des membres du CIO présidé depuis 2025 par une femme, la sportive africaine zimbabwéenne Kristy Coventry qui va devoir s’imposer dans un monde d’hommes. Seulement deux fédérations internationales sont présidées par une femme. Une étude sociologique genrée des membres du CIO révèle que les femmes sont, à l’exception de deux, issues des classes moyennes inférieures alors les 25 membres les plus visibles sont des hommes issus de milieux économiques dirigeants.

En ce qui concerne les athlètes, P. de Coubertin était fermement opposé à la participation des femmes en compétition. Pour lui l’olympisme était doctrinalement, aristocratique et masculin, voire viriliste : « une Olympiade femelle serait impraticable, inintéressante, inesthétique et incorrecte » (1912). C’est aux JO de Paris en 1900 que les premières athlètes ont été autorisées à concourir. Leur participation a longtemps été marginale, cantonnée à des sports « acceptables » ou « mondains » (natation, gymnastique, tennis, golf) ; elles sont alors majoritairement issues de milieux populaires. L’accès des femmes aux compétitions n’a pas été spontané, mais le résultat des luttes comme celle de l’athlète militante féministe Alice Milliat qui institua en 1922 des JO alternatifs féminins, dissous en 1936 pour être intégrés aux J.O, consacrant ainsi l’entrée plus massive des athlètes féminines dans la compétition. Les résistances sont restées fortes jusque dans les années 1960-70.  Les progrès ont été alors considérables jusque dans les années 2020 tant quantitativement et que dans le nombre d’épreuves féminines reconnues. A Paris en 2024, il y a eu une parité stricte femmes/hommes ; cependant certains pays n’ont pas eu de délégation féminine (Etats du Golfe) et des inégalités subsistent, tant dans la couverture médiatique des épreuves féminines que dans l’encadrement, le financement ou la rémunération (hors JO). Le sport reste un espace de domination masculine régulée.

  1. Rôle des acteurs économiques de la planète olympique.

Les J. O ont vécu sans sponsors jusqu’en 1985. La déclassification des archives de la CIA a permis de démontrer que les athlètes des pays du bloc soviétique, notamment les pays d’Europe de l’Est, étaient les meilleurs sur les podiums tout en respectant la règle olympique de l’amateurisme car ils étaient déclarés officiellement « amateur » par leur Etat ce que ne pouvaient pas faire les Etats occidentaux (Etats-Unis notamment) qui respectaient la charte olympique : leurs meilleurs athlètes étant professionnels, ils ne pouvaient pas participer aux JO. Les Etats-Unis ont fait pression via la CIA et les entreprises de l’entertainment sportif américain sur le président du CIO Samaranch pour qu’il mette fin à la règle de l’amateurisme et qu’il opère une mutation dans le fonctionnement du CIO (qui reste statutairement une association privée de droit suisse) pour lui permettre de se commercialiser et de gagner une autonomie financière totale vis-à-vis des Etats. La création du programme TOP (The Olympic Partners) permet au CIO de passer des contrats avec des sponsors ce qui assure aux Etats-Unis en liaison avec l’explosion des droits TV un contrôle sur les JO.  Pour desserrer cet étau américain, le CIO a fait rentrer d’autres grandes entreprises notamment japonaises (Seiko pour le chronométrage) ou sud-coréennes.  Les sponsors historiques (Coca-Cola, Omega) demeurent puissants même si le CIO refuse que les los des marques soient visibles dans l’espace des compétitions.

  1. Les JO d’hiver ont-ils le même impact géopolitique ?

 Le fait que la majorité des stations de sports d’hiver soient de facto dans l’hémisphère nord réduit le rôle géopolitique des jeux d’hiver qui se jouent entre puissances occidentales à de rares exceptions près (bobsleigh jamaïcain). Les enjeux des jeux d’hiver sont différents dès leur création à Chamonix en 1924 : il s’agissait pour les offices de tourisme de faire tourner les jeux dans l’arc alpin pour attirer les touristes et les pratiquants de sports d’hiver en vue de développer les stations des Alpes, ce qui a très bien fonctionné puisqu’à la fin des années 1920 les « jeux du Nord » des pays scandinaves ont disparu. Les enjeux sont davantage économiques (le développement des montagnes) que géopolitiques. Cependant actuellement, l’ancien consensus, général dans les sociétés occidentales, pour la pratique des sports d’hiver n’est plus de mise. Le CIO est bien conscient qu’il y a épuisement du modèle des jeux d’hiver pour des raisons financières et environnementales.  Le réchauffement climatique qui raréfie la neige, oblige à utiliser davantage de neige artificielle laquelle pose de gros problèmes d’alimentation en eau des citernes en altitude. Ainsi les JO des Alpes en France en 2030 sont-ils contestés.

  1. Attitude du CIO en cas de demande de boycott des athlètes olympiques israéliens à Los Angelès en 2028 ?

Le CIO, déjà confronté à cette question pour les JO de Paris 2024, a éludé le problème, prétendant qu’Israël n’a pas enfreint la charte olympique. La géopolitique du sport doit souvent être rapportée aux institutions sportives. Le dossier ukrainien a aussi été évoqué pour se défaire de l’emprise russe sur certains pans du sport international. Les athlètes russes et biélorusses ont été finalement autorisés à concourir en tant qu’athlètes individuels neutres, ce qui supposait aucune participation en équipe ni à la parade olympique. On verra ce que sera la situation en 2028.

  1. Que peut-on anticiper pour les prochaines années pour les Etats-Unis ?

Il y a une fenêtre de visibilité remarquable à venir en faveur des Etats-Unis. C’est une situation exceptionnellement favorable pour D. Trump : aucun leader dans l’histoire du sport international n’a eu la chance d’accueillir coup sur coup pendant son mandat et la coupe du monde de la FIFA (2026) et les JO à Los Angeles ainsi que diverses autres compétitions en 2027.On verra comment D. Trump gérera cette exception sportive internationale.  Il annonce déjà qu’il refusera les athlètes transgenres ainsi que les visas de certains pays du Sud.

  1. Comment le CIO sélectionne-t-il les sports du programme olympique ?

La géopolitique du sport olympique n’est pas celle du sport international. Le CIO choisit les disciplines et épreuves sportives au programme des JO, en composant avec les FI qui ont systématiquement développé leurs propres championnats du monde depuis les années 1970 grâce à l’argent des télévisions et des sponsors. Le programme olympique est en partie hérité de celui de P. de Coubertin qui concevait les JO comme des expositions universelles sportives. Les sports étaient alors majoritairement occidentaux, élitaires (escrime, golf, yachting, aviron…) tout en acceptant des sports plus populaires (gymnastique, tir, boxe, cyclisme…). L’amateurisme qui a été la règle d’or jusqu’aux années 1980 était une barrière de race, de classe et de genre (no women, no workers).

La démocratisation progressive a autorisé la participation de professionnels et l’ouverture géographique des villes d’accueil a permis l’extension du programme : ainsi le judo a été admis à Tokyo (1964) et le Tai Kun Do avec les jeux de Séoul (1988). La Chine a tenté en vain d’avoir le Kung Fu pour JO de Pékin (2008).  Les sports californiens sont apparus (le surf) ainsi que plus récemment, de nouveaux sports, parfois éphémères. Ils ne sont pas forcément liés à la culture sportive mais parfois au monde économique et à l’intérêt des sponsors (mountain bike). Le karaté est apparu puis a disparu. Le Break dance connaitra le même sort après Paris 2024. Pour être admis par le CIO, il faut qu’un nouveau sport soit soutenu par sa fédération sportive et puisse être évalué facilement.

 

Notes :

*Patrick Clastres, Les Jeux olympiques de 1892 à 2024. Une aventure mondiale », PUR 2025. https://pur-editions.fr/product/10036/les-jeux-olympiques-de-1892-a-2024

**Professeur à l’UCSD, spécialiste d’histoire du sport et de l’URSS.

 

Micheline Huvet-Martinet, décembre 2025