Aux observateurs de la situation mondiale inquiets du (ou des) conflit(s) qui affecte(nt) le Moyen-Orient actuellement, le dernier numéro de Questions Internationales vient rappeler qu’il existe une zone beaucoup plus dangereuse à terme pour la paix mondiale. Son titre Insécurité en Asie. Les grandes manœuvres est sans ambiguïté. Le terme « Asie » recouvre ici les espaces terrestres et maritimes que les Européens appelaient Extrême-Orient et que les Américains préfèrent nommer aujourd’hui Indo-Pacifique. En abordant le sujet sous des angles différents, les dix articles principaux de la revue démontrent que c’est là que s’exerce la concurrence entre les deux premières puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine.

La fin du multilatéralisme qui a caractérisé la seconde moitié du XXe siècle a laissé place à la rivalité entre des Etats qui fondent leur volonté de puissance sur un nationalisme exacerbé et non sur l’opposition entre deux idéologies comme au temps de la Guerre froide (1). Le terrain de manœuvres où s’exerce la lutte entre l’Etat qui veut rester la première puissance mondiale (les Etats-Unis) et celui qui veut la gagner (Chine) est l’Indo-Pacifique. La Chine y est prépondérante sur le plan continental et les Etats-Unis qui y ont de nombreux alliés, sur le plan maritime.

 Les domaines de l’affrontement sino-américain

Dans un contexte global de course aux armements (624 milliards dépensés en Asie-Océanie en 2024) (2), Xi Jinping décide en 2013 de mettre l’accent sur la défense maritime (bateaux et sous-marins). Les Chinois sont en effet défavorisés par la géographie car leurs principales activités économiques sont situées sur la côte orientale qui est bordée d’îles séparées par des détroits peu profonds, surveillés par la marine américaine dont les navires spécialisés et les porte-avions croisent dans le Pacifique. Pour assurer la sécurité des « routes de la soie maritimes », les Chinois misent sur un matériel de pointe (navires équipés de moyens anti-missiles sous-marins, stations-radars, missiles de croisière anti-navires…).  La domination du Pacifique est un enjeu majeur entre les deux premières puissances. Les Etats-Unis, encore en tête de cette compétition ne garderont leur première place que s’ils progressent en matière d’IA et d’ordinateurs quantiques.

Chine et Etats-Unis sont aussi des puissances nucléaires. Dans ce domaine aussi Xi Jinping a fait un gros effort pour moderniser un arsenal qui comprend des sous-marins lanceurs d’engins. Certes les Chinois défendent la doctrine du « non-emploi en premier » mais le partenariat stratégique signé, en 2024, avec ses deux voisins, russe et coréen du Nord, font craindre aux Américains le risque d’une « guerre nucléaire limitée » (3). Face à cette menace, Japon et Corée du Sud, qui accueillent des capacités nucléaires américaines, débattent de l’intérêt du nucléaire pour leur pays.

La rivalité sino-américaine s’exerce aussi dans le domaine économico-financier. Grâce à des investissements massifs en R.D. (sept fois plus d’ingénieurs ont été formés en Chine qu’aux Etats-Unis en 2024) (4), la Chine est leader dans plusieurs domaines comme les semi-conducteurs, les voitures électriques, l’IA… Son développement est tiré par les exportations et une politique mercantiliste. Les « nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative, 2013) renforcent la centralité de la Chine dans l’économie mondiale. Elles favorisent le développement d’infrastructures dans de nombreux pays du Sud global qui deviennent de plus en plus attachés aux normes chinoises. Cette politique est favorisée par la récente politique de Donald Trump (augmentation des droits de douane et suppression de l’USAID). Mais l’économie chinoise est fragilisée par le vieillissement de sa population et la faiblesse de son commerce intérieur.

Le soft power n’est pas absent de la rivalité sino-américaine. Face à un Etat américain qui serait le champion des libertés et des droits de l’homme, la Chine ne cherche pas à défendre un modèle marxiste de société. Pour rallier le Sud global à Pékin, elle pratique la propagande du « gagnant-gagnant » et développe les Instituts Confucius. En multipliant les partenariats, elle donne l’illusion de relations égalitaires, bien éloignée de l’image négative qu’ont les Occidentaux du régime.

Les revendications territoriales chinoises

C’est au nom du nationalisme que la Chine revendique Taïwan et les archipels des Mers de Chine orientale et méridionale qui la séparent des eaux profondes du Pacifique, même si l’idéologie (la démocratie taïwanaise) et les intérêts économiques (pêcheries et hydrocarbures) ne sont pas des raisons négligeables (5). Les tensions sont croissantes entre les deux Républiques chinoises. L’armée de la Chine populaire serait prête à envahir Taïwan en 2027 alors que le « parapluie américain » semble plus fragile sous la présidence de Donald Trump. Néanmoins, Taïwan est toujours présentée comme une priorité de la politique américaine et, pour renforcer ses capacités militaires, elle procède à de nombreux achats d’armements aux Etats-Unis. Mais malgré sa force militaire, il semblerait que la Chine préfère user de l’arme psychologique pour réduire le moral des Taïwanais (fake news et exercices militaires autour de l’île).

C’est en s’appuyant sur des arguments juridiques que Pékin justifie ses revendications sur Taïwan et sur l’archipel des Ryukyu (îles japonaises qui abritent plusieurs bases américaines) (6).  Mais son argumentation s’oppose aux principes onusiens qui défendent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à la Convention internationale de Montego Bay (1982) qui réglemente le découpage des espaces maritimes côtiers. Taïwan est reconnu comme un Etat en droit international.

Hésitations des Etats périphériques

Face à cette rivalité sino-américaine, comment se positionnent les pays d’Asie du sud-est ? C’est un espace de conflits anciens qui n’ont pas été réglés, notamment des conflits frontaliers (Malaisie/ Indonésie dans la mer des Célèbes, Philippines/ Malaisie au nord de Bornéo…et récemment Cambodge/Thaïlande).

Américains et Chinois ont leurs alliés traditionnels.

Régulièrement la Chine fait des propositions de coopération à ses voisins d’Asie du sud-est. Elle a procédé à des exercices militaires communs, en 2015-2046, avec la Thaïlande, le Cambodge, la Malaisie et le Vietnam et les sommets qui regroupent les chefs de la défense de l’ASEAN se réunissent en Chine. Mais ces Etats sont attachés à leur souveraineté et redoutent les revendications territoriales chinoises. On peut parler actuellement de « diplomaties flottantes » (7). Un allié de la Chine occupe une place particulière, la Russie (8). « Puissance asiatique moyenne » selon le Lowy Institute, elle a une présence accrue dans le paysage stratégique asiatique et un poids croissant dans les échanges commerciaux (en 2024 la Russie a fait 66% de son commerce extérieur avec les pays asiatiques). Mais la Russie a une image brouillée en Asie, apparaissant comme fondamentalement occidentaliste et peu attractive pour les investisseurs. La guerre en Ukraine a fait disparaître son statut de « pont » entre l’Europe et l’Asie.

Les pays proches des Etats Unis depuis la Guerre froide (Philippines, Thaïlande, Singapour…) ont de plus en plus de réticence à l’encontre d’un allié dont on met en doute la réalité de la protection. La politique de Donald Trump a sapé la confiance dans le « parapluie américain » et on se tourne vers l’Australie, le Canada, l’Union européenne. Même à Taïwan, pourtant toujours présentée comme une « priorité » américaine, l’inquiétude grandit. Aussi le gouvernement de Taïpeh procède-t-il au renforcement des équipements militaires actuellement obsolètes.

Les difficultés à déchiffrer la politique extérieure trumpienne ont aussi sapé la confiance du Japon et de la Corée du sud dans les garanties de sécurité américaines. Face à la triple menace des trois puissances nucléaires, Chine, Corée du nord et Russie, qui lui sont voisines, le Japon a profondément modifié sa politique de défense. Si l’article 9 de sa Constitution de 1947 qui lui interdisait de faire la guerre, a été amendé dès les années 50, ce sont les gouvernements de Shinzo Abe (2006-2020) puis de Sanae Takaichi (élue en 2025) qui ont remilitarisé le Japon grâce à une augmentation considérable du budget militaire. L’actuelle Première ministre a assoupli les principes non nucléaires de 1967 et accepté l’accueil de capacités nucléaires américaines.

Les grands articles de la revue ont montré l’instabilité politique, idéologique, diplomatique de l’Asie-Pacifique pour des raisons internes à leur histoire, que renforce la politique erratique de Donald Trump. Quelques articles courts (« Pour aller plus loin ») développent des cas précis de cette « insécurité en Asie ».

Si une vague de démocratisation avait touché plusieurs pays de l’Asie de l’Est à la fin des années 80/90 (Philippines, Taïwan, Indonésie, Corée du Sud…), on assiste à un reflux démocratique depuis 2010 que ce soit sous forme de coups d’Etat militaires (Thaïlande, Birmanie), par la concentration du pouvoir dans les régimes à parti unique (Chine, Cambodge) ou par la montée de l’extrême-droite nationaliste dans les démocraties consolidées (Inde, Japon) (9). Parmi les régimes les plus durs que subissent les populations asiatiques, on peut évoquer la Birmanie (Myanmar) qui intéresse bien peu la presse internationale alors qu’en janvier 2026 ont commencé, à La Haye, les audiences qui mettent en cause le pouvoir birman pour génocide présumé des Rohingyas musulmans. La guerre civile qui oppose des forces démocratiques à la junte militaire est « oubliée » des médias malgré ses nombreux morts et ses millions de personnes déplacées. Le soutien de la Chine, grosse importatrice des matières premières birmanes, et de la Russie rend impossible toute action du Conseil de sécurité des Nations Unies (10).

Même si l’Indo-Pacifique n’est pas actuellement le théâtre de guerres ouvertes interétatiques, les sujets de conflit sont nombreux entre des Etats, de plus en plus autoritaires et nationalistes, qui font un gros effort d’armement. Cette situation est d’autant plus inquiétante que deux d’entre eux, Chine et Corée du nord, (et même trois si l’on compte la Russie) sont des puissances nucléaires. Un troisième pourrait le devenir bientôt, le Japon.

 Notes :

1)     S. Sur, A l’ombre de la rivalité sino-américaine
2)     Y. Boyer, La rivalité sino-américaine au cœur de la course aux armements en Asie
3)     T. Abram, Les (dés)équilibres nucléaires en Asie
4)     J.-P. Cabestan, La stratégie de puissance de la Chine
5)     C.E. Detry, Taïwan et les mers de Chine, le centre du monde
6)     J.-P. Burdy, Tensions dans les Ryukyu. Face à la Chine, le Japon militarise l’archipel du Sud-Ouest
7)     S. Boisseau du Rocher, Asie du Sud-Est : la sécurité en équilibre
8)     I. Facon, La Russie, acteur périphérique en Asie
9)     E. Mérieau, Vers une généralisation des régimes autoritaires en Asie ?
10)   A. Lorin, Une nation en suspens : la Birmanie

 

Michèle Vignaux, juin 2026