Résumé
Une part importante de la population française subit une situation de précarité alimentaire, c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas d’un accès garanti à une alimentation suffisante, de qualité et choisie. Les facteurs de la précarité alimentaire sont multiples. Au-delà de la dimension économique, des aspects spatio-temporels, pratiques et socio-culturels entrent en compte. Pour lutter contre la précarité alimentaire, le système traditionnel d’aide alimentaire reste la principale réponse institutionnalisée, mais présente de nombreuses limites. En réponse, diverses formes alternatives d’aide émergent, portées par des acteurs divers, tant institutionnels qu’associatifs. Les institutions publiques à plusieurs échelles (État, Départements) s’engagent aujourd’hui dans l’accompagnement des transformations de l’aide alimentaire. Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) apparaissent notamment comme un nouveau levier pour lutter contre la précarité alimentaire au plan territorial. L’action publique reste cependant largement dans une logique d’amélioration de l’existant, quand certains acteurs de la société civile, autour du projet de Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA), défendent un changement de paradigme pour aller vers un droit universel à une alimentation de qualité.
Les intervenantes
Enseignante-chercheuse à Avignon Université (UMR ESPACE), Claire Néel a réalisé son doctorat en géographie et aménagement du territoire sur l’accessibilité alimentaire dans les territoires ruraux et continue à travailler sur ce sujet. Lors de ce Café Géo, elle définit la précarité alimentaire et expose les leviers de lutte existant en France.
Sa présentation est complétée par une intervention de Marie Walser, chargée de recherche-action au Laboratoire des Communs de l’Alimentation (LaBoca). Membre du comité scientifique en charge de l’expérimentation de la Caisse Alimentaire Commune de Montpellier, elle présente cette initiative locale qui s’inscrit dans le cadre du projet de Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA).

Intervention de Claire Néel : Précarité alimentaire en France et leviers d’action
Quelques chiffres sur la précarité alimentaire en France introduisent la présentation. 31 % des Français rencontrent des difficultés financières pour se procurer une alimentation saine leur permettant de faire trois repas par jour[1]. Cette précarité recouvre deux dimensions : d’une part, la quantité avec 16 % des Français qui n’ont parfois pas accès à suffisamment de nourriture (c’était 9 % en 2016), d’autre part, la qualité et la variété (39 % seulement déclarent pouvoir manger tous les aliments qu’ils veulent, contre 50 % en 2016)[2].
Définition de la précarité alimentaire
La notion de sécurité alimentaire est souvent employée à l’échelle internationale, mais l’approche qui prédomine en France est celle de la précarité alimentaire. Cette notion renvoie au vocable de la précarité utilisé dans les politiques publiques nationales et se trouve être une déclinaison thématique de situations de précarité plus larges.
Elle permet aussi de mettre l’accent sur les multiples dimensions de l’acte alimentaire, au-delà de la fonction biologique. En effet, manger, c’est nourrir le corps, mais aussi partager un repas (dimension sociale), prendre plaisir à manger (dimension hédoniste) ou encore exprimer son identité (dimension culturelle). L’approche par la précarité alimentaire permet d’évoquer la difficulté des personnes à avoir accès à une nourriture suffisante en quantité et qualité en prêtant attention à leur expérience vécue.
Plusieurs travaux ont donné des définitions de la précarité alimentaire. Elle est ainsi définie comme une « situation dans laquelle une personne ne dispose pas d’un accès garanti à une alimentation suffisante et de qualité, durable, dans le respect de ses préférences alimentaires et de ses besoins nutritionnels, pouvant entraîner ou découler de l’exclusion et de la disqualification sociale ou d’un environnement appauvri » (Labo de l’ESS, 2021) ou encore une « conjonction entre une situation de pauvreté économique et une série d’empêchements socio-culturels et politiques dans l’accès à une alimentation durable » (Terra Nova, 2011).
Ainsi la précarité alimentaire désigne un déficit d’accès à une nourriture suffisante en quantité, de qualité et adaptée aux besoins et préférences des individus. Elle résulte d’un cumul de plusieurs difficultés.
Les dimensions d’accessibilité alimentaire
Pour saisir comment les personnes se retrouvent en situation de précarité alimentaire, il faut comprendre la notion d’accessibilité alimentaire : plus elle est faible, plus les risques de précarité alimentaire sont importants. Cette accessibilité recouvre quatre dimensions : économique, spatio-temporelle, pratique et culturelle.
La dimension économique est la plus évidente. Le manque d’argent représente un frein majeur dans l’accès à la nourriture. L’alimentation pèse lourd dans le budget des ménages défavorisés. Par ailleurs, pour ces ménages, l’alimentation est une variable d’ajustement : les dépenses obligatoires et incompressibles (loyers, charges, etc.) sont payées en priorité et le budget dédié à l’alimentation se trouve ajusté selon l’argent restant (cela peut amener à limiter les achats de certains aliments comme la viande rouge ou les fruits et légumes).
La dimension spatio-temporelle met en évidence l’impact de l’environnement alimentaire (au sens de l’offre alimentaire présente sur un territoire) sur l’accès à l’alimentation. En fonction de son lieu de résidence et de sa mobilité, chacun a accès à un environnement alimentaire plus ou moins riche et diversifié. En milieu rural, les enjeux de mobilité sont renforcés par les moindres densités commerciales et la dépendance à l’automobile. Cela est d’autant plus problématique pour les ménages les plus précaires, qui sont nombreux à ne pas avoir de voiture et qui subissent plus fortement les coûts associés aux déplacements. Par ailleurs, la dimension temporelle peut aussi être un frein majeur car les lieux de vente ne sont pas ouverts en continu : sur l’année, certains points de vente ne sont ouverts que l’été par exemple, sur la semaine certains lieux d’approvisionnement ne sont accessibles que certains jours (marchés de plein vent, commerces ambulants) et au sein d’une même journée les magasins ont des horaires d’ouverture limités.
La dimension pratique se retranscrit surtout à l’échelle du logement. Il importe d’avoir un espace et un équipement adéquats, ainsi que des compétences, pour pouvoir cuisiner. Une personne interrogée dans le cadre des recherches de Claire Néel explique qu’avec sa très petite cuisine et en l’absence de congélateur, elle se retrouve dans l’obligation de cuisiner le jour-même, la totalité des denrées qu’elle obtient de l’aide alimentaire (qui sont généralement en limite de péremption car issues des invendus du secteur agro-industriel).
La dimension sociale et culturelle renvoie à plusieurs éléments. L’isolement social peut entraîner des situations de précarité alimentaire, lorsque les personnes perdent le goût de se faire à manger. L’inadéquation culturelle représente aussi un enjeu, surtout pour les personnes immigrées qui, en arrivant en France, ne trouvent pas les aliments qu’elles ont l’habitude de cuisiner. Enfin, les espaces d’approvisionnement peuvent exclure certains publics. Certains lieux présentent un entre-soi social, comme les systèmes alimentaires alternatifs fréquentés par une population avec des forts capitaux sociaux et culturels. Les populations défavorisées peuvent ne pas s’y sentir à l’aise.
Une évaluation difficile de la précarité alimentaire
La précarité alimentaire est bien plus qu’un problème économique, elle est multidimensionnelle, ce qui la rend difficile à évaluer. Aujourd’hui, les données chiffrées viennent directement des associations d’aide alimentaire, ce qui les rend incomplètes et peu fiables. Par ailleurs, ces données ne tiennent pas compte des populations qui sont en situation de précarité alimentaire mais qui ne recourent pas à l’aide alimentaire pour plusieurs raisons (éloignement trop important, méconnaissance, honte etc.).
Face à ce constat, plusieurs outils ont été mis en place, dont un indice de risque de précarité alimentaire développé par le Département de l’Hérault, l’UMR Innovation (INRAE) et la Chaire Unesco Alimentations du monde. Réalisé par le croisement de plusieurs facteurs de risque, il cartographie le niveau de vulnérabilité des territoires communaux. Cet outil montre que dans l’arrière-pays, les niveaux de risque sont très élevés alors que dans le même temps l’implantation des structures d’aide alimentaire est très faible.

Carte 1 : Niveau de risque de précarité alimentaire dans les communes héraultaises (source : https://obso-alim.org/identification-des-risques-de-precarite-alimentaire/)
Leviers d’action contre la précarité alimentaire
Ici sont présentés les leviers d’action institutionnels mais il convient de se souvenir qu’il en existe aussi d’autres, plus informels.
Le système d’aide alimentaire tel qu’il s’est structuré dans les années 1980 – lors d’une période de crise socio-économique importante – avec la formation de grandes associations (Banque alimentaire, Restos du cœur), devait être provisoire. Pour autant, il s’est pérennisé et institutionnalisé sous la forme de dons de denrées alimentaires. Ce système passe aussi par les échelons communaux avec les Centres Communaux d’Action Sociale (CCAS) qui dispensent souvent des aides alimentaires. Ce système est toutefois aujourd’hui remis en cause car il ne garantit pas un accès digne à une alimentation de qualité. En effet, les bénéficiaires de cette aide n’ont pas le choix des denrées qu’ils obtiennent et celles-ci sont, par ailleurs, souvent de faible qualité. De plus, l’expérience de l’aide alimentaire est stigmatisante et dévalorisante, ce qui amène Bénédicte Bonzi (2019) à parler de « violences alimentaires ». D’autre part, au niveau macro, ce système d’aide alimentaire est un maillon à part entière du système agro-industriel, en ce qu’il offre un débouché économique aux surplus de production.
Face à ces limites, plusieurs transformations sont en cours. Dès les années 1990, le modèle des épiceries sociales se développe pour se rapprocher des modes de consommation classiques et offrir une expérience moins stigmatisante et plus de choix dans les produits disponibles. En outre, depuis les années 2010, d’autres formes alternatives ont vu le jour pour offrir des produits de meilleure qualité et une expérience plus respectueuse de la dignité des personnes : paniers solidaires, groupements d’achat (VRAC), etc. Enfin, aujourd’hui, le projet de Sécurité Sociale Alimentaire (SSA) porte un changement de paradigme : il ne s’agit plus de réparer a posteriori les inégalités alimentaires mais de les prévenir en offrant un accès universel à une alimentation de qualité pour tous.
Depuis la crise Covid – qui a exacerbé cette précarité –, les associations sont de plus en plus accompagnées par les pouvoirs publics. En 2020, le Comité national de coordination de la lutte contre la précarité alimentaire (Cocolupa) est créé et a débouché sur un plan d’action en 2021 et sur le programme Mieux manger pour tous ! en 2022. Ce programme a permis la mise en place du fonds d’alimentation durable en 2023 qui vise à renforcer la qualité de l’aide alimentaire.
À l’échelle de l’Hérault, il existe un fort engagement du Département de par ses compétences en matière de solidarité et de cohésion territoriale. Le Département a mis en place un Observatoire des solidarités alimentaires qui vise à caractériser la précarité alimentaire au plan territorial. C’est aussi un espace de réflexion et de coordination pour tous les acteurs impliqués. Par ailleurs, le Département joue un rôle dans le maillage territorial de l’aide alimentaire avec pour objectif d’augmenter l’implantation des structures dans les zones rurales. Il promeut aussi l’amélioration de la qualité des denrées proposées, notamment par le développement des épiceries sociales ou encore des expérimentations comme les bocaux solidaires (valorisation d’invendus du MIN de Montpellier par des acteurs de l’économie sociale et solidaire, distribués ensuite à des structures d’aide alimentaire).
Le Projet Alimentaire Territorial (PAT) est également un levier de lutte en essor contre la précarité alimentaire. Ce dispositif national mis en place en 2014 a pour objectif de réunir l’ensemble des acteurs du système alimentaire d’un territoire pour co-construire une politique alimentaire commune. Ce dispositif a connu un grand succès, avec dix PAT mis en place dans le département de l’Hérault. Si initialement, les PAT étaient centrés sur les questions de circuits courts et de relocalisation de l’alimentation, ils se sont progressivement tournés vers les questions de justice sociale, notamment après la crise Covid. Aujourd’hui, la mise en place d’actions de lutte contre la précarité alimentaire fait partie des critères de labellisation ministérielle des PAT. Les PAT ont trois rôles majeurs : constituer un espace de coordination, soutenir sur le plan financier et technique les initiatives locales et être un espace d’expérimentation. S’ils représentent un potentiel important, la mise en œuvre concrète se heurte cependant à de nombreux obstacles, dont la difficulté à faire participer les acteurs de l’action sociale à la gouvernance.
Marie Walser : présentation de la Caisse Alimentaire Commune de Montpellier
Le projet de sécurité sociale de l’alimentation
La sécurité sociale de l’alimentation est un projet politique qui a pour objectif de faire de l’alimentation choisie un droit pour toutes et tous. Il repose sur trois piliers : l’universalité car il doit bénéficier à l’ensemble des citoyens (et non pas uniquement aux populations les plus précaires), la cotisation sociale, considérant que chacun doit contribuer, selon ses moyens, à la constitution d’un budget collectif, qui est ensuite redistribué à des fins d’achats alimentaires, et le conventionnement démocratique car les achats alimentaires doivent être faits dans un circuit de points de vente choisi par les citoyens sur des critères de qualité(s).Ce projet politique n’est pas encore mis en œuvre à l’échelle nationale mais il existe des expérimentations locales comme à Montpellier (il en existe d’autres en Région Occitanie et en France).
Une expérimentation : la caisse alimentaire commune de Montpellier
L’expérimentation de démocratie alimentaire qu’est la caisse alimentaire commune part de l’hypothèse que redonner du pouvoir aux mangeurs et mangeuses est une condition de justice sociale et de transformation vers plus de durabilité des systèmes alimentaires. L’expérimentation débute à Montpellier en 2022 par la création d’un comité citoyen, qui constitue le cœur démocratique de l’expérimentation. Initialement, ce comité était composé d’une quarantaine de personnes ; il en compte soixante actuellement. Venant de milieux différents, ses membres se sont portés volontaires pour réfléchir aux modalités de pilotage de cette expérimentation. Parmi les choix opérés par le comité citoyen figure le modèle de cotisation au budget collectif de la Caisse, dans lequel il a été décidé que les participant.es sont libres de donner le montant qu’ils estiment être le bon selon leurs moyens (ils/elles ont à disposition un barème indicatif pour les aider à se situer).
Les membres du comité ont aussi décidé du montant reversé aux foyers à partir du budget collectif de la Caisse. Initialement chaque foyer, quelle que soit sa composition, recevait l’équivalent de 100€ par mois (avec la volonté que cette expérimentation profite au plus grand nombre). Cependant, dans un souci d’équité, les montants de redistribution ont récemment été réévalués et sont aujourd’hui pondérés selon la taille des foyers (les plus grands reçoivent un peu plus, les plus petits un peu moins). Le comité décide aussi du conventionnement des points de vente partenaires. Ces derniers sont choisis selon des critères déterminés par les membres du comité et sont fréquentés par les participant.es de l’expérimentation qui y paient leurs achats alimentaires avec une monnaie spécifique (la MonA).
Une première phase d’expérimentation, réunissant près de 400 foyers participants, s’est déroulée entre 2022 et 2024. Les résultats de la recherche-action menée au cours de cette période montrent que la caisse alimentaire commune participe à réduire la précarité alimentaire des points de vue quantitatif (50 %) et qualitatif (30 %). À noter que l’effet reste nuancé selon la taille des ménages : avec une même allocation de 100 MonA, une personne seule connaît une amélioration de sa situation plus importante qu’une famille nombreuse.
Par ailleurs, la caisse alimentaire commune a amené certain.es participant.es à fréquenter des lieux auxquels ils/elles n’allaient pas spontanément à cause des prix pratiqués (perçus comme très chers). Pour les points de vente, l’expérimentation a permis de diversifier leur clientèle. Enfin, la caisse alimentaire commune a développé une véritable dynamique démocratique, qui s’observe notamment au sein du comité citoyen. En effet, cette instance d’éducation populaire est un espace de développement de pouvoir d’agir pour ses membres, à l’échelle individuelle (développement de connaissances, compétences, liens sociaux, etc.) et collective (connaissance de cause commune, pouvoir de décision, etc.). Aujourd’hui l’engagement reste fort au sein du comité avec une trentaine de personnes qui viennent tous les samedis pour faire perdurer cette expérimentation.
Pour en savoir plus sur l’expérimentation de la caisse alimentaire commune de Montpellier et ses résultats : https://tav-montpellier.xyz/?PagePrincipale
Temps d’échanges
Précisions sur la caisse alimentaire commune (Marie Walser)
Le comité de la caisse alimentaire est composé d’une moitié de membres en situation de précarité alimentaire. C’étaient les premiers expérimentateurs.rices de la Caisse. Quand celle-ci s’est ouverte à des personnes non membres du Comité, les participant.es ont été choisi.es par tirage au sort selon des critères de revenus et d’âge afin de parvenir à un échantillonnage proche de celui de la population montpelliéraine. Il y a néanmoins une surreprésentation de personnes en précarité alimentaire, l’un des objectifs de l’expérimentation étant de favoriser l’accès à une alimentation choisie et de qualité(s) pour toutes et tous. La caisse alimentaire commune n’est pas en équilibre financier avec ces seules cotisations. Pour que ce soit le cas, il aurait fallu avoir une plus large part de personnes aisées dans les participant.es or ce n’était pas l’objectif visé. Elle est donc financée à 50 % par les cotisations et à 50 % par l’État à travers la banque des territoires (financement assuré jusqu’en 2029). La MonA est un outil numérique. Chaque personne bénéficiaire reçoit mensuellement une allocation de 100 MonA qu’elle pourra utiliser comme monnaie d’échange contre des denrées alimentaires. Les points de vente partenaires vont ensuite échanger leur cagnotte MonA contre une somme en euros (1 MonA = 1 euro). Les premiers points de vente partenaires ont participé à la mise en place de l’expérimentation. Par la suite, ce sont les membres du comité citoyen qui suggéraient des lieux de vente supplémentaires. Actuellement, de plus en plus de participant.es de l’expérimentation viennent à proposer de nouveaux points de vente. Tous les points de ventes proposés restent soumis au contrôle et à l’approbation du comité citoyen avant de faire partie de l’expérimentation.
D’autres expérimentations similaires à la Caisse en milieu rural ? (Claire Néel)
Il y a plusieurs expérimentations rurales, elles ont seulement moins de visibilité. Par ailleurs, elles sont à différents stades de développement. Claire Néel donne l’exemple d’une expérimentation dans la région bordelaise où l’accessibilité physique joue énormément : les personnes se rendaient généralement dans les lieux les plus proches de chez eux et n’allaient pas dans l’ensemble des points de vente partenaires.
Corrélation entre précarité alimentaire et éloignement des points de vente à Montpellier ? (Claire Néel)
Ce ne sont pas nécessairement les espaces concentrant le plus de précarité qui sont les plus éloignés des points de vente. Par exemple, certains quartiers résidentiels aisés ne possèdent pas de commerces alimentaires, mais pour autant la population n’est pas en situation de précarité du fait de leur capacité motilitaire. Par contre, il existe une corrélation entre les espaces concentrant une population défavorisée et un environnement alimentaire de faible qualité (surreprésentation de fastfood).
Nuancer la critique de l’aide alimentaire traditionnelle. (Claire Néel)
Suite à l’intervention d’une personne dans l’assistance qui insiste sur l’accompagnement des personnes aidées par les associations d’aide alimentaire (ateliers cuisine, aide dans le choix des denrées selon les besoins, etc.), Claire Néel rappelle qu’effectivement les associations d’aide alimentaire traditionnelles font évoluer leurs pratiques pour proposer un accompagnement plus global et développent aussi en leur sein des formes alternatives d’aide alimentaire, comme des épiceries sociales.
Agir sur le domaine agro-alimentaire ? (Claire Néel)
Au niveau de la Caisse, des critères ont été définis collectivement pour arriver à une alimentation de qualité et durable. Par ailleurs, plusieurs expériences sont en cours pour tenter d’améliorer l’approvisionnement de l’aide alimentaire, même si cela ne concerne pour l’instant que de faibles volumes. Les PAT peuvent être des outils pour faire le lien entre les enjeux agro-alimentaires et la justice sociale. Par exemple, dans un PAT, une épicerie sociale et plusieurs associations d’aide alimentaire ont pu s’organiser en commun pour s’approvisionner en partie auprès de producteurs locaux.
Le bon périmètre et la bonne échelle d’action ? (Claire Néel)
Une personne dans l’assistance rappelle que le périmètre d’un PAT est institutionnel et n’est pas nécessairement le plus adapté pour répondre à la question de la précarité alimentaire. Il semble y avoir un décalage entre l’échelle territoriale institutionnelle du PAT et l’échelle micro-locale de la précarité alimentaire. Se pose donc la question de la bonne échelle : trop fine et locale, l’interconnaissance liée à la proximité géographique peut devenir stigmatisante pour les personnes qui se rendent à l’aide alimentaire ; trop large, tous les processus s’institutionnalisent et stigmatisent aussi ces personnes. Claire Néel confirme que les PAT peinent à faire une politique territoriale et réalisent une action en archipel sur quelques lieux et sur quelques bassins de vie réduits. Le problème vient notamment des périmètres qui sont différents entre ceux des travailleurs sociaux et ceux du PAT. Par ailleurs, pour la question de l’échelle, le CCAS semble trop petit (les habitants des communes voisines ne peuvent pas avoir accès à l’aide alimentaire) alors que l’action intercommunale semble trop large et non adaptée aux pratiques d’approvisionnement des habitants. Une solution proposée par une élue d’un territoire enquêté par Claire Néel serait de mettre en place un Syndicat Intercommunal à Vocation Unique (SIVU) action sociale pour mutualiser les moyens sur plusieurs communes. Cela permettrait d’étendre le périmètre de l’aide alimentaire et d’engager un professionnel de l’action sociale, ce qui limiterait la stigmatisation liée à l’interconnaissance. Finalement, la bonne échelle serait celle du bassin de vie en adéquation avec un maillage de transports adapté.
Stratégie nationale de lutte contre la précarité alimentaire (Claire Néel)
Actuellement, il y a un projet de loi pour lancer des expérimentations locales financées par l’État mais pour autant il n’est pas voté et le projet de SSA n’a pas encore réussi à remonter à l’échelle nationale.
D’autres possibilités d’avoir accès aux ressources alimentaires ? (Claire Néel)
La question de l’autoproduction alimentaire (à l’aide de potagers notamment) contribue à masquer la question de la précarité alimentaire : même des élus locaux expliquent que dans l’espace rural, les personnes peuvent se débrouiller en cultivant des jardins potagers. Cela peut être vrai mais toujours de manière marginale. Il existe en effet de nombreux freins (cumulables) pour que les personnes précaires puissent avoir et entretenir un jardin potager : vivre dans des logements sans jardin, avoir une santé incompatible avec l’entretien du jardin, manquer de connaissances pour faire et entretenir le potager (d’autant plus quand ce sont des personnes issues du milieu urbain qui, par manque de moyens, ont dû partir plus loin dans l’espace rural pour arriver à se loger). Par ailleurs, si production il y a, les quantités produites restent souvent faibles et la fonction alimentaire limitée. La loi Garot de 2016 oblige les grandes surfaces à faire don – qui peut être défiscalisé – de leurs invendus. Les invendus (pas uniquement des grandes surfaces) peuvent servir de ressources pour les dispositifs d’aide mais cela peut entraîner une concurrence avec les systèmes de solidarité informels déjà en place localement (par exemple, en fin de marché, des personnes aident les vendeurs à ranger leur camion et en profitent pour récupérer quelques cagettes).
Limite de la cartographie de la précarité alimentaire (Claire Néel)
La Carte 1 donne le risque de précarité alimentaire mais pas le nombre de personnes qui sont en état de précarité alimentaire. Pour cela il faudrait faire des enquêtes directement auprès des populations. Or ce qui a été cherché dans cette carte, ce sont les facteurs qui peuvent conduire à la précarité alimentaire. Plus les facteurs sont présents et se cumulent, plus les risques de précarité alimentaire sont importants. Il est par ailleurs possible d’opérer une distinction entre les communes selon les facteurs de risque.
[1] Ipsos-Secours populaire (2025), Baromètre de la pauvreté et de la précarité.
[2] Bléhaut, M. & Gressier, M., (2023), « En forte hausse, la précarité alimentaire s’ajoute à d’autres fragilités ». Consommation et modes de vie, Crédoc.
Chloé Couailhac. Doctorante en Architecture-Aménagement (LAGAM Montpellier)
Références
Bléhaut, M. & Gressier, M., (2023), En forte hausse, la précarité alimentaire s’ajoute à d’autres fragilités. Consommation et modes de vie, Crédoc.
Dubois, C., Gomy, C., Kabeche, D. S., Paturel, D. & Perignon, M., (2021), Vers une sécurité alimentaire durable : enjeux, initiatives et principes directeurs, Terra Nova, 109 p.
Néel, C., (2024), Agir pour l’accessibilité alimentaire : Une analyse géographique de l’action publique, de l’engagement associatif et des pratiques individuelles dans les territoires ruraux. (Thèse de doctorat en géographie, Université Paul Valéry Montpellier 3).
Paturel, D. & Ndiaye, P. (éd.), (2020), Le droit à l’alimentation durable en démocratie, Champ social, 200 p.
Ramel, M., Boissonnat, H., Sibué-De Caigny, C. & Zimmer, M.-F., (2016), Se nourrir lorsqu’on est pauvre. Analyse et ressenti de personnes en situation de précarité, ATD Quart Monde, 187 p.
