Pour son 50e anniversaire, la revue Hérodote publie un numéro double (n° 200-201) consacré à un retour sur 50 ans de géopolitique et une réflexion sur l’apport majeur de la pensée d’Yves Lacoste face aux enjeux contemporains.
A cette occasion, une rencontre-débat a été organisée le 16 avril 2026, au centre des colloques du Campus Condorcet à Aubervilliers.
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Hommage à Yves Lacoste par Béatrice Giblin, Directrice de la revue Hérodote et fondatrice de l’Institut français de géopolitique.
Béatrice Giblin précise que, ni Yves Lacoste ni elle- même n’auraient jamais imaginé une telle longévité à la création de la revue.
Yves Lacoste est un géographe singulier. Reçu premier à l’agrégation en 1952, il choisit le lycée Bugeaud à Alger, marque de son tropisme tropical, se demande Béatrice Giblin.
Comme les historiens, il fut l’un des premiers géographes universitaires à se revendiquer « géographe » et non « professeur de géographie. »
1976, c’est l’année de la création d’Hérodote, une revue de géographie qui ne ressemblait à aucune autre et qui continue à ne ressembler à aucune autre. Sans sa mission au Vietnam dans le delta du fleuve rouge pour démontrer la stratégie machiavélique de l’armée américaine, Yves Lacoste n’aurait sans doute pas eu l’idée de créer Hérodote. C’est François Maspero qui a décidé du format de la revue et qui a dessiné la couverture du premier numéro d’Hérodote qui illustrait le bombardement américain du delta On la trouvait très sévère. Cette même année, Lacoste publie La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre (1).

Publier de la géographie dans la petite collection Maspero, c’était nouveau et exceptionnel. Ce fut le seul de toute la collection.
La notoriété de Lacoste était déjà grande grâce à deux ouvrages sur les « pays sous-développés ». Un « Que sais-je » publié en 1959 et republié jusqu’en 1989 à plus de 100 000 exemplaires et une Géographie du sous-développement (2) publiée en 1965 et traduite en 12 langues.
Son ouvrage Ibn Khaldoun, Naissance de l’histoire, passé du Tiers-Monde (3) illustre l’importance qu’il accordait à l’Histoire. Il soutient sa thèse « Unité et diversité du Tiers Monde » en 1979 où il expose quatre études de cas. Les études de cas sont restées la marque de la ligne éditoriale de la revue Hérodote.
Le dixième anniversaire de la revue se consacre aux « Géopolitiques de la France » en parallèle à la publication sur le même intitulé des trois volumes de la Géopolitique des régions françaises dirigée par Yves Lacoste chez Fayard en 1986. Son Dictionnaire de Géopolitique (4)
sort en 1993 avec plus de 10 000 entrées et 46 auteurs. Il y accorde une grande importance aux représentations contradictoires qui jouent un rôle majeur dans les situations conflictuelles. Les numéros d’Hérodote deviennent de plus en plus géopolitiques. On peut citer le n° 64 de 1992 « Cela s’appelait l’URSS, et après… »
En 1998, il publie un ouvrage singulier Vive la Nation. Destin d’une idée géopolitique (5). Ce livre n’a pas rencontré son public. A l’époque, on ne parlait pas de Nation. La Gauche préférait parler de République. La nation est le concept central de la géopolitique lacostienne.
Il publie La question postcoloniale (6) chez Fayard et c’est le titre du numéro 120 pour le 30 e anniversaire. Yves Lacoste est né à Fès et a passé ses dix premières années au Maroc. Son père y était géologue. Non seulement il lui a appris à respecter le Maroc et sa culture mais il lui a aussi parlé du rôle positif de Lyautey.
En 2018 c’est la sortie de Aventures d’un géographe aux Editions des Equateurs.
Béatrice Giblin termine son intervention introductive sur une citation d’Yves Lacoste.
« Et si être géographe, c’était une façon de voir les choses en fonction de leurs configurations spatiales plutôt qu’un métier ou une science ? ».
Table ronde sur le thème « Trump et le basculement du monde. »
Participent à cette rencontre-débat animée par Béatrice Giblin :
Frederick Douzet, professeure à l’Institut français de Géopolitique.
Frédéric Encel, Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Science-Po Paris et fondateur des Rencontres internationales géopolitiques de Trouville.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Directeur de recherche à l’Institut de Recherches pour le développement IRD.
Justin Vaisse, Fondateur et Directeur général du Forum de Paris pour la paix.
La première question de Béatrice Giblin s’adresse à Justin Vaisse.
Peut-on parler de basculement ou de déstabilisation du monde avec Trump ?
Justin Vaisse : C’est en historien et politologue que je parle. On assiste à une mutation accélérée par Trump. Il s’agit d’un effritement des Etats-Unis d’Amérique accéléré par Trump. Il y a eu un tournant en 2025/2026 avec les questions du Groenland, de l’Iran et dans les premiers jours de 2026, avec le Vénézuéla. Cela lui a tourné la tête. On assiste à une gigantesque dilapidation. Il vend des biens intangibles, des biens à long terme comme les alliances, la crédibilité des USA, la garantie du système international, la protection de la liberté de circulation sur les mers (cf le blocage d’Ormuz en ce mois d’avril 2026).
Depuis 1945, on avait un leadership des Etats-Unis avec en parallèle un travail de responsabilité, une garantie de la stabilité de la gouvernance des biens. Le Trésor américain et le Pentagone le faisaient. Nous avons désavoué les USA sur certaines actions (au Vietnam, en Irak.) mais il faut reconnaître les effets positifs de ce leadership dont ont bénéficié les Etats-Unis eux-mêmes mais aussi bien d’autres pays. La Chine, qui a bénéficié de cette liberté de circulation et de la garantie de marchés ouverts, lui doit sa croissance.
Quand Trump arrive au pouvoir, la marche de la supériorité des Etats-Unis est ralentie. D’autres nations se sont affirmées et le surplomb des Etats-Unis est plus difficile. A partir des années 90/ 2000 le pacte de croissance américain couplé à la garantie d’un bon niveau de vie pour les classes moyennes est brisé. Trump, involontairement par de mauvais choix politiques accélère ce processus. Le soft power n’existe pas aux yeux de Trump. Il n’accorde aucun crédit au processus diplomatique, à la parole donnée, aux accords passés… Les aides accordées à l’international sont suspendues. Ce qui compte ce sont les gains territoriaux. Cela ne va qu’accélérer le passage d’une monopolarité à la multipolarité.
On peut conclure sur un déclin annoncé et une dilapidation de la puissance américaine.
Béatrice Giblin : Il y a donc déstabilisation. Plus personne ne parle de Droits de l’Homme. On parle de pragmatisme. On intègre l’idée que les rapports de force sont essentiels.
Dans le cadre de l’avance technologique que nous lui connaissons, quels sont les atouts des Etats-Unis d’Amérique pour le maintien de son hégémonie ?
Frederick Douzet : Cette force technologique fait pleinement partie de la puissance américaine.
La grande idée de départ était d’interconnecter le monde via Internet et de favoriser le développement commercial. Au début (milieu des années 90 sous la vice-présidence d’Al Gore) on parlait d’un Internet libre et ouvert. En fait, on l’a utilisé à des fins de puissance.
Aujourd’hui, en 2026, toutes les activités humaines sont numérisées. Le champ de vulnérabilité n’a fait que s’étendre aussi. En 1998, la Russie avait tenté une régulation du cyberespace mais les USA étaient réticents. A partir de 2008 et la cyberattaque du réseau du Pentagone, les USA créent la United States Cyber Command et s’ouvrent à des discussions pour assurer la stabilité et la sécurité du cyberespace. Il s’agit de défendre ses intérêts nationaux en coopération avec des partenaires nationaux et internationaux. A partir de là, on revendique avoir des capacités offensives. En 2010, l’attaque Stuxnet a été un tournant. C’est un ver informatique conçu par la NSA et la CIA en collaboration avec l’armée israélienne pour s’attaquer aux centrifugeuses iraniennes. Des puissances externes pouvaient donc attaquer l’Iran. Ce pays a donc développé un système informatique avec des entrées limitées. La Chine a elle-même limité le nombre de portes de sortie et a pratiqué la censure avec l’aide de Cisco. Aujourd’hui, elle ouvre pour échanger avec ses partenaires mais les Etats-Unis en sont exclus.
On est maintenant dans une image décomplexée de la force. La cyberattaque américaine de 2018 contre la Russie était déjà dans une dynamique agressive. Ce qui est plus inédit, aujourd’hui, c’est à quel point l’administration de Trump a réalisé la captation des données des Américains. C’est aussi le fait que les géants du Net soient aux mains d’acteurs privés.
Béatrice Giblin : Les Etats-Unis qui avaient pas mal de troupes en Afrique sont-ils dans l’optique de laisser leur place à d’autres pays ?
Marc-Antoine Perouse de Montclos : A l’exception de l’Egypte, l’Afrique n’est pas une priorité pour Trump. Ceci n’exclut pas les intérêts économiques. Pour Trump l’Afrique est une terre d’expression pour manifester ses velléités d’être un acteur global.
Pour le Sahara occidental, Trump accentue sa pression pour imposer le plan d’autonomie marocain.
Il dénonce le génocide des Blancs en Afrique du sud et un prétendu génocide des Chrétiens au Nigéria. L’Afrique est le continent qui recense le plus grand nombre d’attaques terroristes par des groupes djihadistes et c’est une inquiétude pour le Sahel.
Il fut un temps où il y avait une compétition en Afrique entre la France et les Etats-Unis. Pour la lutte contre le communisme, la France était censée le combattre en Afrique et les Etats-Unis en Asie. Aujourd’hui, on peut parler d’une situation de déstabilisation au Sahel. Il n’y a pas de vrai basculement ni de substitution d’un pays par un autre. Ce n’est pas une nouvelle guerre froide mais il y a des lignes qui bougent parce qu’il y a de nouveaux acteurs : la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil. L’Afrique est devenue multipolaire. C’est là que ça se joue plutôt que du côté des Etats-Unis. Les Etats développés pensent qu’ils peuvent régler les problèmes des Etats faibles. En fait, le défi est insurmontable.
Béatrice Giblin : Cette guerre menée par Trump et Netanyahou nous amène-t-elle à une déstabilisation ou à un basculement pour le Moyen-Orient ?
Frédéric Encel : L’imprévisibilité et pas seulement au Moyen- Orient, peut être intéressante. Trump n’a pas d’alliés au Moyen-Orient, il y a des clients et des fournisseurs. Ses premiers déplacements après ses élections sont en Arabie Saoudite compte tenu de la solvabilité et du statut de ce pays. Trump cherche des accords de paix via la création de consortiums qui l’enrichissent lui et ses proches.
Deux réalités incontournables sont à prendre en compte : le corpus des représentations et l’instrumentalisation du religieux au profit du politique.
Au Moyen-Orient, on peut noter la faiblesse de la représentation de la Nation. il y a très peu d’engouement pour la représentation de l’idée de « Nation. » L’Iran et la Turquie étant des semi-exceptions. En Arabie Saoudite, la politique d’expansion religieuse dépasse largement la nation. On vise l’Oumma, la communauté des musulmans. Nasser avait eu la volonté d’adopter la notion de nation mais avec la montée de l’islamisme tout a changé. Sadate, successeur de Nasser, a été assassiné par un militant islamiste.
La deuxième réalité incontournable est l’instrumentalisation du religieux au profit du politique.
J’ai pu voir moi-même cette évolution. Les représentations ont d’abord été très politiques : des murs peinturlurés à l’effigie des chefs palestiniens par exemple. Années après années, les murs se sont mis à parler du religieux. L’appel à la prière est apparu au début des discours de Mahmoud Abbas. D’un discours politique démocratique, Israël est passé aussi à un accroissement de la religiosité et au sionisme religieux. On se réfère davantage à Dieu, à la transcendance, à des aïeux bibliques. C’est de plus en plus difficile de s’entendre sur la frontière. Les populations sont chauffées sur le rejet de l’identité de l’autre, vu essentiellement comme un ennemi. Il faut rappeler à quel point Yves Lacoste insistait sur la quintessence des représentations dans les situations géopolitiques.
Béatrice Giblin : Comment la population palestinienne aussi menacée, avec des dirigeants arabes qui ne la soutiennent pas réellement si ce n’est les finances qataries, peut-elle être si divisée ?
Frédéric Encel : La conscience nationale palestinienne existe et les Israéliens se trompent à ce sujet car ils ne croient pas à une spécificité palestinienne. Palestiniens et Israéliens s’accordent pour déplorer la mauvaise qualité des chefs palestiniens. Israël n’a rien fait pour freiner le Hamas. La responsabilité de Netanyahou est grande. La conscience nationale palestinienne est combattue par le Hamas qui ne veut pas d’un État palestinien. Le Hamas, qui véhicule un corpus de représentation religieux, veut convaincre les autres musulmans de recréer l’Oumma alors que la majorité des Palestiniens veut vivre dans un Etat- nation. La société palestinienne n’est pas clanique Elle est musulmane et sunnite. Cette conscience nationale pourrait finalement aboutir s’il y avait un changement de rapport de force au plan politique en Israël. On pense ici aux élections législatives d’octobre 2026 en Israël.
Question de Delphine Papin, docteure en géopolitique, rédactrice en chef en charge de l’innovation cartographique et des temps longs au journal Le Monde.
En quoi la géographie est-elle plus utile que jamais ?
Frederick Douzet : On peut aller voir à ce sujet l’exposition « Frontières » à la Cité des Sciences. On a besoin de géographie pour comprendre le cyberespace. Ce n’est pas virtuel, c’est réel. Cela soulève des problèmes d’aménagement du territoire et de rivalités. Un Data Center a la taille de 18 supermarchés. Il est fortement consommateur d’énergie et d’eau. On a besoin de géographie et de géopolitique pour comprendre la manière dont les plateformes sont en train de changer le cyberespace. Parce qu’on a d’énormes déséquilibres entre les plateformes, on a de plus en plus d’Etats qui se rendent compte de leur dépendance. Les Etats-Unis ne parlent pas de leur souveraineté numérique. Ils ne sont pas dans la position de défendre la souveraineté numérique mais seulement de profiter de leur force.
Justin Vaisse : On est loin de « The world is flat » de Thomas Friedman en 2005. En fait, même le cyberespace repose sur une base territoriale. Je pense qu’il y a davantage de géographie. Trump est éminemment géographique. Il a voulu agrandir la surface de son pays. C’est peut-être dans la perception que le rôle de la géographie se renforce ?
Frederic Encel : Au Groenland,Trump visait les ressources naturelles. A Taïwan, on peut rappeler l’existence de fosses à 200 m de profondeur pour les sous-marins chinois. En Israël les implantations se font toujours « top of the hill ». On confirme donc l’importance de l’implantation géographique
Béatrice Giblin : La géographie oui, mais ce qui est important, c’est ce qu’on en fait.
Pendant la Guerre Froide, les théories des relations internationales expliquaient les relations interétatiques, en négligeant la géographie. Les militaires, eux, n’ont jamais oublié l’importance de la géographie. Les événements au plan local peuvent avoir un impact à d’autres niveaux régional, étatique, voire planétaire… On pensait que la mondialisation allait relativiser l’importance des frontières. En fait cette mondialisation a utilisé les différences entre les Etats donc l’environnement géographique. Les chaînes d’info continues utilisent beaucoup de cartes. On redécouvre que la géographie est indispensable.
1) Yves LACOSTE, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Editions La Découverte, 1976, 2012
2) Yves LACOSTE, Géographie du sous-développement, PUF, 1965
3) Yves LACOSTE (sous la direction de), Dictionnaire de géopolitique, Flammarion, 1993
4) Yves LACOSTE, Ibn Khaldoun : naissance de l’histoire, passé du Tiers-Monde, Editions Maspero, 1965
5) Yves LACOSTE, Vive la nation : destin d’une idée géopolitique, Fayard, 1998
6) Yves LACOSTE, La question post-coloniale, Fayard, 2010


