Café géographique de Paris, Café de Flore, 29 septembre 2026. Animé par Daniel Oster, compte rendu de Michèle Vignaux.
C’est en hommage à Yves Lacoste, décédé en juin dernier, que nous recevons Béatrice Giblin, géographe, directrice de la revue qu’il a fondée il y a 50 ans, Hérodote, revue de géographie et de géopolitique qui est devenue depuis plusieurs années la première revue française de géographie.

Béatrice Giblin (à gauche) et Daniel Oster derrière la photo d’Y. Lacoste. Photo de D. Wolff
Béatrice Giblin rappelle les débuts difficiles de la revue (1976) à une époque où le terme « géopolitique » n’était pas utilisé et où le nom d’Hérodote n’était lié qu’à la discipline historique. Pour Yves Lacoste, Hérodote était géographe plus qu’historien et agent de renseignement au service de Périclès sur la situation de leurs ennemis, les Perses. Depuis le premier numéro, 200 autres ont été publiés.
Le succès, pas évident au départ, de la revue a été favorisé par la conjoncture internationale et par la ténacité de son éditeur, François Maspero.
Quelque temps après sa création de grands bouleversements politiques secouent la planète, provoquant l’inquiétude des citoyens : chute du shah en Iran, invasion soviétique de l’Afghanistan puis réunification de l’Allemagne, effondrement de l’URSS, premiers attentats islamistes… Les modèles explicatifs des « relations internationales » (relations entre Etats) apparaissent inadaptés pour expliquer ces changements aux conséquences internationales mais aussi nationales c’est ainsi que le terme de géopolitique réapparaît d’abord sous la plume de journalistes .
Le soutien de F. Maspero à la publication d’Hérodote a été constant, ce qui a dispensé Y. Lacoste de rechercher des subventions et donc de dépendre de telle ou telle institution. L’éditeur a décidé du format de la revue et de la couverture du premier numéro centrée sur le bombardement des digues du Fleuve Rouge au Vietnam par les Américains.
Aujourd’hui, sur le portail Cairn Hérodote reçoit 480 000 connexions par an (statistiques de 2025). Le succès de la revue s’étend à de nombreux pays (Italie, Espagne, Canada, Etats-Unis…). Il est dû en partie aux centaines d’auteurs qui ont apporté leur contribution, géographes, historiens, économistes, anthropologues, journalistes…
Pourquoi Y. Lacoste a-t-il créé une nouvelle revue de géographie ?
Il n’appréciait pas les revues existantes même s’il écrivait dans certaines d’entre elles comme les Annales de Géographie et dans le contexte post-68 il voulait faire une revue de géographie critique. Son projet s’est affiné dans le milieu intellectuel très politisé de l’université de Vincennes et notamment au cours des entretiens qu’il a eus avec François Chatelet et Michel Foucault, professeurs au Centre expérimental de Vincennes futur Paris 8 où Lacoste était aussi en poste. Il a compris qu’il fallait réintroduire le champ du politique dans la géographie et insistait sur l’ancienneté de ce savoir (dès l’Antiquité des géographes étaient conseillers des dirigeants). C’est ainsi que son affirmation « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » suscita une vive polémique dans le monde géographique aussi bien à droite qu’à gauche où on lui reprochait de ne pas être assez marxiste.
Très critique de la géographie scolaire mise en place au XIXe siècle qu’il a qualifiée de « bonasse et ennuyeuse », c’est lui qui a redécouvert E. Reclus, géographe, anarchiste, écologiste avant l’heure, à qui il a consacré un numéro entier de la revue. Comme lui, Y. Lacoste veut faire une géographie globale qui laisse toute sa place à la géographie physique et surtout qui intègre les facteurs politiques dans son raisonnement.
La guerre du Vietnam a joué un rôle important dans son cheminement intellectuel. 1972, A l’été 1972 il est invité à se rendre sur le terrain, dans le delta du fleuve rouge sous les bombes, constatant ainsi que les points d’impact des bombardements américains fragilisaient les digues, sans que celles-ci ne soient touchées directement, ce qui empêchait toute opération de consolidation et donc leur vulnérabilité en cas de forte mousson. La meilleure preuve de la justesse de son raisonnement fut son interdiction de séjour aux Etats-Unis.
Même si la notoriété d’Y. Lacoste est bien établie, sa conception de la géographie/géopolitique lui amène un certain nombre d’oppositions. En 1982, année où le sous-titre de la revue change de stratégies – géographies – idéologies il devient revue de géographie et de géopolitique, certains collègues géographes l’accusent d’être passé à l’extrême-droite. Et sa critique sévère de la géographie vidalienne qui fit de la géographie régionale le fleuron de la géographie universitaire française ayant exclu le champ politique, lui vaut des inimitiés. Plus tard certains géographes ont souligné son absence de théorisation de la géopolitique, ce qui est faux, Y.Lacoste a toujours affirmé que la géopolitique n’est pas une science mais une méthode scientifique.
Pour Y. Lacoste, la géopolitique est l’étude des rivalités de pouvoir(s) sur des territoires pour en garder ou en prendre le contrôle et celui des populations et des ressources. Elle est fondée sur le raisonnement géographique diatopique qui combine différents niveaux d’analyse, (du local au global) et la prise en compte des multiples ensembles spatiaux physiques et humains qui caractérise la situation géopolitique étudiée et enfin les représentations des territoires en jeu, représentations contradictoires des protagonistes qu’elles soient, vraies ou fausses qu’importe si ces dernières sont mobilisatrices. Il a ainsi démontré que de grands territoires peuvent ne pas avoir d’enjeux majeurs alors que de très petits territoires quand les rivalités y sont fortes, peuvent représenter un enjeu colossal avec des non seulement locaux mais aussi régionaux, voire internationaux, l’exemple le plus probant étant l’enjeu de Jérusalem.
Pour Y. Lacoste, la nation – qui peut contenir le pire, le nationalisme exacerbé, et le meilleur comme les combats douloureux menés au nom de l’indépendance nationale pour se libérer de la colonisation – est un concept majeur de la géopolitique.
La nation se constitue surtout sous la menace (Valmy en 1792, Ukraine aujourd’hui) et évolue en fonction des contextes historiques et politiques. Pour les Français, la nation est une nation de citoyens. C’est une nation politique. Le concept de nation utilisé par l’extrême-droite n‘est pas celui de la nation politique ouverte au monde mais celui d’une nation ethnique repliée sur elle-même fermée au monde.
La cartographie est une préoccupation constante d’Hérodote dont les sujets sont très variés (cyberespace, dérèglement climatique, migrations, féminisme…). Le dernier numéro est consacré à la géopolitique des infrastructures numériques.
L’intérêt actuel de la géopolitique peut se mesurer au succès de l’option HGGSP (Histoire, Géographie, Géopolitique, Sciences Politiques) au lycée.
Questions de la salle
- A une question sur les effets du choix d’un terme à connotation nazie (« géopolitique »), il est répondu que Y Lacoste fut qualifié d’extrême-droite par quelques géographes même si Y Lacoste a toujours affirmé le caractère citoyen et démocratique de sa conception de la géopolitique qui n’a rien à voir avec les « lois » géopolitiques des nazis.
- Il est rappelé que l’« Europe » est une construction politique et non une donnée naturelle (voir la question de ses limites orientales).
- A la question « qu’est-ce qui peut arrêter Poutine ? », B. Giblin confirme l’ambition historique du dirigeant russe qui veut reconstituer la Grande Russie et n’est donc pas prêt à négocier. Faudra-t-il abandonner le Donbass à la Russie comme les Français ont abandonné l’Alsace-Moselle en 1871 ?
- L’absence de victoire russe en Ukraine ne devrait-elle pas amener un changement de régime politique comme ce fut le cas en 1917 par exemple ? B. Giblin explique que les défaites n’expliquent pas seules les changements. Il faut un mouvement en amont. Actuellement, le contexte est incertain. On peut remarquer l’exil des élites éduquées, la chute de la natalité, l’existence d’une opposition bien informée de ce qui se passe ailleurs.
Michèle Vignaux, octobre 2026
