Café géographique de Paris, Café de Flore, 13 octobre 2026. Animé et compte rendu par Daniel Oster.
Ce second café géo de la saison 2026-2027 aborde un sujet de géohistoire relatif à Montmartre et ses boulevards proches, soit un territoire parisien connu dans le monde entier grâce à son attractivité touristique. L’angle d’attaque du sujet est « l’âge d’or artistique » de Montmartre que l’on peut dater de la période 1875-1918. Notre invité est Jean Rieucau, professeur émérite de géographie à l’Université Lumière Lyon-2, qui vient de publier un ouvrage sur ce thème (Jean Rieucau, L’âge d’or artistique de Montmartre et des boulevards (1875-1918), éditions L’Harmattan, 2026).

Jean Rieucau (à gauche) et Daniel Oster (à droite) au Café de Flore le 13-10-2026
(Photo de Daniel Oster)
DO : Pourquoi avoir choisi pour ton ouvrage un sous-titre tel que « Un moment de lieu d’une portée internationale » ?
JR : Si les médias utilisent souvent les expressions « âge d’or » ou « esprit de lieu », les sciences sociales ont créé le concept « moment de lieu » en croisant la donnée temporelle et la question spatiale pour dire qu’à un moment donné, dans un contexte précis (souvent après des événements tragiques), un lieu incarne une situation de portée générale quasi universelle. C’est le géographe Rémy Knafou qui a proposé ce concept en 2005, initialement pensé pour rendre compte de la dynamique des lieux touristiques.
La complexité d’un moment de lieu artistique est liée en bonne part à la diversité de l’origine géographique de ses acteurs. Ainsi, l’âge d’or artistique de Montmartre s’explique largement par les interrelations entre des créateurs d’origine étrangère et les peintres montmartrois. La trajectoire d’un « âge d’or » connaît des évolutions temporelles aux changements permanents. Globalement, l’âge d’or artistique de Montmartre s’étale de 1875 à 1918, mais une lecture plus fine permet de repérer une première phase qui commence en 1875 sur la Butte avec les premières installations d’artistes, et une seconde phase qui apparaît, à partir de 1910, exclusivement sur les boulevards voisins situés en contrebas. Les moments de lieu ont été analysés et théorisés, surtout dans le champ du tourisme. Dans le domaine des arts et des spectacles, deux moments de lieu ont été clairement identifiés et documentés : Montparnasse des Années folles et Saint-Germain-des-Prés à partir de la Libération. Le mouvement culturel appelé la movida, à Madrid, qui a surgi après la chute du franquisme, relève en partie seulement du concept de moment de lieu.
DO : Le début de l’âge d’or artistique de Montmartre peut donc être daté de 1875. A ce moment-là, trois composantes forment système : 1-le cadre spatial, c’est-à-dire Montmartre, un territoire parisien depuis peu et très particulier ; 2-le contexte historique avec les lendemains de la guerre franco-prussienne de 1870 et de la Commune de Paris de 1871 ; 3-le contexte artistique avec la naissance de nombreuses avant-gardes artistiques (comme l’impressionnisme en 1874) et la naissance d’un marché international.
Quels sont les principaux facteurs qui attirent de nombreux peintres et artistes à Montmartre à partir de 1875 ?
JR : Le support spatial de l’âge d’or artistique de Montmartre est un territoire bien particulier. C’est une butte (point haut de 128 m d’altitude) qui constitue un repère visuel observable depuis l’ensemble de la capitale. C’est aussi un haut lieu de spiritualité qui s’est constitué au fil des siècles (origine probable du nom Montmartre : Mont des Martyrs) avec sa puissante abbaye qui a joué un rôle important du XIIe siècle à la Révolution de 1789. On peut dire que la partie sommitale de la butte a constitué un lieu religieux, stratégique et la principale position militaire de Paris.
Mais la création du nouveau Paris sous le Second Empire joue également un rôle important. Montmartre devient un territoire parisien en 1860. Malgré le démantèlement du Mur d’Octroi, la butte et les boulevards proches (Clichy et Rochechouart) bénéficient toujours de prix avantageux pour la vente d’alcool et d’une législation favorable à l’ouverture de débits de boissons et de cabarets. Ces conditions favorisent un afflux d’artistes (peintres, écrivains, etc.) à la recherche de logements à loyers faibles et d’établissements de plaisirs, facilitant la pratique d’un mode de vie bohême.
DO : Revenons au découpage chronologique qui scinde en deux phases l’âge d’or artistique montmartrois de 1875 à 1918. Un premier moment de lieu se développe autour des peintres, sur la butte Montmartre, de 1875 à 1910. Quels sont ses mécanismes ?
JR : Les artistes, principalement des peintres, originaires de province ou de nombreux pays européens, choisissent de s’installer sur la Butte, surtout à partir de 1875. Certains peintres décident de vivre dans des « incubateurs d’idées », c’est-à-dire des phalanstères d’artistes, des cités et des villas de créateurs (Bateau-Lavoir, Villa des Arts, Cité des Fusains, Phalanstère du Delta). Dans ces lieux collectifs de création, les mouvements artistiques se structurent. Ainsi, l’impressionnisme se constitue en 1874 à Paris, en particulier sur la Butte. Le fauvisme fera de même en 1904, tout comme le futurisme en 1909. Ces avant-gardes artistiques associent des peintres, des philosophes et des écrivains. La liste serait longue de tous les citer, citons tout de même les peintres Lautrec, Degas et Renoir qui aiment représenter notamment les participants aux fêtes et aux bals. Le monde des arts se compose d’un réseau de créateurs, d’écoles artistiques, mais aussi de marchands, de collectionneurs et d’un public. N’oublions pas les femmes, par exemple celles qui débutent comme modèles et qui réussissent à devenir des artistes peintres de talent comme Berthe Morisot ou Suzanne Valadon.
DO : Un second moment de lieu, beaucoup plus court (1910-1918), se constitue autour des spectacles, sur les boulevards en contrebas de la butte. Quels sont ses processus ?
JR : Les boulevards de Rochechouart et de Clichy ont déjà connu, sous le Second Empire, un grand succès de fréquentation, en particulier grâce à la vogue des cafés-concerts. Ils deviennent à nouveau à la mode chez les artistes qui commencent à quitter la Butte. De 1910 à 1918, le système repose surtout sur les cabarets, les cafés, les brasseries et un cirque (Medrano) ; il attire des peintres et des écrivains, mais aussi des affichistes, des musiciens, des chansonniers… Des journalistes et des hommes politiques se mêlent aux artistes, des danseuses de french cancan se produisent dans les cabarets et les cafés. Le système est complexe avec parfois des figures très éclectiques comme Aristide Bruant ou Adolphe Willette.
DO : Tandis que les artistes sont de plus en plus nombreux à s’installer à Montmartre à partir de 1875, le territoire encore largement villageois se transforme rapidement, il s’urbanise. A la charnière du XIXe et du XXe siècle, il reste un territoire interlope qui couvre le sommet de la butte, un territoire appelé Maquis de Montmartre. Ce quartier déshérité qui recule à partir de 1886-1888 va perdurer jusque dans les années 1930. Il symbolise en quelque sorte l’affrontement entre la ville qui avance et la campagne qui ne peut résister aux appétits des bâtisseurs. Comment le Maquis de Montmartre disparaît-il ?
JR : Ce quartier déshérité avec ses cabanes de bois et son dédale de sentiers de terre est un refuge de populations misérables et marginales. C’est une zone de non-droit dangereuse. La presse de l’époque évoque pêle-mêle les apaches, les marlous et les canailles de toute sorte. Quelques peintres y subsistent d’expédients (Modigliani, Van Dongen). En 1902, la décision de raser le Maquis est prise. La démolition commence en 1904. Bientôt ne subsistent que quelques belles villas et hôtels particuliers, nommés « folies ».
DO : Revenons au concept de moment de lieu à l’occasion de la publication récente d’un ouvrage collectif dirigé par le géographe Jean-Christophe Gay (Une géohistoire de la Côte d’Azur, Presses Universitaires de Rennes, 2026). Peut-on dire que la Côte d’Azur est un « moment de lieu » qui s’est constitué de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui ?
JR : La géographie du tourisme a longtemps été descriptive. Ce n’est que depuis deux ou trois décennies qu’elle est devenue conceptuelle. Un géographe comme Rémy Knafou a beaucoup contribué à théoriser cette géographie, par exemple dans son article fondateur de 1991 sur « l’invention du lieu touristique ». Pour répondre plus précisément à ta question, il me semble que la durée de plus de deux siècles est trop longue pour parler d’un moment de lieu avec la Côte d’Azur. Cela dit, il existe plusieurs écoles qui étudient la géographie du tourisme et qui ont leur conception particulière du moment de lieu.
QUESTIONS DE LA SALLE :
1-Les services de la ville de Paris mettent-ils en valeur l’âge d’or artistique de Montmartre dans leur politique de promotion touristique de la butte ?
JR : Dans mes recherches sur le quartier un aspect m’a intéressé, ce sont les odonymes (noms propres désignant les rues, routes, allées, places, et toutes les voies de communication terrestres). La mairie de Paris a souvent donné des noms de personnages de cette période artistique (peintres, acteurs, directeurs de théâtre…), notamment entre le square d’Anvers et la place Blanche. Mais d’autres périodes sont mises à l’honneur, par exemple avec la statue de Dalida, l’espace Salvador Dali, le Passe-muraille de Marcel Aymé… Ainsi, la place Dalida est sans doute le lieu le plus visité de Montmartre après le Sacré-Cœur, bien avant le Bateau-Lavoir ou même le Moulin Rouge ! Tout compte fait, l’empreinte de l’âge d’or artistique compte assez peu dans l’attractivité touristique actuelle de Montmartre.
2-Comment peut-on expliquer que le moment de lieu de Montmartre ait été remplacé par celui de Montparnasse à partir des années 1920 ?
JR : Comme tous les moments de lieu, en particulier ceux qui relèvent de la culture et des arts, celui de Montmartre va perdre progressivement sa vitalité créative et subir la concurrence d’autres emplacements choisis par les artistes. Ainsi, Picasso quitte la Butte dès 1909 pour se fixer dans le quartier de Montparnasse. Des facteurs comme le renchérissement du prix des logements et l’évolution de la fiscalisation pour les ouvertures commerciales ont pu jouer un rôle dans cette migration, sans compter bien sûr le désir profond de vivre et de créer dans un nouvel environnement.
3-Le quartier de Montmartre connaît aujourd’hui une grande animation culturelle. Celle-ci est-elle en lien avec l’attractivité touristique de Montmartre ?
JR : Là, nous abordons la question des divertissements culturels de la population parisienne et francilienne, attirée notamment par une offre locale importante des spectacles culturels (théâtres, musées, etc.). Et cela nous conduit aussi à réfléchir aux pratiques du tourisme de masse actuel dans le territoire montmartrois ainsi qu’aux réactions des populations résidentes à l’égard de cette hyper-fréquentation allogène.
Daniel Oster, octobre 2026
