Frontières, front cinématographique (Revolution Zendj, Tariq Teguia, 2013), Bertrand Pleven.
Tariq Teguia, Revolution Zendj Sortie le 11 mars 2015 Algérie - France - Liban - Qatar - 2013 2h13 min.

Tariq Teguia, Revolution Zendj
Sortie le 11 mars 2015
Algérie – France – Liban – Qatar – 2013
2h13 min.

Synopsis : Film choral, Revolution Zendj suit les trajectoires croisées d’ Ibn Battutâ – journaliste dans un quotidien algérien–, de Nahla, jeune femme réfugiée palestinienne en Grèce et de Monsieur Prince, froide figure d’un consortium militaro-capitaliste occupé à reconstruire l’Irak. Tous lisent peut-être Walt Withman et partagent un horizon géographique commun, mais ils n’ont pas les mêmes mobiles. Dans ce monde en ruine mais qui bouge encore, Ibn Battutâ prétexte enquêter pour son journal sur l’état de la « Nation arabe » pour partir sur la piste d’obscurs esclaves révoltés au IXème siècle au Moyen Orient, les Zendj. Sur sa route – indécise – qui le mènera de Beyrouth à Bagdad, il rencontre – entre autres – Nahla qui quitte la Grèce pour reprendre le flambeau de la lutte laissée en chemin par son père, militant nationaliste. Tous deux frôlent, un temps, la trajectoire a priori beaucoup plus directe de Monsieur Prince. Ce cabotage au pluriel entre terre et mer illustre l’état d’un « arc de crise » en proie  à la mondialisation et aux conflagrations intestines. Loin de s’en tenir à ce terrible constat, les lignes dessinées par les corps en mouvement – eux-mêmes confrontés à divers degrés aux frontières et aux césures d’un monde fragmenté – révèlent un espace politique et lui redonnent épaisseur pour mieux mesurer la place et l’échelle des possibles.

Nahla : « Qu’est-ce que tu photographies, il n’y a rien ? »

Ibn Battutâ : « Justement, j’essaie de voir comment cela devient. »

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Les jours d’avant (Karim Moussaoui, 2015), Juliette Morel et Nashidil Rouiaï.

 

Les jours d'avant, 2013 Karim Moussaoui France - Algérie

Algérie Les jours d’avant, 2013, Karim Moussaoui, France – Algérie

Ma mère m’a annoncé qu’on devait déménager. C’était devenu trop dangereux ici. Pourquoi devions nous partir ? Après tout, nous n’avions rien fait.

Les jours d’avant

Les jours d’avant trace le parcours parallèle de Djabber et Yamina, deux lycéen-ne-s de la banlieue algéroise. Aujourd’hui adultes, ils se souviennent de ces moments passés, de cette jeunesse, de ces émotions, de cette vie qui leur a échappé. Le film se divise en deux parties : la première raconte le quotidien tel que vécu par le jeune Djabber, la seconde se situe du point de vue de Yamina. Leurs visions, bien que croisées, sont irréconciliables : une fracture diégétique mise en parallèle avec une autre fracture, sociale et politique cette fois-ci, celle traversant la société algérienne dans son ensemble.

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Snow Therapy (Ruben Östlund, 2015), Bertrand Pleven.
Snow Therapy (force majeure), Ruben Östlund

Snow Therapy (force majeure), Ruben Östlund

Station désintégrée

Anti-panorama

Une station de sport d’hiver dans les Alpes françaises (en fait un aggloméré des Arcs et de la Plagne), l’espace-temps d’une catastrophe… celle de la virilité patriarcale et du couple. Voilà la fraîche idée du réalisateur suédois primé avec Snow Therapy dans la sélection cannoise  Un certain regard. Tout en installant caméra et scénario en haute-altitude, Ruben Östlund s’inscrit en terrain ciné géographique assez bien damé. Dans la veine tragi-comique travaillée par Jacques Tati notamment, son regard cynique se nourrit d’un malaise du lieu, figuré comme contexte inhabitable et matière à rire ou à sourire. On pourrait ainsi, à partir de « Tati, théoricien de l’urbain » établir une généalogie des lieux de la modernité envisagés depuis par les cinéastes comme des lieux de crises existentielles, rappelant de manière plus au moins éloignée celles d’ « Hulot habitant » (1): les suburbs, les aéroports, les parcs d’attraction, les malls (liste non exhaustive) dessinent un récurent aggiornamento du désir géographique au cinéma, une inversion de sens des configurations d’habiter. En travaillant les failles séparant le rêve d’une géographie planifiée, réglée et les problématiques appropriations existentielles, ces dispositifs jouent de l’opposition relevée par Michel de Certeau entre le point de vue surplombant et techniciste (celui des aménageurs) et son inadéquation avec les pratiques d’en «bas » (2).

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Non géographie du genre : l’occasion manquée de Fincher (Gone Girl, David Fincher, 2014), Manouk Borzakian.
Gone-Girl_Affiche

Gone Girl, David Fincher (USA, 2014)

Le dernier film de David Fincher, Gone Girl, qui s’est attiré des éloges critiques quasi-unanimes lors de sa sortie l’été dernier, témoigne d’un indiscutable désir géographique, d’une envie affichée de montrer quelque chose de l’Amérique (profonde) contemporaine. La caméra alerte du réalisateur de Panic Room circule dans les suburbs du Missouri, où il scrute le quotidien d’Amy et Nick Dunne, secoué par la soudaine disparition de la première. Couple glamour et, en apparence, idéal, les deux journalistes branchés new-yorkais ont abandonné Brooklyn pour rejoindre la ville natale de Nick et y accompagner les derniers jours de sa mère.

Fincher profite de cet évanouissement inexpliqué pour s’attaquer avec un humour féroce au système médiatique et montrer comment la disparition d’une femme peut devenir, en quelques jours, une question nationale, sur laquelle des animateurs de télévision en mal d’événements choc brodent à l’envi, se repaissant des moindres entailles dans l’image parfaite du couple. Il décrit avec un style chirurgical la montée en épingle de l’affaire, la manière dont les soupçons commencent insidieusement à se porter sur le mari et, surtout, comment l’image des uns et des autres fluctue au gré de sa fabrication continue dans la marmite puritaine du cirque médiatique et de son alternance entre anathèmes définitifs et exercices imposés de contrition publique.

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Chungking Express (Wong Kar Wai, 1994), Nashidil Rouiaï.

Chungking Express (Wong Kar Wai, 1994) Hong Kong

« Hong Kong est un personnage (…). La ville, les rues et le mouvement global du lieu remplacent même parfois les êtres de chair ». Wong Kar Wai, 1998.

Hong Kong, l’espace originel

Chez Wong Kar Wai, Hong Kong est bien davantage qu’un décor. Plus encore qu’un cadre. Les films, leurs intrigues et leurs protagonistes battent au rythme de la ville. Ils en épousent les contours et prêtent leur voix à ce territoire complexe.

Chungking Express, réalisé en 1994, est le deuxième film où Wong Kar Wai pose sa caméra dans un Hong Kong contemporain. Le premier à mettre au centre de sa trame scénaristique et visuelle l’hyper-urbanité du territoire. Le film est composé de deux morceaux de vies parallèles aux trajectoires similaires : deux âmes désorientées dans le dédale urbain, deux hommes perdus dans le souvenir d’un amour passé qu’ils voudraient ressusciter. La première demi-heure, consacrée au policier matricule 223 incarné par Takeshi Kaneshiro, se déroule à Kowloon, dans le quartier de Tsim Sha Tsui autour des Chungking Mansions[1]. Un lieu populaire, cosmopolite, commerçant. Un espace sinisé, bariolé, dense, labyrinthique. Le reste du film, consacré au policier matricule 663 interprété par Tony Leung Chiu-wai, se déroule sur Hong Kong Island, dans le district de Central. Un quartier dédié à la finance. Celui des traders, de l’hypermodernité. Un espace globalisé, occidentalisé, structuré.

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L’Ouest à la dérive (The Homesman, Tommy Lee Jones, 2014), Manouk Borzakian.
(<i>The Homesman</i>, Tommy Lee Jone, 2014, USA)

(The Homesman, Tommy Lee Jone, 2014, USA)

Repartir vers l’Est. Cinq semaines à travers le Mid-West, tour à tour glacial et balayé par le vent, avec en point de mire le Missouri, mais pour le franchir à l’envers, contre le sens de l’histoire. Fuir. Échapper à la Wilderness, devenue enfer, épreuve insoutenable, impasse à ciel ouvert, territoire de la diphtérie, de la famine, de la nature indomptée et pour toujours hostile. Tenter, dans un dernier face à face avec les éléments, de rallier la Civilisation, seul espoir de salut. In fine, opter pour le retour, la résignation, ultime aveu de faiblesse, d’impuissance : désolés mais non, impossible, on ne le fera pas, on rentre à la maison, conquérir l’Amérique rend trop fou, ou trop idiot, et puis l’Ouest, vraiment, ce n’est pas ce qu’on nous avait promis.

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Maps to the stars (David Cronenberg, 2014), Bertrand Pleven.
Maps to the stars, David Cronenberg

Maps to the stars, David Cronenberg

Geography of violence

Pourquoi Agatha vient-elle à Los Angeles? Où la conduit Jérôme, le chauffeur qui se rêve acteur ? Est-on parti pour un grand tour des lieux et des figures hollywoodiennes entre studios, villas, backstage, enfant acteur assez mûr pour la toxicomanie, actrice vieillies et aigries avant l’heure et gourou/coach ou David Cronenberg nous prépare-t-il un retour sur terre ? Le prix d’interprétation à Cannes attribué à Julian Moore n’est-il que le résultat d’un regard narcissique du monde du cinéma sur ses propres travers, sur sa performance ou nous dit-il quelque chose de la performance des acteurs dans notre bas monde, et de nos mondanités spatiales contemporaines ?

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Dans la cour (Pierre Salvadori, 2014), Manouk Borzakian.

À force de modestie et de légèreté, on pourrait accuser Pierre Salvadori de proposer un cinéma drôle et divertissant mais inoffensif. Un cinéma n’ayant rien à dire sur la société et tirant sans relâche sur la corde du duo improbable. En quelque sorte, un cinéma à la Griffith[1], mettant en parallèle ou en présence des individus issus de milieux différents, pour profiter des potentialités comiques de ces associations tout en se gardant d’interroger les rapports de force et de domination, pas plus le destin collectif dont les individus sont porteurs, en lien avec leur bagage socioculturel.

Dans-la-cour_Affiche

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La ligne de partage des eaux (Dominique Marchais, 2014), Bertrand Pleven.

d_marchais_01Documentaire, France,  2014L’appel de l’eau réclame en quelque sorte un don total, un don intime. L’eau veut un habitant. (Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, 1942.)).

En quête du bon gouvernement

Actions et acteurs

Comme dans l’histoire d’un ruisseau, La ligne de partage des eaux commence par une source pour nous mener à l’embouchure de la Loire. Entre temps, le film marque des étapes à thèmes. On marche avec des agents du Parc National observant les fluctuations de moules perlières dans une  portion de cours d’eau, on arpente avec des habitants un terrain qu’ils destinent à bâtir durablement. Plus loin, on roule avec un paysagiste proposant une belle analyse de la physionomie changeante des bords de route en fonction de leur capacité à permettre la vitesse. Enfin, c’est avec le géographe Jean Renard que l’on traverse le périurbain nantais. On observe aussi de l’intérieur : une base logistique de Bridgestone, l’espace en attente d’une infrastructure magique (une zone d’activité de 500 hectares) en périphérie de Châteauroux, la réunion d’une commission locale de l’eau , une autre d’élus considérant la pertinence d’un redécoupage intercommunal intégrant la petite ville voisine… On dit souvent que le documentaire doit concentrer son propos, marquer à la culotte ses personnages, Dominique Marchais, comme dans son premier long Le Temps des Grâces (2009) fait le choix d’un certain éclatement et ce pour épouser l’échelle qui lui semble la plus pertinente pour son récit : le bassin versant.
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La cour de Babel (Julie Bertuccelli, 2014). Bertrand Pleven.

cour_de_babel01La cour de Babel, Julie Bertuccelli, 2014.

Géographies citées

« Nous distinguerons donc la mondialisation réduite à l’unification économique par le marché (globalisation), d’un phénomène de beaucoup plus longue durée : l’humanisation et la civilisation de la Terre des hommes qui se poursuivent au point que Babel s’en trouve rachetée » (Denis Retaillé, Les Lieux de la Mondialisation, page 13)

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