
Dès la parution en 2021 des deux premiers volumes, nous avons salué l’originalité et la réussite de la collection « Odyssée, villes-portraits » publiée par ENS Editions sous la direction de Benoît Goffin et Nicolas Escach.Allemagnes, le cinquième volume de la collection, paru en 2025, garde le cap de marier de manière judicieuse la géographie, la littérature de voyage et les propositions graphiques innovantes pour faire cette fois-ci le portrait de l’Allemagne contemporaine. Une Allemagne qui reste méconnue des Français malgré la coopération institutionnelle mise en place par le couple franco-allemand depuis l’après-guerre. (Daniel Oster)
Villes-portraits d’Allemagne (s)
Pour cet ouvrage sur l’Allemagne, les géographes Benoît Goffin et Boris Grésillon ont réuni une dizaine d’auteurs – universitaires, journalistes, architectes, écrivains, etc. – qui ont en commun de manier les outils de la géographie et d’avoir vécu durablement sur place pour dresser le portrait d’une Allemagne urbaine dans toute sa diversité – d’où le pluriel utilisé dans le titre (« Allemagnes ») – et ainsi mieux comprendre les défis auxquels l’Allemagne est confrontée aujourd’hui : « peur du déclin industriel, manque de main-d’œuvre, population vieillissante, fossé persistant entre l’Est et l’Ouest, peur de l’extrême-droite (AfD), tensions sur les questions migratoires » (p 10-11 de l’ouvrage), sans compter les récentes et profondes crises géopolitiques apparues dans le sillage de la guerre en Ukraine.
Chaque auteur fait le portrait d’une ville allemande en moins de dix pages en puisant dans ses connaissances, ses lectures et ses expériences de vie, donc sans négliger ses impressions, ses ressentis et ses souvenirs. Il s’agit bien d’une géographie « sensible » dont le caractère subjectif trouve un écho remarquable dans les illustrations du graphiste Etienne Weber. Celles-ci relèvent de trois types : cartes de ville, dessins de « géographie embarquée » à l’échelle de la rue, cartes de transition pour les espaces entre les villes. Ces propositions graphiques, à la fois belles et audacieuses, attentives aux localisations précises comme au choix des symboles emblématiques, jouent un rôle important dans la perception des messages transmis par les auteurs.
Un itinéraire mûrement réfléchi
Cette traversée géographique de l’Allemagne emprunte un itinéraire dominé par une logique ouest-est en commençant par la « porte d’entrée » strasbourgeoise et en finissant par la « porte de sortie » de Francfort-sur-l’Oder, près de la frontière avec la Pologne. En réalité, si l’on y regarde de plus près, tours et détours complexifient cet itinéraire de façon assez subtile. Cette complexité de l’ordre donné aux portraits des villes doit beaucoup au choix de celles-ci : des métropoles incontournables (Berlin, Hambourg, Munich, Francfort-sur-le-Main…) mais également des villes un peu inattendues (Tübingen, Francfort-sur-l’Oder…) et même des villes étrangères (Strasbourg, Palma de Majorque).
Cet itinéraire permet de rendre compte de la grande diversité de l’Allemagne urbaine, héritière d’une histoire complexe, marquée notamment par une unification tardive (création de l’Empire allemand en janvier 1871) et une organisation fédérale actuelle où les länder disposent d’importantes prérogatives.
Les dix étapes urbaines sélectionnées sont autant de fenêtres qui permettent d’esquisser la géographie de l’Allemagne contemporaine, pays aujourd’hui urbanisé à plus de 90%. Entre deux étapes, une « géographie de transition » décrit sur une double page l’espace intermédiaire traversé à l’aide d’une carte intelligemment légendée. Ainsi, entre Hambourg et Cologne, la double page s’attache à représenter graphiquement « la Ruhr, cœur industriel en reconversion » en mêlant localisations géographiques, figures historiques, symboles sportifs, dessins divers (métro suspendu, chevalet de mine…). Autant d’informations mises en perspective par une légende synthétique insistant sur la puissance économique, démographique et culturelle d’une conurbation considérable.
Une « odyssée » urbaine
Point de départ : Strasbourg, ville-front devenue ville-pont. L’inauguration en 2017 d’un tram enjambant le Rhin a définitivement transformé le statut de la ville.
Puis direction Berlin. Le géographe Boris Grésillon, auteur du chapitre consacré à la capitale, évoque une « ville sans qualités », pourtant très attractive auprès des touristes européens. Il fait part de son embarras pour décrire Berlin, ville assaillie par les images et les mythes contradictoires. L’évolution urbaine de Berlin, depuis la chute du Mur en 1989, occupe une place importante dans sa perception de la ville, avec le constat d’une double propension, celle de la reconstruction pastiche et celle de la copie de l’extérieur. Et l’auteur de se féliciter à la fin de son texte qu’« il reste à Berlin encore beaucoup de traces du passé, qui confèrent à la ville une épaisseur historique inédite. »
Etape à Hambourg. La ville-Etat, deuxième métropole et plus grand port d’Allemagne, au riche passé marchand (cf. ligue hanséatique), est un véritable patchwork urbain qui poursuit sa transformation, marquée notamment par la gentrification plus ou moins avancée de certains quartiers et l’immense projet d’aménagement de la HafenCity. La grande vague d’arrivée des réfugiés syriens (41 000 réfugiés accueillis en 2015) a témoigné du dynamisme de Hambourg.
Etape à Cologne. La quatrième ville d’Allemagne, avec plus d’un million d’habitants, fière de son héritage romain et d’une culture latine, se présente souvent comme la ville de la cathédrale. Les travaux de celle-ci, commencés au XIIIe siècle, ont été arrêtés pendant des siècles, puis repris et achevés au XIXe siècle. C’est le monument aujourd’hui le plus visité d’Allemagne. Située entre Düsseldorf et les grandes villes de la Ruhr, au nord, et le « Rhin romantique », au sud, Cologne n’a jamais été bien intégrée dans des ensembles plus vastes. Benoît Goffin, l’auteur du texte sur la ville, ne s’attarde pas sur l’organisation de l’espace urbain, préférant reprendre la formule « Cologne est un sentiment » et insister notamment sur l’immense fête du Carnaval, appelé par les locaux la « cinquième saison ».
Après Cologne, un surprenant détour extra-allemand par l’île de Majorque. Mais ce choix est tout à fait justifié car l’île espagnole, souvent surnommée ironiquement le 17e Bundesland, séduit de très nombreux touristes allemands attirés par le tourisme « soleil et plage ». C’est l’occasion pour la géographe Marine Simon d’explorer les loisirs et les mœurs des Allemands hors d’Allemagne, jusqu’à poser la question : « et les Majorquins (…) qu’en pensent-ils de ces Allemands ? ».
Francfort-sur-le-Main, Tübingen, Munich, Dresde, Francfort-sur-l’Oder sont les dernières étapes de la traversée allemande de la collection « Odyssées, villes-portraits ». Arrivé à cette dernière ville, située sur la frontière orientale de l’Allemagne, le voyage invite à poursuivre vers l’est, en direction des terres autrefois allemandes et aujourd’hui polonaises. Mais ne faut-il pas plutôt regarder vers l’ouest à l’heure de la guerre en Ukraine et des reconfigurations géopolitiques en cours ? L’Allemagne n’est-elle pas liée plus que jamais à l’Union européenne ?
Consulter sur le site des Cafés Géo :
- « De la Baltique à la mer Noire » « Atlantique », sous la dir. de Nicolas Escach et Benoît Goffin (ENS Edition, 2021), Daniel Oster.
- Atlantique [Villes portraits], sous la dir. de Nicolas Escach et Benoît Goffin (ENS Editions, 2021), Michèle Vignaux.
- Arctique [villes-portraits], dir. par Nicolas Escach et Benoît Goffin (ENS éditions, 2023), Michèle Vignaux.
- Une géographie subjective des Balkans. Skopje (Macédoine du Nord). Daniel Oster. Le dessin du géographe n°98.
Daniel Oster, août 2026
