« Gilets jaunes » (suite) : les sciences sociales pour y voir plus clair

17 novembre 2018, Dozulé (Calvados). Des « gilets jaunes » manifestant à un péage de l’autoroute A13. (© Charly Triballeau/AFP)

« Gilets jaunes », acte IV, 8 décembre 2018. Le mouvement dure déjà depuis plusieurs semaines et personne n’est aujourd’hui en mesure de prédire sa fin précise. Une nette majorité de Français estiment « comprendre » ce mouvement hors norme mais cherchent-ils pour autant à réfléchir aux diverses composantes qui s’agrègent pour constituer un phénomène complexe dont la prise en compte est loin d’être aussi évidente que beaucoup le proclament ?

Fracture territoriale, fracture numérique, mondialisation néolibérale et recomposition économique, creusement des inégalités sociales, essor de la précarité et craintes d’un déclassement, transition énergétique et fiscalité écologique, usure du « système » démocratique traditionnel, pouvoirs respectifs des Etats et des multinationales, boucs émissaires (Europe et migrants entre autres) désignés par la vague populiste… La liste des facettes du mouvement des « gilets jaunes » est en réalité celle des ingrédients de notre modernité qui attisent notre inquiétude et parfois notre désarroi. Si nous voulons rester des citoyens lucides et respectueux de nos semblables, il nous faut réellement « comprendre », du moins tenter de le faire, pour aider notre démocratie et notre société à faire les bons choix en toute connaissance de cause. Les sciences sociales (sociologie, géographie, histoire, sciences politiques, sciences économiques et même psychologie) sont là pour guider notre réflexion et nos comportements.

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De l’actualité des Sami

La poussée du parti populiste, les Démocrates de Suède, aux dernières élections législatives, la sortie du film Sameblod[1], prix Lux du cinéma du Parlement européen en 2017, le succès des romans policiers d’Olivier Truc[2] dont l’intrigue est fondée sur les relations entre Sami et Suédois de souche……Pourquoi rapprocher ces faits ? Ils ont en commun de nous montrer une image plus trouble de la société suédoise que celle communément véhiculée par le « modèle » scandinave.

Les Suédois ne sont-ils pas les champions des Droits de l’homme, ouverts au multiculturalisme, volontiers moralisateurs à l’encontre des vieilles puissances coloniales britannique et française ?  Certes les Sami ont, en Suède, un niveau de vie que peuvent leur envier les autres peuples de l’Arctique, mais dès le XVIIe siècle leur territoire, au nord de la Scandinavie, est colonisé par les Suédois attirés par des gisements d’argent, ce qui entraîne paiement de l’impôt, évangélisation forcée et peuplement.

Aujourd’hui les Sami sont intégrés dans la vie économique suédoise et seule une minorité pratique encore l’élevage de rennes. Alors que prime le mythe de l’homogénéité suédoise (même si les Sami sont reconnus comme minorité ethnique dans la constitution), il faut soit un regard étranger comme celui d’Olivier Truc, soit la recherche identitaire de jeunes artistes aux origines métissées comme Amanda Kernell et Liselotte Wajsted, pour dévoiler la brutalité qu’ont eue les institutions suédoises à leur égard.

L’épreuve la plus humiliante que subit Elle Marja, l’héroïne du film d’Amanda Kernell, qui incarne sa grand-mère sami, est celle où elle sert d’objet d’étude à des anthropologues suédois dépourvus de toute empathie à son égard. Adolescente dans les années 1930, elle est mesurée et observée comme un animal afin de « vérifier » qu’elle appartient bien, en tant que Sami, à une sous-catégorie de l’espèce humaine. Cette « infériorité génétique » lui est d’ailleurs constamment rappelée par son institutrice suédoise, pourtant séduite par son intelligence.

Les mesures recueillies par les anthropologues constituent les archives de l’Institut d’Etat pour la biologie raciale, créé en 1928 à Uppsala, remplacé, en 1958, par l’Institut d’Etat pour la génétique humaine. L’étude des crânes y occupe une place majeure. « Crânes courts » et « crânes longs » servent à établir un classement entre « Tziganes », « Juifs », « Sami », « criminels », … Cet intérêt pour les crânes n’a pas disparu aujourd’hui. Des crânes sami sont l’objet de l’enquête menée par les deux policiers qui essayent de défendre les intérêts des éleveurs de rennes dans La Montagne rouge d’Olivier Truc[3]. Cette recherche les conduit du musée d’Histoire de Stockholm au musée de l’Homme de Paris. Ils rencontrent aussi un inquiétant antiquaire-collectionneur de crânes dont le passé nazi n’a pas empêché une intégration facile dans la Suède d’après-guerre.

La Montagne rouge évoque une autre particularité de la politique suédoise, les stérilisations forcées, pratiquées dès les années 1930, par peur de la dégénérescence. Il n’y a pas de discours officiel explicitement racial, mais on y évoque des « gens de mauvaise qualité » et, en 1941, les « nomades », les « peuples basanés » sont les catégories les plus touchées. Ultérieurement les stérilisations frappèrent surtout les handicapés mentaux et les « cas sociaux ». Ce n’est qu’en 1997 qu’une commission comprenant médecins, juristes et historiens condamna cette politique eugéniste et proposa d’indemniser les victimes.

Le lien entre politique de stérilisation et Etat-providence, est un sujet de controverse entre historiens. Le modèle social suédois visant à réduire fortement inégalités et risques a été mis en place par le SPD (parti social-démocrate), constamment au pouvoir depuis 1932, sauf à trois reprises. La stérilisation a-t-elle servi d’instrument de discrimination entre ceux qui pouvaient bénéficier des avantages sociaux et les autres ? Est-elle inhérente à l’Etat-providence ?[4]

Mais au sein de la société, quels sont les rapports entre Suédois de souche et Sami ? Sameblod dénonce tout ce que doit affronter une jeune Sami qui refuse le déterminisme de sa naissance pour adopter la culture et le mode de vie suédois, durant l’entre-deux-guerres. En quittant une famille peu affectueuse, pratiquant l’élevage traditionnel des rennes, Elle Marja ne rencontre que des gens pour lesquels elle représente l’altérité même. Ces rencontres peuvent être physiquement violentes, lorsque des jeunes hommes la « marquent à l’oreille » comme on le fait aux jeunes rennes, ou marquées d’une bienveillante condescendance lorsque de jeunes anthropologues la réduisent à l’exotisme de sa culture primitive.

Que faire pour ressembler à une Suédoise ?

D’abord changer son nom sami pour un « Cristina » passe-partout.

Abandonner son lourd vêtement de feutre et ses bottes colorées pour une robe légère et des escarpins noirs.

Se débarrasser de son odeur sami, sujet de moqueries et de dégoût.

Reprendre les stéréotypes véhiculés par les « vrais » Suédois sur ce peuple « voleur, menteur et bruyant ».

Malgré tous ses efforts, Elle Marja est tout de suite ramenée à sa condition indigène dans la ville d’Uppsala où la population est très homogène physiquement et culturellement, ce qui n’est plus le cas dans la Suède contemporaine.

Le film ne montre pas l’itinéraire de la femme adulte qui a réussi totalement son intégration à la société suédoise, au prix d’une rupture voulue avec ses origines mais qui s’avère douloureuse lorsqu’elle doit retrouver sa famille à l’occasion d’un deuil.

Aujourd’hui seule une minorité de Sami pratique l’élevage de rennes, dans des conditions bien différentes de celles de leurs ancêtres. L’hélicoptère sert au regroupement des troupeaux et le déplacement des rennes, équipés d’un collier GPS, est suivi sur les écrans d’ordinateurs. Si les autorités suédoises ne sont pas avares de belles déclarations sur les Sami, elles ne sont guère disposées à s’opposer aux lobbies économiques qui ont des intérêts en Laponie-Säpmi, espace de transhumance pour les éleveurs, et aux mouvements environnementaux qui veulent y installer des éoliennes. En 2013 une manifestation de Sami s’est durement heurtée à la répression policière. Ils voulaient protester contre la compagnie britannique Beowulf et sa filiale suédoise, prêtes à exploiter un gisement de fer au nord du cercle polaire dans une zone de pâturages de rennes.

C’est à ces luttes que s’intéresse Olivier Truc. Dans La Montagne rouge, la justice doit rendre un jugement sur le litige qui oppose forestiers et éleveurs de rennes dans une région au sud de la Laponie, constituée d’une zone boisée riche en lichens. Qui sont les premiers occupants ? Les forestiers prétendent à l’antériorité de leur présence, ce que les policiers de la police des rennes cherchent à dénoncer comme une supercherie.

Les Sami suédois ont obtenu – comme leurs homologues norvégiens et finlandais – la constitution d’un parlement de 31 membres, le Sameting, qui siège à Kiruna et s’est réuni pour la première fois en 1993. En 2002 il reçoit le droit de superviser tout ce qui a trait au patrimoine culturel, mais sa représentativité est faible et il doit appliquer la politique suédoise.

La Suède n’a pas encore – à la différence de la Norvège- ratifié la Convention 169 sur les peuples indigènes et tribaux adoptée en 1989 par l’OIT. Ce traité international prévoit le droit à la terre et aux ressources naturelles ainsi qu’à l’autodétermination pour les populations autochtones[5]. Des appels à la ratification sont lancés régulièrement par les Sami, mais aussi diverses associations suédoises.

Pour mieux comprendre la situation de ceux qui sont le seul peuple aborigène d’Europe, les Cafés géo auront le plaisir d’accueillir Olivier Truc au printemps prochain.

 Michèle Vignaux, novembre 2018

[1] Sameblod d’Amanda Kernell est sorti en France, en novembre 2018, sous le titre Sami, une jeunesse en Laponie.

[2] Olivier Truc, journaliste et écrivain français, habite Stockholm depuis 1994. Il est notamment l’auteur d’une trilogie de romans policiers « ethnologiques » consacrés aux Sami de Laponie. Un quatrième roman de cette série doit paraître au printemps 2019 aux éditions Métailié.

[3] Olivier Truc, La Montagne rouge, Editions Métailié, 2016.

[4] Voir Patrick Zylberman, Eugénique à la scandinave : le débat des historiens, M/S n°10, vol.20, octobre 2004.

[5] Pour approfondir la connaissance sur ce traité, on peut consulter sur Internet Comprendre la Convention n°169 relative aux peuples indigènes et tribaux, publié par le BIT à Genève.

 

Un peu de pédagogie géographique sur Internet

Avant les vacances, et sans vouloir vous dégoûter à l’avance des plages et de l’eau bleue, voici quelques images du site https://remonterletemps.ign.fr, qui est un outil efficace pour le géographe (et pas seulement !).

Cette chronique est partie d’un article de la presse au titre évocateur « Au Havre, une falaise recrache ses déchets dans la Manche » …terrible, évidemment ! (https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/05/30/au-havre-une.., Le Monde, 31 mai 2018).

Je suis donc allé voir sur le site de l’IGN cette fameuse falaise à Dollemard, dans la banlieue nord du Havre, et j’ai comparé deux photographies aériennes disponibles à 60 ans de d’intervalle : 1955 et 2015. Sur l’écran partagé en 2, le curseur de la souris se dédouble en flèche d’un côté et en croix de l’autre. Si les deux images sont bien calées géodésiquement (et théoriquement elles doivent l’être), les deux curseurs se sinuent au même endroit sur chacune des deux photos. On peut donc visualiser en direct le déplacement dans le temps d’un phénomène géographique linéaire, par exemple, ici, le pied du versant de la falaise (la limite terre-mer qui fluctue ici avec les marées serait plus difficile à comparer), et repérer les zones ou la terre « avance » et celles ou elle « recule ».

1955 | 2015

Les curseurs étant quelquefois « fantasques » sur l’un ou l’autre écran, j’ai pointé avec la croix la position du pied de versant en 1955 sur la photo de 2015 : elle se trouve au milieu d’un grand renflement de la partie inférieure de la pente, qui créé un bombement, une avancée du pied de la pente sur la plage sur plusieurs centaines de mètres du nord au sud.

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L’avenir incertain de l’Europe

La construction européenne est aujourd’hui vieille de près de huit décennies. Depuis plus de dix ans sa dynamique semble s’être enrayée au point d’apparaître en péril pour n’avoir pu lever les ambiguïtés qui ont présidé à sa naissance et à son développement. D’autant plus qu’une part importante des sociétés européennes la rend responsable des difficultés liées à la mondialisation croissante et à la nouvelle donne géopolitique, économique et technologique. Crise, rebond possible, désir, nécessité, tout se mêle aux yeux des opinions publiques comme des dirigeants politiques.

1.Une crise profonde : le projet européen dans l’impasse ?

Depuis le plan Schuman de 1950 (à l’origine de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), une histoire cyclique a marqué les avancées et les reculs du projet d’unification européenne qui a néanmoins avancé vers l’approfondissement et l’élargissement. Des étapes majeures ont été franchies : le traité de Rome (1957), l’accord de Schengen (1985), le traité de Maastricht (1992), la création de l’euro (2002). Mais depuis 2005 la construction européenne piétine, une succession de crises révèle que ses fondements même sont menacés. Trois crises majeures ont ébranlé le projet européen : la crise financière mondiale de 2008, la crise migratoire à partir de 2013, le Brexit en 2016.

La crise financière mondiale de 2008 a mis à rude épreuve l’Union économique et monétaire (UEM) avec le risque d’un éclatement de la zone euro. Une série de réponses européennes a permis de surmonter cette crise de l’euro mais la divergence des trajectoires économiques en Europe s’est poursuivie, creusant toujours plus le fossé entre le nord et le sud de l’Europe.

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Que peut apprendre l’Inde à la France en matière de gestion des bidonvilles ?

Assurément la situation française en matière de bidonvilles diffère beaucoup de l’Inde, où un citadin sur cinq vit en habitat précaire – et presque la moitié des habitants de Bombay. Mais les polémiques sur la destruction des campements de la Chapelle ou d’autres bidonvilles d’Ile-de-France, les expulsions de « la jungle » de Calais, ne sont pas sans évoquer les processus encore dominants en Inde et les outils d’une politique urbaine que New Delhi, et les gouvernements des 29 Etats fédérés de l’Union indienne, continuent de pratiquer.

Dharavi, bidonville à Bombay, en Inde, le plus grand bidonville d’Asie avec plus de 700 000 habitants (Photo © lecercle, www.franceinter.fr)

Une comparaison permet à mon sens de souligner les trois mêmes erreurs que font les politiques de France et d’Inde, mais aussi de proposer deux solutions.

Erreur n°1 : Pratiquer la politique du pire. La France propose un relogement pour les expulsés de Sangatte ou certains campements franciliens, mais il s’agit d’un nombre limité de places, et souvent du précaire amélioré (conteneurs aménagés à Calais, camp « aux normes internationales » avec tentes chauffées (!) à Grande Synthe…). Le gouvernement ne s’en cache pas : il s’agit de rendre la France aussi peu attractive que possible, afin de ne pas créer d’effet d’aubaine et d’éviter l’enracinement des migrants. Ceci n’est pas sans rappeler la politique urbaine menée dans les premières décennies de l’Inde indépendante : Nehru et ses successeurs avaient peur de l’exode rural, et pour le décourager se refusaient à une véritable politique de logements en ville – encore moins de logements sociaux. Faute de toit en perspective, les ruraux resteraient dans leurs campagnes, espérait-on. De fait, l’Etat et encore moins les promoteurs privés n’ont guère construit de logements. Mais les ruraux ont quand même émigré… Conjugué à la fécondité des citadins, le résultat dans les villes indiennes est patent : dans le meilleur des cas, des quartiers illégaux, que les pouvoirs publics ont laissé se développer faute de pouvoir les résorber, sont dotés de certains services publics (eau, école…) mais toujours sous une épée de Damoclès  : ainsi du projet de destruction de Dharavi, quartier de plus de 700 000 habitants à Bombay, qui a le tort de se trouver dans une zone désormais très convoitée par les acteurs de l’immobilier. Dans le pire des cas, des quartiers de cahutes faites de matériaux de récupération, établis dans des zones vacantes donc par définition souvent non constructibles (lit d’inondation des rivières) et dangereuses (la jungle de Calais n’est-elle pas elle aussi dans une zone en partie classée Seveso ?).

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Japon.  L’art des jardins, contempler et méditer

Dans un archipel entre terre et ciel, entre montagne hostile et terre tremblante, entre tradition et modernité, la mer pour unique horizon, le Japon a fait , avec l’art du jardin, une synthèse sublime.

L’art des jardins, important et respecté, cherche à interpréter et à idéaliser la nature, en assemblant des codes esthétiques que tous les Japonais peuvent s’approprier dans la vie quotidienne car le jardin se trouve aussi bien dans les demeures privées, petites ou grandes, que dans les parcs des villes et surtout dans les sanctuaires shintoïstes ou les temples bouddhistes.

Méditer, contempler, ce sont les vertus que propose le jardin.

Le Pavillon d’Or à Kyoto

Le Pavillon d’Or miroite dans les eaux d’un étang, tout en se détachant d’un écrin verdoyant adossé au mont Kinugasa. Construit au XIV ème par un shogun, très féru de philosophie zen puis devenu moine, il s’élève dans l’enceinte du temple Rokuon-ji.

De l’eau, une montagne, un premier étage réservé à la méditation, puis deux étages recouverts de feuilles d’or et dont l’architecture est celle des maisons des samouraï, le tout couronné par un phénix. Le phénix, sur le faîte, rappelle tout ce que le Japon doit à la Chine.

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Relire un géographe : André Siegfried (1875-1959)

Relire un géographe : André Siegfried (1875-1959)

Dans un texte daté du 3 mars 1946, André Siegfried écrit[1] : « Trois maîtres ont exercé sur ma formation une influence décisive : Izoulet, mon professeur de philosophie, m’a donné le goût des idées générales ; Seignobos m’a enseigné le réalisme psychologique politique ; Vidal de la Blache m’a fait comprendre, du moins je l’espère, l’esprit profond de la géographie. » En effet, il fut à la fois géographe, historien, sociologue, politiste… Plusieurs disciplines revendiquent d’ailleurs son héritage. Des historiens ont travaillé dans son sillage, tel Paul Bois dans sa thèse sur les paysans de l’Ouest, soutenue en 1960[2]. Pour les professeurs de Sciences Po, notamment François Goguel et Alain Lancelot, il fait partie de leur histoire ; ils ont d’ailleurs baptisé une salle de son nom mais elle a aujourd’hui disparu. Et les géographes ? Ils l’ont longtemps caricaturé, réduisant son oeuvre à une citation d’ailleurs fausse : « le calcaire vote à gauche, le granit à droite ». Ils semblent surtout l’avoir oublié jusqu’aux années 1970. Mais ils se rattrapent ensuite en organisant un colloque à Nantes en mars 1987, puis un autre à la Sorbonne en décembre 1988, avec publication des actes dans les deux cas[3]. Et, beaucoup plus récemment, André-Louis Sanguin, puis Hugh Clout rédigent sa biographie[4]. On trouve en outre des informations sur André Siegfried dans plusieurs dictionnaires[5] et sur des encyclopédies en ligne comme Larousse, Wikipedia

André Siegfried et son maître-livre (source: www.sciencespo.fr)

Un colloque s’est tenu à Cerisy-la-Salle (Manche) en 2013, à l’occasion du centenaire de la parution de son « grand » livre, le Tableau politique de la France de l’Ouest[6] . Mais les communications dépassent nettement le cadre du Tableau ; plusieurs étudient la géopolitique des régions de l’Ouest au vingtième voire au vingt-et-unième siècle tandis que d’autres reviennent sur d’autres aspects de l’oeuvre d’André Siegfried. La publication des actes de ce colloque sous le titre Le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried. 100 ans après. Héritages et postérités[7] est pour nous l’occasion d’opérer un bref retour sur ce géographe sans chercher à réaliser un compte rendu exhaustif des communications[8].

André Siegfried est un héritier. Son père, Jules Siegfried (1837-1922), est un entrepreneur qui a fait fortune (avec son frère) dans le commerce du coton. Maire du Havre puis député (Républicain de gauche) de la Seine inférieure (aujourd’hui Seine maritime), il est d’une famille protestante et appartient à ce que l’on désigne parfois sous le sigle HSP. A partir de 1913, il habite rue de Courty, petite rue du septième arrondissement débouchant sur le Boulevard Saint-Germain.

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A propos des finisterres et sutures du globe

Jacques Bethemont, géographe, un ami très cher vient de nous quitter. Il avait fourni aux Cafés Géographiques un texte mis en ligne le 6 mars 2006 avec le titre « La grive de Montboissier » http://cafe-geo.net/wp-content/uploads/grive-montboissier.pdf . C’était, disait-il, sorti de ses « tiroirs », le récit d’une visite du château de Montboissier ou du moins de ce qu’il en reste, à la suite d’une relecture du Chateaubriand des Mémoires d’Outre-Tombe. Châteaubriand y avait vécu.

Avec « Les finisterres et les sutures du globe» Jacques Bethemont nous propose ici une réflexion géographique, sous la forme d’un récit de voyage aux Etats-Unis en 1989.Il publia, la même année avec Jean-Michel Breuil « Les Etats-Unis, une géographie régionale » (Masson 300p.), puis en 1991 chez le même éditeur « Les Etats-Unis, une géographie thématique ».

Finisterres et sutures du globe

Finisterre, mot ambigu puisqu’à la fin de la terre répond l’ouverture sur la mer, c’est-à-dire sur une multitude de routes. Sans doute en allait-il autrement lorsque la terre était plate et que la mer n’ouvrait que sur l’infini ou le vide. La fin de la terre coïncidait alors avec le bout du monde et cela laissait place à bien des spéculations dans l’Occident du Vieux Monde, surtout si ce finisterre était borné par une île au-delà de l’île. Au large de Mull, la petite île de Iona abrite encore les tombeaux des défunts rois celtes dont les âmes étaient parties vers le large. Dans l’Ouest de l’Irlande, parmi les moines de l’Abbaye de Ballinskelligs, de rares cénobites gagnaient plus au large l’île de Skellig pour méditer dans des cellules exposées aux grands vents et aux tempêtes. Sur la fine pointe de l’île, ils avaient même sculpté des sièges de pierre à l’aplomb de la falaise. Quel était leur vertige ? Faisaient-ils face à l’infini divin ou au néant ?

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Prendre la clé des Champs (Elysées)

Prendre la clé des Champs (Elysées) avec Jean-Louis Tissier à qui nous empruntons le titre et quelques idées. Bien connu aux Cafés géo, il étrenne une nouvelle collection des Publications de la Sorbonne en préfaçant la réédition d’un article de Léon Aufrère rédigé en 1942.

Le 6 juin 1942, celui-ci fait une communication à une séance de l’Association de géographes français, à l’Institut de géographie de Paris, rue Saint-Jacques. Cette association, fondée par Emmanuel de Martonne en 1920 afin d’entretenir des relations scientifiques entre les géographes, organise, outre des excursions, quatre à huit réunions par an. En effet, malgré la guerre, malgré l’Occupation et malgré un décret vichyste interdisant certaines professions aux Juifs promulgué le même jour, la vie scientifique se poursuit.

Cette communication, publiée ensuite dans le Bulletin de l’Association de géographes français, s’intitule La dyssymétrie de l’Avenue des Champs-Elysées (aujourd’hui on écrirait plutôt dissymétrie). Pour cette réédition, le choix de Jean-Louis Tissier s’avère judicieux, ne serait-ce qu’en raison de l’indisponibilité de ce numéro du Bulletin sur le portail Persée. Mais surtout, cela permet de mettre en lumière le travail d’un géographe atypique, proche du chef de file de la géographie française, Emmanuel de Martonne, et en même temps hors-les-murs, pour reprendre le titre d’un livre paru récemment.

Né en 1889, ni normalien, ni agrégé, Léon Aufrère rédige un mémoire de DES (on dirait aujourd’hui de maîtrise ou de M1) sur la Beauce en 1922. Il manifeste ensuite des intérêts variés, des rideaux de Picardie aux dunes du Sahara, et des approches originales, telle la dissymétrie du Bassin parisien en 1934.

Il en est de même dans cet article sur l’Avenue des Champs-Elysées : un objet nouveau et une méthode de terrain bien particulière, ainsi qu’il l’écrit (p. 46-47) : « Nous nous sommes astreints à rédiger cet exposé sans ouvrir un livre. Nous l’avons composé avec nos sentiments et nos souvenirs. Nous avons fait de nombreuses excursions sur le terrain, des stations aux terrasses des cafés et ailleurs. »

Mais sa description reflète surtout les Champs-Elysées d’avant guerre. Or depuis deux ans, Paris est sous occupation allemande. Tandis que le drapeau nazi flotte sur l’arc de triomphe, les troupes de la Wehrmacht paradent sur la célébrissime avenue, « centre d’un centre qui rayonne sur toute la terre » (p. 42) devenu alors lieu de détente pour les soldats allemands. Ses allusions sont discrètes lorsqu’il écrit qu' »elle est mêlée plus intimement que jamais à notre vie nationale » (p. 42), ajoutant un peu plus loin (p. 47) : « Nous l’avons vue dans ses jours de gaieté et dans ses jours de colère. » Après la guerre, sous des cieux plus cléments, il publie un nouvel article sur cette avenue.

Quant à la dissymétrie dont il n’est question que dans une partie du texte, il s’agit d’une fine analyse différentielle des activités entre le flanc Nord de l’avenue et le Sud ; on la retrouve sur les Grands Boulevards et le boulevard Saint-Michel (cf. p. 33). Pour ce dernier, jusqu’il y a peu, on (sur)nommait le côté Ouest le trottoir des cocus…

Chers amis des Cafés géo, n’hésitez donc pas à vous procurer cet opuscule, tant pour lire la prose de Léon Aufrère que celle de Jean-Louis Tissier, d’autant plus que son prix est dérisoire.

Denis Wolff.

Léon AUFRERE, La dyssymétrie de l’Avenue des Champs-Elysées, Avant-propos de Jean-Louis TISSIER, Publications de la Sorbonne, 2016, 48 p., 3 €.

 

Pour une nouvelle géographie du vin : le « vin nature »

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Ces photographies ont été prises dans le cadre d’un repas géographique, organisé par les Cafés géo. Les vins de la soirée peuvent tous être considérés comme « nature ». L’expression « vin nature » ou « vin naturel » interpelle le géographe. La géographie pouvant se définir comme l’étude des relations entre nature et sociétés, elle s’est depuis longtemps emparée du vin pour l’étudier. C’est en effet un produit des sociétés dont l’élément de base, le raisin, est « naturel » (biotique). Les guillemets autour de « nature » et « naturel » sont là pour rappeler que la nature est une construction sociale, qui n’existe que par l’idée que les sociétés s’en font. Le terme « vin nature » est donc intéressant ainsi que l’émergence de son marché. La visibilité du « vin nature » sur le marché est relativement nouvelle et redessine la France du vin, du producteur au consommateur. Pour s’en rendre compte, il faut d’abord définir ce qu’est le ou les « vins nature » et expliquer l’émergence de son marché actuellement.

Le « vin nature », qu’est-ce que c’est ? La géographie est-elle utile à son étude ?

Le « vin nature » peut être défini simplement comme un vin produit sans intrants. Ce qui se traduit par exemple par une absence de pesticides et d’engrais chimiques pour la vigne, de conservateurs pendant la vendange et de levures ajoutées pendant la vinification. Les techniques de filtrage et de collage sont également interdites, tout comme les innovations technologiques considérées comme violentes pour le vin (osmose inverse, micro-oxygénation, …). L’Association des Vins Naturels (AVN) autorise cependant l’ajout de soufre en petite quantité1. L’association des vins S.A.I.N.S. l’interdit totalement2.

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