Le FIG 2021 à Saint-Dié-des-Vosges (photo prise par l’auteur)

En simple géographe, à Saint Dié-des-Vosges je suis allée.
Pour la 32ème édition du FIG (Festival International de Géographie) le soleil fut éclatant et dans le ciel tout bleu, les sommets vosgiens se détachaient admirablement.
Les festivaliers étaient revenus, peut-être en moins grand nombre qu’avant la pandémie, mais toujours avides de conférences et de retrouvailles conviviales sur les terrasses des nombreux cafés de la ville. Deux sujets étaient retenus cette année :
Territoire invité : Europe(s). Thème : le Corps

Le thème du corps, soyons honnêtes, en a surpris plus d’un ! Il a été retenu en l’honneur du président du FIG 2021, Georges Vigarello, connu pour sa thèse d’histoire « Le Corps redressé » devenue en 1978 un succès en librairie. Le festival aborde la dimension spatiale des rapports de domination fondés sur des attributs corporels, à commencer par les dominations sexistes et racistes.
A quelques semaines de la présidence française de l’Union européenne et quelques mois après le Brexit, le FIG s’interroge, sans surprise cette fois, sur la notion d’Europe(s) : un continent, une construction territoriale, une puissance géopolitique ? Ce questionnement est d’autant plus sensible que Saint-Dié se trouve dans une région Grand Est qui jouxte les frontières avec nos voisins belges, luxembourgeois et allemands.
Le salon du livre, sous son chapiteau, a aussi attiré beaucoup de monde. On y trouvait des livres pour les enfants, pour les gastronomes, pour les géographes et historiens, pour les amateurs d’art et bien entendu, exposés en bonne place, les derniers ouvrages des intervenants invités au festival. De quoi faire de grandes emplettes !
Comme d’habitude on ne pouvait aller à toutes les conférences, mais celles que j’ai retenues m’ont apporté beaucoup de satisfaction. Je vais donc vous les présenter.

■ Plusieurs conférences ont porté sur le Territoire invité : Europe(s).

► Les échelles de l’Europe ont été présentées par :

Michel Foucher, géographe et ancien ambassadeur ; Sylvain Kahn, docteur en géographie et professeur à Sciences Po et Laurent Carroué, inspecteur général de l’Education nationale.

Pour Michel Foucher l’Europe ne s’est pas construite vis-à-vis du monde, mais elle existe grâce à une monnaie unique (l’euro) et à un Etat de droit. Elle a été en avance sur la thématique du climat, puis sur celle de la 5 G et de la protection des données personnelles.
Il regrette que l’on ne parle jamais (ou si peu) dans les médias français de cette Union européenne et que l’on oublie, entre autres que nos agriculteurs bénéficient des quelques 60 milliards d’euros de la PAC.
Il considère que nos partenaires européens nous soupçonnent de vouloir remplacer les Etats-Unis à l’échelle du continent. Il admet nos faiblesses sur l’absence de défense européenne, et la dévaluation de l’U.E. à la suite du Brexit.
Sylvain Kahn se définit comme « un historien défroqué mais un géographe de cabinet ».
Pour lui, la pandémie a relancé l’U.E.
L’U.E., c’est la création d’un Etat qui n’existe pas, puisque nos frontières et nos politiques publiques sont mutualisées (dont la PAC). C’est aussi un espace dans lequel depuis à présent 70 ans, la mobilité est organisée. C’est donc un espace qui tourne, même s’il tourne plus ou moins bien.
Les nombreuses crises connues par l’U.E. se sont terminées par des relances, affirme Sylvain Kahn. Ainsi malgré le mandat américain de Donald Trump, le Brexit, la Covid, l’Europe a réussi à maîtriser la pandémie par une politique de santé ancrée sur la vaccination (70 % de la population est vaccinée) et la mutualisation des dettes (les bons du trésor). Tour cela rend l’Europe crédible. Ainsi, l’Allemagne a renoncé au sacro-saint équilibre budgétaire ! Les plans de solidarité et de relance ont été remarquables ! Les élections européennes de 2019 ont connu un petit regain de participation des jeunes adultes (30-40 ans) intéressés par un Pacte Vert, dont la mise en place est certes laborieuse mais porteuse d’intérêt.

Le nom de Michel Foucher est aussi associé à une exposition présentée à l’Espace Géo-Numérique, en collaboration avec Laurent Carroué et intitulée : « Frontières d’Europe(s) vues de l’espace ». Elle nous amène de l’île de Lampedusa à Ceuta, du fossé rhénan à Kaliningrad, de Berlin au Grand Nord arctique. Michel Foucher était aussi présent sur d’autres lieux du FIG, comme à la Tour de la Liberté pour un grand entretien avec Thibaut Sardier, journaliste et président de l’ADFIG. Enfin, il a aussi présenté son dernier ouvrage, « Arpenter le monde », écrit pendant le confinement. Il y fait l’éloge de la géographie sur le terrain et d’une géographie fondée sur la cartographie, appuyée sur une solide légende.

► L’union européenne peut-elle construire son avenir sans la Russie ?

Cette table ronde était animée par Christian Pierret, fondateur du FIG, Sylvie Bermann, diplomate, qui fut en poste à Pékin et à Moscou, Jean-Sylvestre Mongrenier, spécialiste de la géopolitique de la Russie et Michel Foucher venu remplacer le journaliste défaillant Jean-Dominique Merchet

Christian Pierret prend la parole en premier et rappelle l’ancienneté des relations entre la France et la Russie.
Il y eut Anne de Kiev, qui fut reine de France lorsqu’elle a épousé Henri Ier, successeur d’Hugues Capet. Il y eut Pierre le Grand, venu à Versailles sous XIV.
Puis Christian Pierret rappelle l’alliance avec l’URSS pendant la Deuxième Guerre mondiale et les pertes en vies humaines très élevées pour les citoyens soviétiques, entre 20 et 30 millions de morts !
Cela explique en partie le fort sentiment national, accru par la disparition de l’URSS en 1989, à l’origine d’un complexe d’humiliation et de déclassement.
Si de Gaulle avait souhaité « une Europe de l’Atlantique à l’Oural », force est de constater que la Russie actuelle n’est plus qu’une puissance modeste dont le PIB est comparable à celui de l’Italie pour une population bien supérieure.
   Sylvie Bermann prend la parole pour faire le constat que les anciens Pays de l’Est se refusent actuellement à toute alliance avec la Russie, refus renforcé par la récente annexion de la Crimée et la forte implication de la Russie de Poutine dans le Donbass.
Les multiples sanctions américaines à l’encontre de la Russie sont, selon Sylvie Bermann, contre-productives et alimentent le nationalisme russe. En outre, elles pénalisent l’agro-alimentaire français en favorisant celui de la Russie, devenue exportatrice !
Si la situation entre la Russie et la France est bloquée, malgré la rencontre des deux chefs d’Etat cet été à Brégançon, il faut poursuivre dans cette voie et observer attentivement le partenariat croissant entre la Russie et la Chine.
Jean Sylvestre Mongrenier rebondit sur ce rapprochement et insiste sur le fait que la Russie est eurasiatique depuis que Pierre le Grand a été arrêté dans ses conquêtes vers l’ouest et qu’il les a reportées vers l’Asie Centrale.
Le « néo-eurasisme », élaboré après la Seconde Guerre mondiale, a repris des forces avec un Poutine qui veut régner de « Lisbonne à Vladivostok ou de Lisbonne à Tokyo et pourquoi pas Shanghai et Djakarta !
Si le ressentiment contre l’Occident demeure élevé, la relation Russie / Chine s’est détériorée depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Mais leur vision du monde reste la même ! L’avenir leur appartient et si leur alliance est informelle, elle est cependant réelle.
Pour Michel Foucher, la formule de De Gaulle sur une « Europe de l’Atlantique à l’Oural », est sortie de son contexte. Il s’agissait surtout pour le Général, de sortir de la logique des blocs. Il précise avoir vu dans le bureau de Poutine, une statue de Pierre le Grand et confirme la nécessité de poursuivre une conversation permanente avec la Russie.

En conclusion, Sylvie Bermann reprend la parole. Elle affirme que « l’eurasiatisme » n’existe pas, même en Sibérie où la population se considère européenne. La formule n’intéresse pas non plus la Chine et pour Poutine, qui reste un soviétique (toujours selon les mots de la diplomate), le développement économique et les réformes qui vont avec, ne sont pas une priorité, tant que les hydrocarbures assurent un excédent budgétaire. L’essentiel est de rester au pouvoir. Si les intervenants ne sont manifestement pas d’accord sur tout, le débat est resté courtois, la présence de diplomates pouvant expliquer cela.
Les questionnements sur l’avenir de l’Europe restent nombreux : aujourd’hui l’Europe court-elle après l’histoire au lieu de l’influencer ; le Brexit sera-t-il suivi par d’autres sorties ? La Pologne y songe à voix haute… Ou bien, pour reprendre une expression de Nicole Gnesotto, « l’Europe est-elle devenue une puissance dispensable » ?

► Le Grand Est, Région européenne.

   Une autre table ronde a réuni Grégory Hamez, professeur de géographie à l’université de Lorraine et Directeur du LOTERR ; Birte Wassenberg, professeur d’histoire contemporaine à Sciences-Po Strasbourg et Nicolas Rossignol, chef Unité Données et Sensibilisation ESPON.

  • La réunion de l’Alsace-Lorraine et de Champagne-Ardenne, dans un ensemble Grand Est est-elle pertinente ? Avec Strasbourg comme capitale et des frontières qui la placent en contact avec la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne et la Suisse, cette région est certes tournée vers l’Europe. Sa partie orientale fait partie de la « mégapole européenne » (la fameuse banane) qui du nord de l’Italie à la Grande Bretagne, est le moteur du continent. Pour autant les territoires de cette région sont-ils associés aux projets d’échelle européenne ou bien se sentent-ils plus proches de Paris ?
  • L’analyse des intervenants va se focaliser sur deux points :

– L’étude statistique des langues parlées dans la région Grand-Est montre que si 70 % des Alsaciens transmettent leur langue (germanique) à leurs enfants, cela n’est pas le cas des Lorrains. Les Allemands proches des frontières préfèrent quant à eux, faire apprendre l’anglais à leurs descendants. Il n’y a guère que les Nord-Lorrains et les Luxembourgeois qui parlent les 4 langues, même s’ils sont peu qualifiés et parce qu’ils sont transfrontaliers, ce qui amène à l’analyse du second point.
– Le Grand-Est compte environ 200 000 transfrontaliers et il existe une économie internationalisée de part