Le samedi 1er février, 10h – 12h30, Institut de Géographie

Avec Jean-Paul Amat, Étienne Grésillon, Vincent Moriniaux et Bertrand Sajaloli

 

Vincent Moriniaux, Jean-Paul Amat, Bertrand Sajaloli, Étienne Grésillon et Mélanie Le Guen. Photo de Jean-Pierre Némirowsky

 

Peu après sa sortie, l’ouvrage collectif Le Sacre de la nature (1) avait fait l’objet d’un compte rendu de Michèle Vignaux. Le samedi 1er février 2020, ses deux directeurs et deux de ses contributeurs sont venus discuter avec les participants invités par les Cafés géographiques, dont plusieurs agrégatifs de géographie travaillant la question « La nature, objet géographique » de leur programme. La séance a cependant suscité l’enthousiasme général, au-delà des seuls candidats au concours : chez chacun, le terme et le thème de la nature réveillent des souvenirs, imprègnent des représentations, posent des questions ou recèlent, au contraire, des réponses. La nature touche aussi les géographes de toutes ces façons, en plus de faire l’objet de réflexions et de débats dans plusieurs champs de la discipline, que les quatre intervenants partagent ce matin.

Directeurs du Sacre de la nature, Bertrand Sajaloli et Etienne Grésillon sont géographes, précisément biogéographes de formation. Enseignant-chercheur à l’Université d’Orléans, Bertrand Sajaloli a soutenu une thèse sur les zones humides et leurs usages en 1993. En 2009, Etienne Grésillon termine quant à lui une thèse sur les jardins chrétiens, où il démontre que les religieux sacralisent les éléments des milieux qu’ils cultivent. Il est aujourd’hui enseignant-chercheur à l’Université de Paris. À leurs côtés, Jean-Paul Amat, professeur émérite de Sorbonne Université : il a contribué à l’ouvrage Le Sacre de la nature avec un texte sur le champ de bataille de Verdun, d’après ses connaissances sur les paysages de la Grande Guerre et leur évolution géohistorique, consignées dans une thèse d’Etat qui a donné lieu à un ouvrage. Enfin, Vincent Moriniaux – que les agrégatifs connaissent pour avoir dirigé le manuel La nature, objet géographique chez Atlande en 2018 – a conduit ses recherches doctorales sur les attitudes des Français face à l’enrésinement du XVIe au XXe siècle. Il s’intéresse aujourd’hui à la dimension religieuse de l’alimentation, dont il évoquera pour nous quelques aspects. Entre ces quatre intervenants, les écarts générationnels, qui jouent un rôle dans la construction de leurs regards respectifs et parfois divergents sur la nature, alimentent un débat dynamique, enjoué et amical, à l’image des relations qu’entretiennent ces enseignants-chercheurs aux parcours situés à la croisée de la biogéographie (composantes biotiques des milieux : végétaux, animaux) et de la géographie culturelle (les usages des milieux). Pour tirer parti de la présence de chacun, ils seront particulièrement invités à raconter leur parcours et la façon dont s’est forgée leur réflexion sur la nature au travers de leurs différents objets de recherche.

Président de la commission de biogéographie du CNFG, Bertrand Sajaloli présente le fil conducteur de sa démarche de biogéographe : il se demande en quoi la géographie et l’histoire culturelle peuvent être des agents dans les processus biophysiques et la fabrique de la nature. Pour lui, elle prend trois formes. La nature spontanée est celle à laquelle s’intéresse la biogéographie « classique » : ce sont les éléments du monde biophysique, générés par des facteurs biophysiques – en tout cas ce sont eux qui sont mis en évidence. Mais la nature est aussi un produit social. En Amazonie, la répartition des espèces s’avère liée aux pratiques religieuses des habitants de la forêt – pas vierge, donc. Cette observation confirme l’hypothèse émise par Georges Bertrand dans l’introduction de l’histoire de La France rurale de Georges Duby : il existe des rapports dialectiques entre les évolutions des sociétés humaines et les évolutions écologiques des milieux naturels. Ceux-ci, les natures, sont les résultats d’un choix conscient ou inconscient des sociétés humaines. Leurs aménités ou leurs défauts propres ne sont que les produits de leurs actions et de leurs représentations. Enfin, la nature peut apparaître comme un objet hybride, associant artificialité et naturalité, l’un et l’autre n’ayant pas toujours un poids égal. Entre la nature « très naturelle » et la nature « très artificielle », plusieurs natures existent en fonction de leur combinaison de ces deux paramètres. Adepte de cette théorie, le géographe Laurent Lespez s’inspire notamment de Bruno Latour pour placer un curseur sur cette échelle, de façon à décrire le ou les milieux qu’il observe.

Le sacré est donc un facteur culturel parmi d’autres des processus biophysiques. Durant les années 2000, Bertrand Sajaloli préside l’association Sologne Nature Environnement, qui instruit avec le CRPF la mise en place d’une zone Natura 2000 sur la majeure partie de la Sologne. L’étendue ciblée, forestière et marécageuse, a beau abriter un grand nombre d’espèces faunistiques et floristiques protégées, la création d’un espace protégé y est difficile car le foncier est surtout composé de grands domaines voués à la chasse. Or, à l’occasion de visites de terrain, il s’aperçoit d’un lien étroit entre le taux d’enrésinement des propriétés et la confession de leurs propriétaires : en Sologne, les catholiques privilégient les feuillus tandis que les protestants préfèrent les résineux. Il y a donc un rapport entre spiritualité et biogéographie. De même, en enquêtant auprès de grands propriétaires solognots très engagés dans leur foi catholique, il cartographie les formations végétales, conduit des entretiens et découvre une organisation spécifique des domaines. Il y note le refus atavique d’enclore la propriété, la présence proche des châteaux de lieux ouverts (prairies ponctuées de croix, statues de la Vierge) et aussi de parcelles forestières exemptes de toute gestion sylvicole depuis trois ou quatre générations, représentantes de la « jungle » édénique et marquant le refus du péché originel. Ainsi, s’individualisent des groupements végétaux présentent un net caractère chrétien, des associations végétales catholiques, et ce sans que les propriétaires en aient une pleine conscience. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’organiser avec Étienne Grésillon le colloque « Sacrée nature, paysages du sacré », à l’Université d’Orléans, en janvier 2009. C’est de lui que l’ouvrage rend compte. Son hypothèse principale est la suivante : la sacralité fait partie des facteurs culturels intervenant dans la fabrique de la nature. Or, les différentes crises écologiques et la peur devant un monde fini, dont les rabougrissements se voient, suscitent un mouvement de resacralisation par-delà les pratiques religieuses.

Etienne Grésillon prend la parole. Le sacré et les mots qui en dérivent posent à qui les étudie des difficultés épistémologiques. Auteur du livre Le Sacré (1917), le protestant Rudolf Otto définit le sacré avec le terme numineux qui révèle un mystère effrayant et/ou fascinant. Le mystère est consubstantiel du sacré. Dans l’ouvrage, nous le définissons comme une puissance supra-humaine. Dans l’une des définitions originelles du sacré d’Emile Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), définit le sacré comme opposé au profane. Pour lui, il y a des objets sacrés souvent attachés aux cultes et des objets profanes plutôt associés au quotidien. Plus tard, Mircea Eliade dans Le sacré et le profane (1957) montre que l’espace sacré est orienté par une hiérophanie (un point de contact avec un autre plan de l’existence). Alors que l’espace profane n’offre aucune orientation existentielle. Dans l’ouvrage nous nous intéressons à toutes les formes prises par le sacré qui va de la transcendance (qui est au-delà de la conscience des humains, représentant une puissance divine indépendante de l’histoire et de la géographie terrestre) et l’immanence (qui est présent dans la conscience humaine et perceptible sur terre).

En Master 1, Etienne Grésillon démarre une recherche dans un jardin eudiste près de Redon, en Bretagne. Etudiant d’abord la biogéographie du jardin – sa nature « plantée » – il glisse en Master 2 vers une recherche du sacré dans le jardin. Certains religieux l’en dissuadent : « il n’y a pas de sacré dans le jardin », seuls les hommes étant proches du sacré dans le christianisme. Dieu est une figure transcendentale. Observant quotidiennement les pratiques des religieux dans le jardin, où ils cheminent, prient et cultivent de façon signifiante, il leur prouve le contraire : il y a de l’immanence dans l’Eglise catholique. Ceci explique que le christianisme ait laissé des marques dans le paysage, urbain comme rural, en France au moins, et à très petite échelle, les religieux ayant possédé des terres vastes souvent passées d’une génération à l’autre sans la division du domaine. Le jardin est à la fois un espace de production et un espace de prière. Les religieux ont construit des modèles paysagers comme le cloître hyper domestiqué, qui est surement à l’origine du jardin à la française. Aujourd’hui ces paysages sont très valorisés, notamment par le tourisme (cloître du Mont-Saint-Michel, jardin de l’abbaye de Fontevraud, domaine de l’abbaye de Notre-Dame de Sénanque, etc.). L’architecture et les paysages des jardins du Mont-Saint-Michel sont définis par une symbolique catholique mais ils sont aussi le produit de son appropriation par l’Etat français comme patrimoine, l’érigeant en « haut lieu » de la culture française.

Etienne Grésillon convainc les religieux, qui assistent à la soutenance de son second mémoire. S’ensuivent alors six ans de thèse pour comprendre comment les religieux se situent, plus généralement, par rapport au paysage. Après son doctorat, il participe à la valorisation de leurs paysages. Si l’Etat et l’Université se sont montrés un peu frileux au départ, les relations entre religieux et Ministères se sont progressivement dégelées. Par exemple, le groupe d’évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques (EFÉSE) a organisé une journée sur les relations entre les services écosystémiques et les religions. Toutes les religions y sont convoquées. Les réflexions s’élargissent aujourd’hui au rôle de la sylvothérapie ou des chamanes, qui percent en France où s’affirme une volonté de valoriser l’animisme. Siégeant à Vincennes, l’association Tchendukua fournit une aide financière et juridique aux peuples du nord de la Colombie pour qu’ils récupèrent des terres dont les conquistadores les auraient dépossédés. Pendant l’été 2018, par leur intermédiaire, trois chamans Kogis participent à la réalisation d’un diagnostic de la santé d’un territoire de la Drôme, auquel contribuent une trentaine de chercheurs français. L’appel aux chamans et la revitalisation des pratiques animistes montrent qu’il y a un retour du religieux pour comprendre les relations des sociétés aux territoires. Elle devient également d’actualité dans les religions plus institutionnelles avec, par exemple, l’encyclique Laudato Si (2015) du Pape François pour la « sauvegarde de la maison commune ».

De façon significative, les religieux, et particulièrement les chrétiens, semblent avoir été rarement absents de l’histoire de la protection de l’environnement. John Muir, fondateur du premier parc national américain du Yellowstone en 1872, est un presbytérien. Pour ce « protestant libéral », disons, ces terres correspondent, par rapport aux étendues urbanisées, « détruites » d’est en ouest, à un jardin d’Eden. En 1962, la biologiste Rachel Carson, dite pionnière de l’écologie américaine, publie Silent Spring (Printemps silencieux), le titre suggérant qu’au printemps, les oiseaux contaminés par les pesticides ne chanteront plus. À sa parution succède l’interdiction du DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane). Rachel Carson est également presbytérienne ; elle mobilise l’idée d’une nature idéale à préserver de l’emprise de l’industrie, de la science et du pouvoir, idée qui nourrit le mouvement d’écologie profonde et donne à la nature une dimension sacrée. Aucune mention de la religion chez Carson cependant. Dans le même courant religieux, Lynn White impute la responsabilité de la crise écologique actuelle au judéo-christianisme dans l’article « Les racines historiques de notre crise écologique » (“The Historical Roots of Our Ecologic Crisis“) paru dans Science en 1967. La pollution est, d’après lui, le fruit de la rupture homme/nature que la pensée judéo-chrétienne défend, bien que quelques textes, comme ceux de Saint François, sont pour un rapprochement entre la nature, Dieu et les humains. La parution de ce texte pousse les protestants, les orthodoxes puis les catholiques à se positionner à ce sujet. En 1979, Jean-Paul II fait de Saint François le patron de l’écologie.

Vincent Moriniaux s’intéresse à la nature à partir du sujet de thèse que Jean-Robert Pitte lui propose : pourquoi les Français sont-ils contre les forêts de sapins ? Leur opposition a-t-elle une explication rationnelle, alors que deux tiers des forêts françaises sont des forêts de feuillus ? Telles sont les questions qu’en doctorat, Vincent Moriniaux s’est posé. Très vite au cours de ses enquêtes, il a rencontré des symboles religieux attachés aux arbres. Il découvre par exemple l’histoire des pins sacrés coupés par saint Martin, puis remplacés par des chapelles pour enrayer le paganisme dans les espaces conquis par le christianisme ; interroge le symbole du Sapin de Noël, autre figure du résineux sacré, nature toujours verte, symbole d’éternité. Comme Bertrand Sajaloli, il constate que les attachements religieux ont des conséquences sur les paysages ou au moins leur perception. En Cévennes, le combat contre l’enrésinement prend des allures de guerre de religieux entre protestants et catholiques. Selon le recteur d’académie Philippe Joutard qu’il rencontre dans le « camp » protestant, « le pin a à voir avec les dragonnades de Louis XIV. » La création de l’ONF en 1964 et la politique d’enrésinement dans les forêts publiques représentent l’affirmation de l’État central dans la question forestière. Les protestants s’insurgent contre elle. Pourtant la sylviculture française, et surtout pour ce qui concerne les résineux, a été très influencée au XIXe siècle par le modèle allemand. L’opposition à l’enrésinement n’est donc pas partout protestante. Elle résulte plutôt, notamment dans les forêts publiques emblématiques telles que Fontainebleau, d’une dynamique de sacralisation des feuillus de l’ordre du néopaganisme. Des « chamans » de la deep ecology, attachés au symbole gaulois du chêne druidique peuvent s’enchaîner aux arbres pour empêcher leur abattage. D’autres fois, des écoguerriers plantent des clous dans les troncs pour assurer l’explosion des tronçonneuses des agents de l’ONF, quitte à les blesser sérieusement.

Aujourd’hui, Vincent Moriniaux s’intéresse aux relations entre l’alimentation et le sacré. Une des façons d’aborder le thème peut être de chercher, dans les textes sacrés, les raisons du régime omnivore des humains, qui dépendent d’une vision de la nature et de la place de l’homme, propre à chaque religion. Une autre des façons, qu’il nous propose ici, est d’identifier les motifs qui expliquent aujourd’hui l’émergence de nouvelles religiosités et une re-sacralisation de la nature. Par exemple, Vincent Moriniaux s’est plongé dans l’étude de Rudolf Steiner, inventeur de la pédagogie du même nom, de la biodynamie, mais aussi de la marque Demeter et de son versant cosmétique Weleda. Il qualifie le fonctionnement économique de Demeter de sectaire : spécialisée dans la vente de produits biodynamiques, Demeter commercialise des produits dont les recettes sont mises au profit de la Société d’Anthroposophie universelle, basée à Dornach, au sud de Bâle, véritable temple à Goethe et centre d’études sur la philosophie ésotérique de Steiner. Or, les produits Demeter ont pour point commun d’être cultivés selon les principes de la biodynamie, dont plusieurs procédés renvoient au monde de la croyance. Exemple : remplir une corne de vache de bouse de vache (ou de sable), la mettre en terre, l’en ressortir quelques mois plus tard, la plonger dans une eau chauffée à 37° précises, y créer un « vortex » (tourbillon) que l’on casse à la main avant de répandre l’eau sur le sol cultivé pour répandre la fécondité (bouse de vache) ou la lumière (sable). La biodynamie sacralise la nature, vante les mérites de ses pratiques et en vend les produits. Pour autant, les producteurs en biodynamie sont réticents à dire s’ils y croient ou non : la plupart d’entre eux sont catholiques ou avouent être en quête de spiritualité. La sacralisation de la nature qu’implique la biodynamie de Steiner, est évidente, et pourtant mal connue par le consommateur, qui croit être en présence d’un simple produit « bio ».

Jean-Paul Amat, lui, cherche dans les paysages, pour une part de ses travaux, les traductions de la mort de masse – militaire, à la guerre – et s’interroge sur leur spécificité. Il renverse la logique introduite par Vincent Moriniaux : « la nature mange l’homme », comme un chaudron où pétrissent dans l’humus les corps ensevelis. Dans la forêt de Verdun, étendue sur 9000 hectares, 80 000 corps sont encore enfouis, soit 80 par hectare. C’est une nécropole, en ce sens que les composantes biovégétales de la forêt remplissent (de terre, notamment) les corps décomposés, qui, en retour, alimentent la forêt de leurs propres caractéristiques biologiques. Mais c’est moins cet écosystème que la coprésence des soldats et de la forêt qui fait l’objet, en France, d’une reconnaissance patrimoniale. Le champ de bataille de Vimy, en Artois, a donné naissance à un parc canadien du Souvenir et à une forêt domaniale. L’arbre a été support de l’édification de ce lieu de mémoire. Les 10 000 arbres plantés ont chacun un mort au combat, ou disparu, attributaire. La forêt domaniale de Vauclair, sur le Chemin des Dames, est née après la Grande Guerre de l’accrétion d’une forêt ecclésiastique et d’une partie expropriée de la zone rouge, plantée en résineux.. Quelques feuillus témoignent encore des peuplements forestiers d’avant la guerre. Les évolutions paysagères sur la zone rouge du front occidental ont associé, à part variable, les dynamiques spontanées, assistées et dirigées. Quelques feuillus témoignent du peuplement forestier d’avant la Grande Guerre. Les trajectoires de forêts vosgiennes, italiennes, du Rwanda ou du Vietnam peuvent être étudiées de la même façon. Il s’agit donc de comprendre comment s’affirment, se figent, se créent et se renouvellent les idées qui contribuent aux permanences et aux évolutions le paysage forestier. Le sens de leur protection s’en trouve nécessairement interrogé. Un projet de classement des forêts de la Grande Guerre au patrimoine mondial est à l’étude à l’UNESCO. Jean-Paul Amat, qui y participe, indique que le projet a changé de nom, passant des paysages de la Grande Guerre aux forêts : difficile, en effet, de protéger un paysage, alors qu’il est essentiellement dynamique.

 

Dialogue avec la salle :

 

Question 1 : Le titre de Rachel Carson (« Le printemps silencieux ») interpelle, car il défend clairement les chants d’oiseaux. Or, il y a quelques semaines, un procès a été intenté au coq Maurice qui, sur l’île d’Oléron, chantait trop fort. Pourquoi sacraliser certains oiseaux et pas d’autres ? La sacralisation concerne-t-elle, en somme, toutes les formes de nature ?

JPA : Je vais être un peu brutal, mais ce genre de protestations est le fait de quelques citadins et surtout des médias qui les relaient. Les nouveaux arrivants dans des espaces qu’ils estiment peu peuplés, « à la campagne », exigent l’éloignement de toute forme de perturbation propre à la vie en ville, dont le bruit, tout en condamnant les formes de vie non urbaines, dont celles de leurs voisins propriétaires de coqs.

VM : Le coq Maurice n’est pas un représentant de la nature. C’est celui d’un mode de vie représentant de la nature domestiquée, auquel s’opposent un grand nombre de citadins adeptes des discours vegans. De façon révélatrice, il y a aussi eu des protestations contre le son des cloches des églises le dimanche matin.

BS : Cela dit, les grenouilles des zones humides, aussi très bruyantes, ont aussi fait l’objet de plaintes. Elles ne sont pas domestiquées pour autant !

EG : Un de mes collègues, François Bouteau, est biologiste. Il travaille notamment sur l’intelligence des plantes. Pour lui, elles sont sensibles : il montre qu’on peut les endormir (Claude Bernard avait déjà fait ces expériences : les produits anesthétiques anesthésient aussi les plantes). Les humains et les plantes présentent, en fait, des homologies cellulaires qui expliquent que leurs organismes fonctionnent, dans certains cas, de façon similaire. Les racines des plantes captent le bruit des rivières et s’étirent vers elles, et, de la même manière, elles captent la lumière et les autres individus (végétaux, minéraux) présents autour. Un de nos projets de recherche communs se situe dans le Parc Naturel Régional des Vosges du Nord : on y mesure dans chaque peuplement les COV associés (composés chimiques volatils) qui sont, en fait, les particules qu’émettent aux plantes d’échanger des informations entre elles. Ces particules pourraient également avoir des effets sur le bien-être des humains. D’après la sylvothérapie, ces particules entreraient dans les poumons et auraient des effets bénéfiques sur l’organisme. Je veux montrer par-là que le terme nature s’effrite : il ne distingue plus des réalités, humaines d’un côté et animales ou végétales de l’autre, ou biophysiques versus culturelles. Aujourd’hui, en sciences, on parle plutôt du vivant ou des vivants. Dans cette perspective, il est possible d’envisager des relations autres que technologiques avec la nature : des relations d’échange, précisément. Il est prouvé que passer du temps dans un espace de nature joue sur le bien-être. Si bien que le moment est favorable à la redécouverte d’anciens textes permettant d’approfondir cette quête de relations entre les différents éléments du vivant.

JPA : Je dirais plutôt que, désormais, nous avons les moyens d’interpréter, d’investiguer, de prouver les hypothèses sur les interrelations du vivant. L’éclatement des sciences, des périmètres intellectuels, le redéploiement des laboratoires en est une conséquence directe. En revanche, ces recompositions n’ont pas l’air d’avoir beaucoup d’effets dans le monde politique. Comment y susciter des réactions ?

VM : Nous nous situons complètement dans le thème de la sacralisation de la nature : on montre qu’on plaque des catégories religieuses sur notre vision de la plante. C’est une façon de resacraliser la nature que de lui prêter des vertus thérapeutiques. On s’éloigne bien sûr du dogme que représente la religion au sens strict du terme. Cependant, nous n’avons pas les moyens conceptuels de prouver que ces vertus, qu’on attribue à la nature, sont vraies ! Peut-être avez-vous lu La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben. Il y explique que tous les éléments du vivant sont reliés, mais plaque des mots moraux sur la nature : l’arbre souffre, selon lui, de la coupe de son voisin. Ce ne sont pas les bons mots.

JPA : Peut-être faudrait-il que nous travaillions avec des linguistes, en tout cas des professionnels du langage, pour corriger cela.

VM : On trouvera les mots. La recherche sera d’autant plus passionnante d’ailleurs si l’on cherche dans cette direction. On cherchera même mieux, en réfléchissant à d’autres dimensions que la dimension matérielle.

JPA : Il ne faut pas, cela dit, totalement rejeter le sacré. Il montre une certaine efficacité en matière de protection de la nature. Par exemple, un prêtre shinto tente de dégager le Japon de l’emprise de l’UNESCO avec l’argument selon lequel le pays, malgré les multiples catastrophes qui l’ont touché, n’a jamais vu disparaître d’espèce animale ou végétale. Sacraliser la nature, c’est aussi un moyen de mettre la pression sur les organismes internationaux et les inciter à revoir leur fonctionnement.

VM : Oui. Les préoccupations en matière de protection de l’environnement s’expliquent en partie par une mauvaise conscience catholique imposée au monde entier.

 

Question 2 : Que pensez-vous de l’attribution du statut de personnalité juridique à des fleuves (dont le Whanganui, en Nouvelle-Zélande) ?

VM : C’est une façon pour les Etats de remédier à leur impuissance et de montrer qu’ils agissent.

JPA : Mais cette action juridique pose une question de fond : qu’est-ce qui est sujet ? Elle se pose également pour les animaux. Où s’arrêter dans l’extension du droit du sujet ?

 

Question 3 : Au cours de vos enquêtes, avez-vous rencontré des personnes, croyantes ou non, pour qui la religion ou la spiritualité étaient des motifs pour protéger la nature ?

BS : À la tête des organismes de protection