Ce mardi 14 avril, nous avons le privilège d’accueillir au Café de Flore le géographe Philippe Pelletier, professeur émérite à l’université Lumière de Lyon 2, éminent spécialiste du Japon, auteur du récent De Hiroshima à Fukushima. Guerre, nucléaire et politique au Japon (PUL, 2025), pour nous présenter la question du nucléaire au Japon dans une perspective géohistorique originale.
Hiroshima et Fukushima sont deux lieux emblématiques de la relation singulière du Japon au nucléaire, qu’il soit militaire ou civil. Les deux événements – la bombe de 1945, l’accident de 2011 – peuvent être rapprochés dans une même analyse, c’est la démarche suivie par Philippe Pelletier. S’appuyant notamment sur de nombreuses sources japonaises, le géographe retrace les dynamiques à l’œuvre au Japon depuis les années 1930, en relation avec les Etats-Unis, en montrant le rôle depuis près d’un siècle des mêmes cercles politiques, industriels, scientifiques et militaires dans le développement d’un électronucléaire civil forcément lié à la question de la guerre et du nucléaire militaire.
Café géographique de Paris, Café de Flore, mardi 14 avril 2026, Modérateur et auteur du compte rendu : Daniel Oster.

Philippe Pelletier (à droite) et Daniel Oster (à gauche) au Café de Flore (photo de Micheline Huvet-Martinet)
L’objectif de ce café géo
Mieux comprendre deux « événements spatiaux majeurs » : la bombe de Hiroshima en 1945 et la catastrophe de Fukushima en 2011. Mais aussi rapprocher les deux événements au-delà du seul fait qu’ils sont tous les deux liés au nucléaire. Il s’agit de réfléchir à la continuité historique, industrielle et politique, qui relie le nucléaire militaire de 1945 au nucléaire civil de 2011. Il s’agit de montrer comment Hiroshima a façonné Fukushima comme projet technologique et politique mais aussi comme catastrophe systémique. Une bibliographie considérable, essentiellement en japonais et en anglais, a permis à Philippe Pelletier d’explorer ces problématiques.
Le projet japonais de bombe atomique avant Hiroshima et Nagasaki
Il faut s’interroger sur la nature du régime japonais de cette époque et se garder de voir le Japon des années 1930 et 1940 comme une copie des systèmes nazi ou mussolinien. L’existence de factions diverses au sein de la politique, des armées ou du patronat témoigne de conflits d’intérêts et de positionnements idéologiques variés. La force armée est confiée au peuple dirigé par l’empereur depuis une réforme militaire fondamentale accomplie au début de l’ère Meiji (1868-1912) à partir d’un modèle occidental. Compte tenu de cet héritage, le souci d’ordre et d’autorité rencontre ensuite naturellement l’idée, également d’origine occidentale, de la « guerre totale », laquelle vient se mêler à la notion traditionnelle de sacrifice, surtout après la Première Guerre mondiale. Le principe de la « mobilisation générale » touche tous les secteurs de la société, le processus de guerre totale culmine avec la « loi de mobilisation générale » de mars 1938.
Dans cette escalade vers la guerre totale, les dirigeants japonais recherchent, comme Hitler, les armes absolues. Deux voies s’offrent à eux : les armes bactériologiques et chimiques, ou bien l’arme atomique. C’est la première qu’ils choisissent. La seconde voie échoue, mais elle s’avère cruciale puisqu’elle établit une continuité entre l’avant et l’après 1945. Pour expliquer l’échec du projet japonais d’arme atomique on peut mettre en avant trois principales raisons : des moyens matériels et financiers insuffisants, des circonvolutions bureaucratiques, une incapacité de l’Etat à mobiliser les savants dans une unité cohérente et bien dotée.
Les détails des projets nucléaires militaires japonais vont être dissimulés pendant longtemps, ils ne sont livrés au public par les journaux qu’à partir de 1968.
Le lancement précoce du nucléaire civil japonais
La défaite de 1945 est un choc pour le peuple japonais. Mais il y une continuité entre l’avant et l’après 1945. Le texte de la reddition prononcé par l’empereur le 15 août 1945 met en valeur le fait que la défaite est due à une puissance technique supérieure à celle du Japon. Après le discours impérial, journaux et dirigeants politiques proclament que le Japon se reconstruira sur la base de la technologie moderne. Et c’est bien le programme qui a été appliqué, le contenant comme le contenu (outils électroniques, miniaturisation, robotisation, etc.). Cette logique a été très forte et a mis sur les rails un Japon qui s’est hyperindustrialisé, hyperurbanisé, et a fait le « sacrifice de ses campagnes ».
Cette priorité de la technologie va de pair avec l’intérêt pour le nucléaire, d’abord civil mais aussi militaire. Le discours du président américain Eisenhower aux Nations Unies en 1953 (« Atoms for Peace ») a d’ailleurs marqué un tournant dans l’attention internationale portée à l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire, notamment au Japon et en toile de fond aux pays du Tiers Monde.
L’adhésion collective du Japon au nucléaire civil s’effectue dans un temps remarquablement court – deux ans environ – et dans un contexte qui voit le Japon se lancer dans « la haute croissance économique » (1955-1973). Un premier budget thermonucléaire est adopté en 1954. Le test nucléaire américain de Bikini qui a lieu également en 1954 provoque un tollé de l’opinion publique japonaise mais en même temps va contribuer à l’adhésion de celle-ci aux « vertus bénéfiques » de l’énergie nucléaire. De fait, les essais nucléaires américains et soviétiques (et plus tard chinois) favorisent une convergence en faveur du nucléaire civil au sein de la classe politique japonaise.
Le consensus politique et industriel débouche sur la loi fondamentale sur l’énergie nucléaire qui entre en vigueur le premier janvier 1956. Malgré les espoirs du MITI (ministère de l’Economie, du Commerce et l’Industrie), c’est le cabinet du Premier ministre qui garde la main sur le nucléaire ; en arrière-plan se profile la question stratégique et militaire.
La multiplication des centrales nucléaires japonaises
Le 11 mars 2011, un séisme d’une ampleur considérable (magnitude 9) provoque un tsunami gigantesque qui dévaste le littoral du Tohoku, au nord-est de l’île principale de Honshu. Le tsunami frappe la centrale nucléaire de Fukushima, fleuron de la technologie japonaise et pourvoyeuse d’électricité de Tokyo. Plusieurs réacteurs entrent en fusion et explosent. La catastrophe est classée au niveau le plus élevé sur l’échelle internationale des accidents nucléaires. Le désastre de Fukushima est dû aux aléas naturels du séisme et du tsunami mais il résulte fondamentalement de choix humains.
Les centrales nucléaires sont construites au bord de la mer dans des espaces faiblement peuplés et relativement éloignés des métropoles : le littoral de Fukushima et celui de Niigata pour Tokyo, la baie de Wakasa sur la mer du Japon pour Osaka. Discrétion et proximité relative.
La centrale de Fukushima, mise en service en 1971, est l’une des plus anciennes. La société TEPCO, qui la gère, devient une puissante entreprise faisant passer la rentabilité à court terme avant l’impératif de sécurité à long terme. De nombreux réacteurs nucléaires sont construits dans tout le pays après le choc pétrolier de 1973, suivi par celui de 1979.
La chaîne des responsabilités de la catastrophe de Fukushima
Cette chaîne met aux prises cinq groupes : les sismologues, les ingénieurs (qui ont choisi les normes), les grandes entreprises du BTP, TEPCO, et l’Agence de sûreté et de sécurité nucléaire. Si l’on s’en tient à la gestion de la catastrophe elle a été désastreuse.
La catastrophe du 11 mars 2011 revêt une dimension géographique forte. La radioactivité s’étend partout dans l’espace, mais avec des intensités et des progressions variables selon les milieux et les conditions physiques différents. Le gouvernement, obsédé par le risque de panique, ne cesse de donner ordres et contrordres pour définir les zones d’évacuation. Cette errance, entretenue par la désinvolture des dirigeants de TEPCO et leur manipulation de l’information, sème la confusion auprès des maires et des habitants qui ne savent pas quoi faire exactement. On peut parler de « pagaille géographique ».
La géographie réelle de la catastrophe comporte deux dimensions. La première est physique et météorologique : les nuages radioactifs successifs se sont déplacés d’abord vers le nord, le long du littoral, puis ils ont bifurqué pour redescendre le long de la cordillère, à une trentaine de kilomètres du rivage. La seconde dimension est territoriale : le découpage communal dans la région est perpendiculaire au littoral. Pensant bien faire, mais tenus dans l’ignorance, certains maires ont poussé leur population à se réfugier dans les montagnes qui vont se révéler parmi les secteurs les plus contaminés. D’autres maires ont préféré un confinement sur place qui a été paradoxalement un meilleur choix.
Vers la transgression du tabou nucléaire militaire au Japon ?
Plusieurs dirigeants japonais pensent à l’armement nucléaire de leur pays dès les années 1950. Mais compte tenu de Hiroshima, Nagasaki et Bikini, l’affaire n’est pas aussi simple que pour l’adoption du nucléaire civil. Certes, le Premier ministre Sato fait adopter par la Diète en 1967 le principe des « trois non au nucléaire » (non à la fabrication, non à la possession, non à l’introduction de l’arme nucléaire ») mais un pacte secret avec les Etats-Unis en 1969 stipule que le Japon autorise l’introduction d’armes atomiques à Okinawa. Alors que le Traité de non-prolifération des armes atomiques (TNP) est signé en 1968, le Japon le ratifie seulement en 1976.
Les partisans japonais de l’armement nucléaire sont bloqués sur plusieurs fronts. Ils doivent composer avec l’opinion publique majoritairement et constamment hostile, ils sont soumis au bon vouloir de la politique américaine. Cependant, en octobre 2011, quelques mois après la catastrophe de Fukushima, un haut dirigeant du parti au pouvoir annonce clairement la nouvelle ligne politique : conserver des réacteurs nucléaires commerciaux car ceux-ci peuvent servir à construire des ogives nucléaires en peu de temps.
L’obsession de détenir l’arme atomique qui agite une partie de la classe politique japonaise participe d’un courant plus général souhaitant que le Japon soit « un pays normal » (expression lancée en 1993 par un homme politique).
Fukushima ou la « géographie patchwork »
Hiroshima a été un événement spatial majeur, une référence quasi-universelle. Fukushima illustre plutôt une « géographie patchwork » avec l’idée d’un canevas qui comporte des trous. On n’entend pas l’expression « no more Fukushima ». Pourquoi ? Fukushima est un événement spatial local, régional, national et international (notamment avec le rejet dans le Pacifique des eaux de décontamination de la centrale depuis deux ans). Mais ce passage à l’échelle mondiale n’est pas perçu, ce qu’on peut qualifier de « trou dans la raquette planétaire », contrairement à Hiroshima.
L’intérêt du sujet
Hiroshima, Nagasaki et Fukushima renvoient au même pays, ce qui est tout sauf une coïncidence. Cela interroge au plus près la nature et le rôle du Japon non seulement en tant que nation, mais aussi comme référence ou symbole planétaire. Pourquoi les événements spatiaux de ces catastrophes majeures s’y sont déroulés ? Y a-t-il un « destin japonais » ? Ce destin touche le monde, de par son impact planétaire tant physique que philosophique.
Quant au lien entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire au Japon, des essayistes, des penseurs japonais y ont réfléchi, en ont débattu. Philippe Pelletier l’évoque notamment en parlant de « la guerre de Fukushima » avec ses dégâts, la propagande, le déni, etc. On peut comprend assez facilement pourquoi on n’en parle pas trop en France qui est une puissance nucléaire à la fois civile et militaire.
QUESTIONS DE LA SALLE
1.La décision de Hiroshima
Depuis la bataille d’Okinawa (avril-juin 1945), la défaite militaire japonaise est quasiment programmée. Les dirigeants japonais engagent des négociations avec les Soviétiques, dont ils pensent que leur engagement auprès des Alliés n’est que conjoncturel. Les dirigeants américains savent que leurs homologues japonais sont prêts à la reddition à condition que le principe du système impérial japonais ne soit pas remis en cause. Mais Truman choisit d’utiliser l’arme atomique contre le Japon afin de montrer toute la force des Etats-Unis à l’Union soviétique communiste.
2. La question des hibakusha (survivants des bombardements atomiques de 1945)
La question de la protection sanitaire des hibakusha évolue lentement car ce n’est pas la première préoccupation des autorités après les bombardements atomiques. Il y a eu néanmoins une prise de conscience de leur condition au Japon même s’il y a toujours des difficultés, notamment au niveau du mariage. C’est un groupe vieillissant relativement important sur le plan politique (Prix Nobel de la paix en 2024).
Quant aux Japonais victimes des radiations de Fukushima, réinstallés dans des cités bâties pour eux, confrontés à des conditions de vie difficiles, ils se sont sentis discriminés, stigmatisés.
3. Les victimes de Fukushima
On compte une vingtaine de milliers de morts et de disparus, sur une population côtière d’environ 487 000 habitants. L’alerte au tsunami ayant été donnée à temps, le nombre de victimes est relativement faible, surtout si on le compare à d’autres catastrophes d’origine naturelle. En ce qui concerne le nombre des victimes lié à la radioactivité, c’est beaucoup plus difficile à mesurer. Il y a là ressemblance et discordance à ce sujet entre Hiroshima et Fukuoka. Dans le premier cas, la radioactivité se diffuse d’un seul coup ; dans le second cas, elle se diffuse sur un temps beaucoup plus long, d’où la grande bataille entre les experts pour mesurer les conséquences sanitaires, notamment à propos des leucémies. Une bataille d’experts qui est aussi politico-civilisationnelle.
4. Le Japon, l’Iran et l’arme nucléaire
Cet élargissement du débat conduit à se demander où se situent le Japon et les Japonais. De nos jours, le positionnement du Japon est celui d’un Occident un peu hybride mais de plus en plus on revient à des référents japonais plus traditionnels. Y a-t-il une adhésion grandissante aux valeurs japonaises qui se réfèrent explicitement à l’époque de l’impérialisme japonais où l’Occident était l’adversaire ? On rebasculerait dans ce cas du côté de l’Orient. Philippe Pelletier se demande si les discours de Trump sur la civilisation iranienne ne conduisent pas une partie de la population japonaise à penser que le Japon n’est pas dans le bon camp en faisant partie de l’Occident. Il y a tout cela qui est en jeu.
5. Les interrogations liées au nucléaire
La multiplication actuelle d’articles français sur Fukushima prouve que le choc de Fukushima n’est pas fini au Japon, ni même ailleurs, pour les personnes qui penseraient en termes de civilisation. Où va-t-on ? Jusqu’où est-on prêt à aller, à tolérer en termes de rapports de force internationaux, de projets de civilisation ? Au Japon, il y a eu un traumatisme indéniable au sujet de la technologie. La maîtrise technologique japonaise n’a pas empêché la catastrophe. Que faire ? Revenir en arrière paraît très difficile, faut-il aller de l’avant avec la surgénération nucléaire ?
6. L’approvisionnement en uranium
Le Japon achète son uranium essentiellement en Australie, au Kazakhstan et au Canada sans trop de souci géopolitique, contrairement à la France avec le Niger.
Compte rendu rédigé par Daniel Oster, avril 2026
