Le mardi 07 avril 2026, lors de la dernière soirée de la saison 2025-2026 regroupant quelque 70 personnes, l’association des Cafés Géographiques de Montpellier a accueilli Denis Mercier, professeur de géographie à Sorbonne Université et chercheur au Laboratoire de Géographie Physique (UMR 8591). Spécialiste des environnements glaciaires et des dynamiques littorales, il a publié en 2024 un ouvrage intitulé L’Atlas des glaciers, aux éditions Autrement. Lors de cette présentation il analyse les conséquences de la fonte des glaciers sur les littoraux, en montrant qu’ils ne seront pas affectés de manière uniforme. Pour étayer cette démonstration, il s’appuie tout d’abord sur une présentation des glaciers et de leur diversité, puis examine leur sensibilité différenciée face au réchauffement climatique, avant d’analyser les effets de leur fonte sur l’élévation du niveau marin et les littoraux exposés au risque submersion marine, pour finir sur les solutions envisagées.
Café géographique de Montpellier, le 07 avril 2026. Auteurs du compte rendu : DENIS-ZOBEL Elisa, étudiante en L3 licence Géographie et Aménagement du Territoire, parcours Géographie. Université Montpellier Paul-Valéry.
I. Diversité morphologique et dynamique des glaciers : une classification des vulnérabilités
Denis Mercier rappelle que l’inventaire glaciologique mondial recense plus de 270 000 glaciers, illustrant une forte diversité morphologique et dynamique. Cette diversité implique des vulnérabilités différenciées face au réchauffement climatique et des contributions inégales à l’élévation du niveau marin. À l’échelle mondiale, les masses glaciaires dominantes sont les inlandsis, aujourd’hui limités à l’Antarctique et au Groenland. L’inlandsis Antarctique concentre l’essentiel du stock de glace terrestre et représente un potentiel d’élévation du niveau marin considérable (environ +65 m). Toutefois, la partie orientale est remarquablement stable contrairement à la partie ouest (dont la péninsule Antarctique) plus sensible aux variations de températures. À l’inverse, l’inlandsis Groenlandais, plus réduit mais plus dynamique, contribuerait en cas de fonte totale à une hausse du niveau marin d’environ 7 m. Sa sensibilité accrue s’explique par des conditions thermiques favorisant l’écoulement des glaciers vers l’océan et par l’intensité du réchauffement arctique. Entre ces deux ensembles, les glaciers de calotte occupent une position intermédiaire, avec des comportements contrastés selon les contextes régionaux. Les glaciers de vallée et de cirque, eux, apparaissent particulièrement vulnérables. En effet, leur équilibre dépend étroitement des conditions climatiques, aujourd’hui perturbées par l’augmentation des températures estivales, entraînant un recul généralisé. Enfin, les glaciers suspendus constituent les formes les plus fragiles. De petite taille et fortement exposés, ils réagissent rapidement au réchauffement et figurent parmi les premiers à disparaître.
Cette diversité des formes glaciaires met ainsi en évidence des vulnérabilités fortement différenciées face au réchauffement climatique. Elle permet dès lors de mieux comprendre pourquoi tous les glaciers ne réagissent pas de la même manière, et introduit la question de leur sensibilité aux évolutions climatiques actuelles.
II. Sensibilité des glaciers au réchauffement climatique : bilan de masse et trajectoires futures
Cette partie de la conférence rappelle que cette hiérarchie des vulnérabilités ne reste pas théorique.
Le graphique présenté ci-dessous, met en évidence le bilan de masse d’une sélection de glaciers disposant de séries longues, supérieures à trente ans. Sur la période 1950–2025, seules cinq années enregistrent un bilan de masse positif, révélant une tendance largement déficitaire.

Variation annuelle globale de la masse des glaciers de référence – Source : Atlas des glaciers, D. Mercier, 2024 éditions Autrement
À l’échelle régionale, la quasi-totalité des glaciers du monde présentent un bilan de masse cumulé négatif depuis les années 1950, malgré quelques nuances. C’est le cas notamment en Scandinavie, où les bilans négatifs ne deviennent réellement marqués qu’à partir des années 1990-2000, traduisant une résistance plus tardive. À l’inverse, les glaciers d’Alaska figurent parmi les plus affectés, avec des pertes importantes et continues dès les années 1950. Quoi qu’il en soit, aucune région n’échappe aujourd’hui à cette dynamique globale. L’exemple des glaciers alpins suisses est particulièrement révélateur. Depuis 2000, leurs bilans de masse sont systématiquement négatifs, y compris lors d’hivers enneigés comme celui de 2024. Une seule année fait exception, 2001. Ce constat souligne un basculement majeur ; ce ne sont plus les précipitations hivernales qui constituent le facteur limitant, mais bien la chaleur estivale, devenue déterminante.
Comme le montre également L’Atlas des glaciers, les trajectoires des glaciers à l’horizon 2100 divergent selon leur taille et l’intensité du réchauffement. Les petits glaciers, inférieurs à 1 km², sont les plus vulnérables. La majorité disparaîtrait dans un scénario limité à +1,5°C, et la totalité subiraient le même sort dans un scénario à +4°C. Les glaciers de grande taille résistent davantage, mais restent eux aussi fortement affectés. À partir de la Mer de Glace, le conférencier montre que pour observer encore de la glace à l’horizon 2100, il faudrait monter au-delà de 3 500 m d’altitude, illustrant concrètement l’ampleur des transformations en cours.
Cette diminution généralisée du bilan de masse des glaciers n’est pas sans conséquence. Elle contribue directement à l’élévation du niveau marin, dont les effets se font déjà sentir sur de nombreux littoraux.

Projection à l’horizon 2100 de l’évolution de la Mer de Glace (cartographie Gaëlle Sutton) – Source : Atlas des glaciers, D. Mercier, 2024 éditions Autrement
III. Impacts de la fonte des glaciers sur l’élévation du niveau marin et vulnérabilité des littoraux
L’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale
La dernière partie des échanges s’est concentrée sur l’une des principales conséquences de la fonte des glaciers qu’est l’élévation du niveau marin, et la menace de submersion qu’elle fait peser sur certains littoraux. Les principaux contributeurs à cette hausse sont, à l’exception des Andes du Sud, les glaciers arctiques (Alaska, Amérique du Nord, Groenland, Svalbard et Jan Mayen). Comme D. Mercier l’avait rappelé auparavant, c’est dans cette région du monde que les boucles de rétroaction positive sont les plus intenses. Depuis le début de l’ère industrielle, le réchauffement moyen global atteint environ +1,5 °C, mais il est de l’ordre de +4 à +5 °C en Arctique, voire davantage selon les secteurs.
Face à ce constat, le chercheur présente deux scénarios contrastés. Le premier, qu’il qualifie avec un sourire de « scénario optimiste, à la manière des accords de Paris », correspond au RCP 2.6, avec un forçage radiatif de 2,6 W/m². Il conduirait à une élévation d’environ 40 cm d’ici 2100, supposant une limitation très stricte du réchauffement climatique. Le second, plus alarmant, est le RCP 8.5. Avec un forçage de 8,5 W/m², la hausse du niveau marin atteindrait 80 cm à l’horizon 2100. Les courbes présentées par le chercheur s’étendent toutefois jusqu’en 2300, où l’élévation pourrait dépasser 4 mètres, soulignant l’ampleur des dynamiques de long terme déjà engagées.
À l’échelle régionale et locale : le niveau marin relatif
Mais D. Mercier rappelle que les ordres de grandeur globaux de +40 ou +80 cm d’eustatisme ne s’appliquent pas de manière uniforme à l’ensemble des littoraux de la planète. Il insiste sur une notion essentielle qu’est le niveau marin relatif , intégrant non seulement la hausse du niveau des eaux, mais aussi les dynamiques propres à chaque littoral. Trois cas de figure se distinguent alors. Les littoraux topographiquement stables subissent directement la hausse eustatique, soit environ +40 ou +80 cm à l’horizon 2100 selon les scénarios. Les littoraux en soulèvement, quant à eux, peuvent connaître un niveau marin relatif stable, voire en diminution, selon l’intensité de leur surrection. C’est notamment le cas de la Scandinavie, où le rebond glacio-isostatique compense en partie, voire totalement, la montée des eaux. À l’inverse, les littoraux en affaissement, en particulier les deltas, cumulent la hausse du niveau marin et la subsidence naturelle, ce qui accroît fortement leur vulnérabilité. À l’horizon 2150, des métropoles comme Bangkok pourraient ainsi faire face à une élévation relative de l’ordre de 3 mètres. À ces dynamiques naturelles s’ajoute parfois une dimension anthropique que sont le pompage dans les nappes phréatiques, le poids des constructions urbaines et certaines activités humaines, pouvant accélérer la subsidence et la vulnérabilité de ces espaces.
D. Mercier rappelle qu’au-delà du comportement vertical des littoraux, leur morphologie constitue un facteur déterminant. Un littoral à falaises résiste bien davantage à la montée des eaux qu’un marais maritime, plus facilement submersible. Des cartographies interactives proposées par le BRGM montrent que la sensibilisation au risque passe aussi par la prise de conscience, à l’échelle individuelle, des impacts potentiels sur son propre territoire. Dans cet esprit, D. Mercier présente notamment une simulation de la région montpelliéraine affectée par une élévation de +4 mètres, indiquant qu’il « n’ose pas commenter » ce que la carte révèle, laissant le public, souvent familier de ces espaces, mesurer lui-même l’ampleur des transformations possibles.
D. Mercier souligne que certains scénarios peuvent encore être perçus comme relevant de la science-fiction. Pour rendre plus concrets ces scénarios, le géomorphologue replace la réflexion dans le temps long. Les niveaux marins élevés que nous projetons pour l’avenir ont déjà existé sur Terre, et leurs traces sont encore visibles dans le paysage actuel. Il s’appuie sur l’exemple des plages perchées du Finistère. Des plages fossiles situées bien au-dessus du niveau marin actuel, dont les altitudes (parfois supérieures à 10 m par rapport au niveau marin actuel) témoignent d’anciennes transgressions marines, visibles en particulier sur les presqu’îles de Crozon et de Quiberon. Ces formations renvoient à deux interglaciaires de référence ; l’Éémien (dernier interglaciaire datant de -130 000 et -115 000 ans) et le MIS 11 (vers -410 000 ans), un interglaciaire encore plus chaud que l’Eémien et l’actuel. Le site de Menez Dregan, dans la baie d’Audierne, illustre concrètement l’adaptation des sociétés littorales à ces variations. Les fouilles y ont mis en évidence des traces d’occupation humaine sur environ 500 000 ans, les phases d’occupation humaine alternant avec des couches de galets déposées lors des périodes de submersion et d’abandon de la grotte, témoignant ainsi des cycles climatiques et de leurs impacts sur les populations littorales à l’époque mobiles.
C’est à partir de ces éléments que D. Mercier répond à ceux qui qualifient de science-fiction un scénario de +4 mètres. Selon lui, un tel niveau sera atteint, la seule incertitude portant sur la date. Comme il le formule lui-même, « nous ne serons plus là pour le voir », mais les aménagements construits aujourd’hui pourraient, eux, être directement concernés, d’où l’importance d’intégrer ces projections dans les politiques d’aménagement du territoire. En revanche, il qualifie bien de science-fiction le scénario d’une élévation de +70 mètres simulé sur certaines cartes de Bretagne, qui supposerait la fonte quasi totale de l’Antarctique, une masse glaciaire stable depuis environ 30 millions d’années, ayant résisté à des épisodes de réchauffement majeurs sans disparaître. Un tel scénario constitue, selon ses termes, « une ineptie sur le plan scientifique ».
IV. Quelles solutions envisager ?
C’est dans ce contexte de vulnérabilité croissante des littoraux que le professeur Denis Mercier conclut son intervention en ouvrant la réflexion sur les solutions envisageables pour les populations littorales exposées aux risques de submersion marine. Il mobilise à ce titre une typologie proposée par Edward Anthony, professeur à l’université d’Aix-Marseille. Cette grille de lecture distingue quatre grandes stratégies face à la montée du niveau marin. La première consiste à protéger les littoraux par des aménagements lourds, tels que des digues ou des murs, comme c’est le cas aux Saintes-Maries-de-la-Mer. La deuxième repose sur l’adaptation, avec des formes d’habitat et d’aménagements compatibles avec le risque, à l’image des constructions sur pilotis. Une troisième option correspond au laisser-faire, qui implique d’accepter le recul du trait de côte et la submersion progressive de certaines activités littorales. Enfin, la stratégie de délocalisation consiste à déplacer les infrastructures ou les fonctions stratégiques, comme l’illustre le cas de l’Indonésie, qui a engagé le transfert de sa capitale politique afin de faire face aux inondations récurrentes affectant Jakarta.
Le professeur conclut néanmoins sur une note relativement optimiste en évoquant les dynamiques internationales récentes. Il rappelle que l’année 2025 a été consacrée à la préservation des glaciers et s’inscrit dans une mobilisation plus large, avec l’ouverture d’une décennie d’action pour les sciences de la cryosphère jusqu’en 2034, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies et de l’UNESCO.
Extrait du temps d’échange avec le public :
La conférence a laissé place à un riche échange avec le public, dont plusieurs questions ont permis d’approfondir ou de nuancer les propos du conférencier.
• « J’aimerais en savoir un peu plus en ce qui concerne la prise en compte du pergélisol et les projections. Il me semble que dans votre Atlas des Glaciers vous en parlez très peu. Mais en 2022 le GIEC estimait le double de CO2 stocké dans le pergélisol, s’il se réchauffe, qu’en est-il des prédictions ? » – D. Mercier explique qu’il n’aborde pas le pergélisol, son ouvrage étant centré sur les glaciers stricto sensu. Le pergélisol, comme la banquise, relève d’une autre composante de la cryosphère. Il précise que ce n’est pas le pergélisol dans son ensemble qui se réchauffe, mais sa couche superficielle qui dégèle progressivement, libérant des gaz à effet de serre et alimentant une boucle de rétroaction positive. Sa contribution directe à l’élévation du niveau marin demeure limitée, inférieure à un mètre même en cas de fonte totale. Ces émissions sont toutefois intégrées dans les modèles climatiques actuels.
• « Lorsque l’on parle de l’élévation du niveau marin, le premier réflexe est d’évoquer la fonte des glaciers. Vous ne parlez pas de la dilatation thermique de l’eau, qui représente une masse bien plus importante. La considérez-vous comme négligeable ? » – Le géographe reconnaît ne pas l’avoir abordée, son intervention étant centrée sur le rôle des glaciers. Il précise néanmoins que la dilatation thermique représente aujourd’hui environ un tiers des +40 cm d’élévation évoqués. À long terme, elle ne constitue toutefois pas le facteur dominant et ne peut, à elle seule, expliquer des hausses de l’ordre de +4 m.
• « Ma question porte sur le recul stratégique et les politiques de gestion. Nous avons l’impression qu’en France cela bouge un peu, mais qu’en est-il vraiment ? » – D. Mercier cite Saint-Pierre-et-Miquelon comme exemple de relocalisation préventive et renvoie aux travaux de Xénia Philippenko sur l’adaptation des littoraux. Il rappelle que la tempête Xynthia a conduit à des rachats et destructions de logements en zones inondables, marquant un tournant. Il évoque également les débats autour de la loi Littoral et les tentatives d’assouplissement. Selon lui, la France ne dispose pas encore, à l’heure actuelle, d’une stratégie nationale pleinement cohérente, même si depuis 2011, les Plans de Prévention des Risques intègrent une projection de la montée du niveau marin à l’horizon 2100, constituant une avancée notable.
• « Un autre sujet en lien avec le réchauffement climatique concerne les lacs glaciaires et les risques associés, pouvez-vous en dire plus ? » – D. Mercier évoque les GLOFs (Glacial Lake Outburst Floods), c’est-à-dire les ruptures brutales de lacs glaciaires, qui comptent parmi les risques majeurs liés au recul des glaciers. Il mentionne également les avalanches rocheuses et les instabilités de parois liées au dégel du pergélisol, et renvoie aux travaux de Maëva Cathala sur les risques en chaîne. À l’échelle mondiale, l’événement le plus marquant reste celui de Kedarnath (Inde) en 2013, qui a causé 6 000 morts. Certains lacs font l’objet de vidanges préventives, tandis que d’autres présentent des délais de réaction plus longs selon leur configuration. Il rappelle tout de même que plus de 10 millions de personnes vivent aujourd’hui à proximité de ces lacs.
• « Lors de vos conférences, vous êtes-vous déjà retrouvé face à des climato-sceptiques ? Car vous montrez qu’il y a eu des niveaux marins bien supérieurs à l’actuel, mais pour des causes naturelles, ils pourraient utiliser cela « contre » vous ? » – Le chercheur confirme avoir déjà été confronté à ce type de situation. Il rappelle que les variations climatiques sont un phénomène naturel ancien, aujourd’hui accentué par les activités humaines, avec des rythmes d’élévation du niveau marin sans équivalent récent, en dehors de la fin de la dernière glaciation. Il indique préférer éviter le débat sur les causes pour se concentrer sur les réponses concrètes à apporter à l’élévation actuelle du niveau marin sur les littoraux.
Conclusion :
La conférence de Denis Mercier aura permis de mesurer l’ampleur des transformations en cours et à venir pour les littoraux mondiaux, en replaçant la question de la fonte des glaciers dans toute sa complexité géographique. En partant de la diversité morphologique des glaciers pour aboutir aux stratégies d’adaptation des sociétés littorales, le géographe a construit une démonstration rigoureuse et accessible, ancrée à la fois dans les données scientifiques les plus récentes et dans le temps long de la géologie. Ce qui ressort avant tout de cette soirée, c’est l’importance de raisonner par échelle pour éviter tout raccourci. La montée des eaux ne menace pas tous les littoraux de la même manière, et c’est précisément ce regard différencié, propre à la démarche géographique, qui permet de penser des réponses adaptées. Denis Mercier a conclu la soirée avec humour, suggérant que dans quelques décennies, les Montpelliérains n’auront peut-être plus besoin de se déplacer pour aller à la mer. Une formule légère qui, derrière le sourire, rappelle l’urgence d’intégrer ces projections dans les politiques d’aménagement du territoire sans attendre qu’une catastrophe ne vienne, une fois encore, en révéler l’urgence.
