C’est bien en France qu’Emmanuel Véron nous emmène, ce 1er juin 2026, mais dans une France située à des milliers de kilomètres de la métropole, dans l’hémisphère Sud. Constitués d’espaces plus maritimes que terrestres, les TAAF (1) sont bien mal connus des Français. Notre intervenant, géographe, est professeur à l’Ecole de Guerre dont la mission est de former des officiers supérieurs pour les armées de terre, de l’air, ainsi que pour la marine et la gendarmerie.

Gilles Fumey et Emmanuel Véron (à droite) au Flore. Photo de Micheline Huvet-Martinet
Les TAAF sont une spécificité française. Ce gigantesque territoire, dominé par le fait maritime et sans peuplement permanent, se compose de trois ensembles géographiques.
Les Iles Eparses constituent un ensemble subtropical dans l’océan Indien (entre 10° et 25° sud), autour de Madagascar, dans le canal du Mozambique (Juan de Nova, Europa et Bassas de India), et au nord et à l’est de la grande île (Tromelin et l’archipel des Glorieuses). D’origine coralienne, elles présentent une morphologie singulière (bancs de sable …).
Plus au sud, les îles Australes (Kerguelen, Crozet, Saint Paul et Amsterdam) sont cernées par un environnement maritime hostile (creux de 12m, vents constants…). Ces îles-montagnes aux roches dures sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO.
La Terre Adélie occupe un triangle de la calotte glaciaire antarctique dont une des pointes est le pôle sud géographique. Elle est dédiée aux travaux scientifiques.
Le statut des TAAF est particulier. Depuis le milieu des années 50, les TAAF sont une collectivité territoriale administrée par un préfet qui réside à La Réunion, où il est en lien avec les Affaires maritimes. Il doit assurer le sauvetage en mer, la surveillance des espaces maritimes, de la pêche et la protection de l’environnement. Dans cet immense espace la tâche est difficile car la surveillance n’est assurée que par deux navires.
Que faire de cet immense territoire ? « Pas grand-chose » …nous dit Emmanuel Véron. En fait il s’agit de plus en plus de sanctuariser des espaces selon le concept américain de « wilderness ». Le récent Congrès de Nice de 2025 a même utilisé l’expression « écrin intouchable » pour définir le futur des TAAF.
Le Ministère de la mer n’a eu qu’une durée éphémère. C’est aujourd’hui au secrétariat général de la Mer, organisme interministériel placé sous l’autorité du Premier ministre, qu’il convient de faire de la pédagogie et de sensibiliser la population aux enjeux environnementaux et géopolitiques qui pèsent sur les TAAF. Ces derniers représentent en effet 640 000 km2 de la ZEE (2) française (2ème espace maritime mondial). Cet espace sous souveraineté française, tel qu’il a été défini par la Convention internationale de Montego Bay en 1982, est contesté actuellement par les Chinois qui voudraient pouvoir en exploiter les ressources.
Les Chinois ont une politique très active dans l’océan Indien.
Ils sont devenus le premier partenaire économique de Madagascar et de l’île Maurice et développe leur commerce dans plusieurs pays insulaires (Maldives…) et continentaux (Tanzanie…). Ils ont aussi la capacité de proposer des infrastructures à des pays en développement, ce qui est un moyen de les placer sous leur dépendance.
Les chinois utilisent aussi le soft power. Ils possèdent une flotte de recherches océanographiques capable de cartographier les fonds sous-marins et ont une flotte de brise-glaces qui circulent dans les eaux de l’océan Austral. Tous ces navires sont sous le contrôle de l’Armée populaire.
Pour répondre aux besoins alimentaires d’une population dont le niveau de vie progresse régulièrement, les flottilles de pêche chinoises s’aventurent de plus en plus loin de leurs côtes. Elles sont constituées de grands navires capables d’assurer des campagnes de 14 mois consécutives et de pratiquer la congélation des poissons en mer (notamment les légines dont la pêche est très réglementée). Ces bateaux sont suivis à la trace par les deux frégates françaises des TAAF qui les contraignent à rester dans les eaux internationales, en bordure de la ZEE.
Un autre pays conteste aussi la souveraineté française sur les territoires des TAAF. C’est Madagascar qui, depuis 1973, revendique les trois îles Eparses du canal de Mozambique que le gouvernement français avait séparées de l’île principale avant 1960. Cette situation pose un problème de droit international. Depuis plusieurs décennies, des négociations ont lieu entre Les Etats malgache et français : elles n’ont encore donné lieu à aucun accord. Les revendications malgaches, en partie motivées par la présence de gisements pétroliers, se heurtent à un refus français invoquant le classement des îles en « réserve naturelle ». Mais jusqu’où peut-on sanctuariser ? La protection de l’environnement à laquelle travaillent des équipes scientifiques vivant dans des conditions difficiles pose la question des finances publiques.
Pour conclure cette séance un participant demande, sous forme de boutade, si les TAAF pourraient constituer un sujet de la future campagne présidentielle…La réponse n’est pas évidente d’autant que l’outre-mer a une faible présence médiatique, mais les Français ont l’occasion, durant cette année 2026, de mieux connaitre les territoires ultramarins grâce aux célébrations des 400 ans de la Marine nationale née en 1626 sous l’impulsion de Richelieu.
(1) TAAF : Terres australes et antarctiques françaises où s’exerce la souveraineté française et qui ont le statut de Territoire d’outre-mer.
Pour mieux connaitre ces territoires, nous conseillons la lecture : de Bruno FULIGNI, Voyage en France Australe, Editions Allary, 2025.
(2) ZEE : la zone économique exclusive d’un Etat côtier s’étend de la ligne de base de l’Etat jusqu’à 200 milles marins. Il y exerce sa souveraineté et a l’exclusivité de l’usage de ses ressources. La notion de ZEE est définie dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (Montego Bay).
Michèle Vignaux juin 2026

