Compte rendu du café géo albigeois du 9 avril 2013

Présentation par Roland POURTIER, Professeur émérite des Universités en géographie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du laboratoire de géographie PRODIG. Spécialiste de l’Afrique centrale et du bassin du Congo.

Présentation de la problématique :

En une décennie, la Chine s’est hissée au rang de premier partenaire commercial du continent africain, longtemps resté sous la dépendance de l’héritage colonial. Forte de son dynamisme économique et de son statut de pays « en développement » militant contre le colonialisme, elle est devenue un acteur majeur de l’Afrique dont elle accélère l’insertion dans la mondialisation. Le modèle « gagnant-gagnant » a séduit les autorités politiques africaines ; grâce à la compétitivité de ses entreprises, la Chine s’est imposée comme leader dans le secteur des infrastructures ; elle inonde l’Afrique de ses produits industriels.

Mais à quel prix ? Le « troc » pétrole et minerais contre infrastructures favorise-t-il un développement durable, ou n’est-ce que la nouvelle mouture de l’exploitation d’un continent réputé « regorger » de ressources naturelles ?

Si la Françafrique a été décriée, la Chinafrique est-elle au-dessus de tout soupçon ?

Autant de questions alimentant spéculations et rumeurs, d’autant plus que l’information est incertaine, souvent opaque. La déferlante chinoise est de toute évidence portée par les besoins en énergie et matières premières de l’usine du monde.

Mais combien de Chinois se sont-ils engouffrés dans le sillage des grandes entreprises ?  500 000, un million ? Qu’en est-il des « millions d’hectares » de terre soi-disant accaparés par la Chine ? Tandis que la rumeur va bon train, « l’amitié » entre la Chine et l’Afrique commence à être écornée : grèves, manifestations anti-chinoises ternissent l’image d’une coopération proclamant l’intérêt mutuel des partenaires mais qui peine à masquer les enjeux de la realpolitik.

Alors que la Françafrique est en train de disparaître du champ des relations internationales, la Chinafrique rebat les cartes de la géopolitique au bénéfice de la deuxième puissance mondiale.

Peut-on pour autant parler d’un « impérialisme rouge » ?

Compte-rendu :

Compte-rendu réalisé par Alyssia MARROU et Pauline BANQ, étudiantes en licence de géographie et d’histoire au Centre universitaire J.F.Champollion, sous la direction de Thibault COURCELLE et Mathieu VIDAL, enseignants-chercheurs, co-animateurs des Cafés Géo d’Albi.

Éléments de la présentation :

La question de la Chinafrique concerne la Chine en Afrique. C’est une interrogation sur ce qui se passe en Afrique. Sur ce sujet qui est en pleine actualité, beaucoup de choses sont dites, de l’ordre de la rumeur. Le président du Congo, Denis Sassou Nguesso, a rencontré au mois d’avril le président français à propos de leur partenariat économique et de l’évolution de leurs relations commerciales. Les Français essayent encore de trouver leur place dans les échanges mais la place de la Chine se fait de plus en plus présente et significative. L’hebdomadaire Jeune Afrique a publié, dans son numéro de mars 2013, un article sur la tournée africaine du nouveau président chinois Xi Jinping. C’est un moment marquant de la diplomatie chinoise sur le continent africain. Il a fait plusieurs villes, en commençant par se rendre à Moscou, puis à Durban en Afrique du Sud, puis les BRICS pour finir la tournée au Congo à Brazzaville.

Globalement, la Françafrique a disparu. Certains s’en réjouissent mais cela signifie avant tout l’affaiblissement des positions françaises. D’un autre côté, la Chinafrique est devenue une puissance importante.

Mr Pourtier fréquente le continent depuis une quarantaine d’années et est étonné par la vitesse à laquelle les entreprises chinoises se sont implantées en Afrique dans à peu près tous les pays. C’est un phénomène géopolitique d’une ampleur inouïe et qui n’était pas prévu. L’arrivée de la Chine sur le marché africain commençait à se faire sentir mais on n’imaginait pas que cela se fasse aussi vite et avec une telle puissance. C’est un phénomène important qui bouleverse la physionomie de l’Afrique, mais aussi celle de la scène internationale. L’Afrique est désormais un des enjeux majeurs de la géopolitique mondiale.

Ce n’est pas évident de parler de la présence chinoise en Afrique car les informations fiables manquent. Il y a beaucoup d’opacité du côté des Chinois en particulier, ils ne veulent pas vraiment dévoiler ce qu’ils font, leur importance etc… De même que leur nombre sur le continent n’est pas connu. Selon la revue Jeune Afrique, il y aurait entre 1 et 2 millions de Chinois en Afrique. D’autres estimations tablent plutôt sur 500 000 à 1 million. Les chiffres varient, il n’y a pas de recensements de fait. Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux, à tel point que dans certains pays comme au Congo, on ne détermine plus l’étranger comme « blanc » mais « jaune ». Les Chinois se sont en quelque sorte substitués aux Français. Il doit y avoir autour des 200 000 Français en Afrique.

Un chiffre reste très important, c’est celui concernant les échanges commerciaux. L’importance de ces échanges entre la Chine et l’Afrique en 2000 est estimée à 10 milliards de dollars. En 2011, ce chiffre passe à 166 milliards de dollars. On est dans une phase d’expansion de ces échanges, faisant de la Chine, depuis 2009, le premier partenaire commercial de l’Afrique, devant les Etats-Unis, c’est dire l’importance de cette présence.

Les relations politiques de l’Afrique et de la Chine se traduisent aussi par la réunion du FOCAC (Forum On China Africa Cooperation), un forum sino-africain donc, qui, pour le premier, s’est réuni à Pékin en 2000, puis se tient tous les 3 ans. En 2000, les Européens ont noté qu’il y avait eu ce rendez-vous. En 2003, ils l’ont remarqué aussi, ils ont commencé à en comprendre l’importance. En 2006, la réunion a eu lieu à Pékin et a réuni 41 chefs d’Etats et de gouvernements africains. A côté de cela, les sommets franco-africains paraissent un peu désuets et dépassés. C’est une force politique qui, au fond, a remplacé la relation privilégiée Europe-Afrique. En 2006, les responsables chinois ont publié un document « la politique de la Chine à l’égard de l’Afrique », où ils expliquent les objectifs, les méthodes, comment ils se différencient des puissances occidentales et, du coup, comment ils parviennent à garder les marchés. Les entreprises chinoises sont moins exigeantes et respectueuses du droit du travail. En 2009, la Chine proclame ouvertement qu’elle est le plus grand pays en développement (elle joue là-dessus car elle n’est pas du tout un pays en développement, elle est plutôt une puissance émergente). Elle proclame ensuite que l’Afrique regroupe le plus grand nombre de pays en développement. C’est une sorte de jeu sur les mots.

La question que l’on peut se poser, qui arrêtera aujourd’hui la Chinafrique ? Jusqu’où va-t-elle aller et comment cela se manifeste ? D’un part la Chine, inonde l’Afrique de ses produits manufacturés bons marchés. D’autre part, elle se procure une part de plus en plus grande de son pétrole et de ses matières minérales. Et enfin, l’Afrique est importante pour affirmer sa puissance politique à l’échelle mondiale. La Chine insiste aujourd’hui beaucoup sur tout ce que l’on appelle le soft power.

En décembre 2012, le grand journal China Daily, un journal en langue anglaise édité à Pékin, a créé un journal en Afrique, l’Africa weekly, un hebdomadaire. Ce journal qui est implanté à Nairobi, la capitale du Kenya, devient une sorte de hub pour la pénétration de l’influence chinoise à travers la presse.

L’année 2013 est l’année de la tournée du nouveau président chinois Xi Jinping en Afrique, marquée par l’ouverture d’une ligne de crédit de 20 milliards de dollars (la Chine détient une partie importante des réserves monétaires internationales).

Un certain nombre de personnes se pose des questions maintenant. Le Monde diplomatique de janvier 2013, par exemple, titre « La chine est-elle impérialiste ? », article écrit par le gouverneur de la banque centrale du Nigéria. Extrait : « La chine nous prend des matières premières et nous vend des produits manufacturés, c’était également le principe du colonialisme ». Cette analyse va être de plus en plus portée par de nombreux Africains et par des occidentaux. Beaucoup de questions se posent donc au sujet de la Chinafrique, d’un point de vue économique, politique. Mais aussi, une autre question qui se pose de plus en plus, est celle de l’accaparement des terres. La Chine fait partie de ces pays qui vont chercher des terres en Afrique en prévision de leurs propres besoins alimentaires et énergétiques.

L’importance de ces problèmes que pose la présence de la Chine en Afrique, a été révélée récemment. La littérature elle-même à ce sujet est récente, en témoigne l’expression « Chinafrique » que l’on retrouve depuis une dizaine d’année dans une revue chinoise. En France, l’expression a fait écho à la « Françafrique » développée par Félix Houphouët-Boigny, président ivoirien. La volonté était de rester dans une relation privilégiée avec la France. Par la suite, la Françafrique a été décriée par tous les adversaires de la politique française en Afrique. Peu de gens l’ont défendue.

Françafrique, cela disait quelque chose, du coup, Chinafrique, cela a très bien pris. Un ouvrage qui a marqué, s’intitule Chinafrique de Serge Michel et Michel Beuret, paru en 2008. C’est le moment aussi où la revue Afrique contemporaine a publié ses premiers articles sur la Chine. Depuis, les parutions sont nombreuses à ce sujet. Un autre livre plus récent datant de 2012, Le temps de la Chine en Afrique de Jean-Jacques Gabas et Jean-Raphael Chaponnière.

Pour élargir la réflexion, il y a des auteurs qui s’interrogent plus globalement sur la relation de l’Asie et en particulier de l’Inde avec la Chine. Cela a donné le livre, paru en 2013 Chindiafrique. L’argument des deux auteurs est de dire que certes il y a la Chine qui est le premier avec plus de 160 milliards d’échanges, mais l’Inde c’est aussi 50 milliards. Il y a environ deux millions d’Indiens en Afrique, les chiffres sont presque sûrs. Trois puissances qui, dans une trentaine d’années, domineront probablement le monde, avec chacune plus d’1 milliard d’habitant. Trois grandes masses démographiques, économiques et politiques.

Mais, au fond, les questions que l’on peut se poser sont, qui sont ces Chinois et que font-ils en Afrique ? Ils sont des acteurs du développement de l’Afrique mais ne sont-ils pas avant tout des acteurs en Afrique de leur propre développement ? L’Afrique n’étant qu’un lieu qui leur permet de développer leur économie, de prélever des matières premières etc… Il y a des Chinois en Afrique depuis un certain temps, des pays comme Madagascar ont une présence chinoise ancienne. On en trouve aussi depuis plus d’un siècle en Afrique du Sud. A la différence des Indiens, les Chinois se métissent beaucoup, ils ne sont pas fermés sur leur seule culture. Mais dès le 15ème siècle, il y a eu de grandes expéditions de la marine chinoise qui ont sillonné les côtes d’Afrique orientale jusqu’à l’actuelle Mozambique. Ces expéditions prirent fin avec un changement de politique, le pays s’est refermé. Jusqu’au 19ème siècle, la présence des Chinois n’est plus visible sur le continent. Elle va peu à peu se remettre en place et s’accélérer avec les indépendances africaines. Les Chinois vont en profiter et s’imposer comme la grande puissance mondiale, appuyant les pays, les populations dans leur lutte contre la colonisation et pour l’indépendance. Ces contacts politiques ce sont concrétisés en 1955 à la conférence de Bandung, qui a été fondamentale pour l’émergence du Tiers Monde. Du côté chinois il y avait Zhou Enlai et du coté africain Nasser. Depuis Bandung, il existe des relations entre les grands leaders politiques indépendantistes qui luttent contre l’impérialisme. Depuis 1960, une des obsessions de la Chine a été d’éliminer Taiwan, car au début c’est celle-ci qui avait été retenue comme représentante de la Chine. En 1971, à l’ONU, c’est la République démocratique de Chine qui a remplacé Taiwan. Mais sur place, dans les différents pays africains, il est resté pendant longtemps des ambassades de Taiwan. Pour la Chine populaire, il fallait évidemment affaiblir la Chine nationaliste et remplacer ces Chinois de Taiwan. C’est ce qui s’est fait progressivement. On a vu années après années monter en puissance la Chine populaire en Afrique. Les premiers Chinois qui s’étaient installés en Afrique pour installer des périmètres de riziculture et aider les populations à se développer et mieux se nourrir, ont été un échec car ces Chinois-là ne parlaient pas le français ou l’anglais. Quand les Chinois de Pékin sont arrivés, ils les ont remplacés et ont fait pareil. Leurs projets de développement n’avaient pas beaucoup d’effets mais cela a quand même permis d’établir de petites relations diplomatiques de plus en plus suivies. Elles ont servi de bases pour l’arrivée de la déferlante chinoise actuelle.

Cette déferlante se définit par plusieurs aspects. D’une part, la politique officielle de Pékin qui soutient les entreprises, les grandes sociétés pétrolières et minières. C’est donc une volonté de soutenir ces grandes entreprises pour les ressources dont la Chine a besoin. Mais, à côté de cela, il y a aussi une quantité de Chinois qui sont venus par eux-mêmes lorsque la Chine a mené une politique d’ouverture. La diaspora chinoise est très importante en Asie et là, les Chinois ont été encouragés à partir, il n’y a pas eu d’obstacles à leur départ. Très vite, des filières se sont constituées, la famille et les proches les ont rejoints. Ces filières sont attractives et très organisées. Depuis une quinzaine d’années, ce sont donc ces Chinois qui sont arrivés massivement et que l’on retrouve dans des activités de commerce et d’artisanat. C’est là où beaucoup de gens y voient une nouvelle forme de colonialisme. La masse de Chinois impressionne.

On peut également parler des Chinois en tant que citoyen de la Chine mais aussi des Chinois ethniques qui ne sont pas de nationalité chinoise, mais qui vivent dans d’autres pays d’Asie, comme la Malaisie (où les Chinois représentent 40% de la population environ). Certaines entreprises qui vont en Afrique, notamment malaisiennes, sont en réalité contrôlées par des Chinois ethniques. Cela donne un panorama hétéroclite.

Les Chinois ont donc une action politique, affirmer leur puissance, et une action économique, l’Afrique est considérée comme un grand marché de produits de basses gammes. L’explosion démographique du continent rend ces échanges intéressants pour les Chinois. Ces objectifs économiques vont de pair avec cette volonté d’affirmer leur grande puissance. La première grande opération historique visible des Chinois dans les années 1980 fut réalisée en Tanzanie. Cet Etat a été une porte d’entrée avec son orientation socialiste. La construction d’un chemin de fer à travers la Tanzanie jusqu’en Zambie permettait d’exporter les minerais vers la Chine sans passer par l’Afrique du Sud. Il faut toujours se remémorer la situation politique de l’époque, on était en plein apartheid, et la Chine soutenait les mouvements contre l’Afrique du Sud. Construire ce chemin de fer de Dar es Salaam en Tanzanie jusqu’aux mines de Zambie, permettait à la Chine d’affirmer sa puissance à travers la construction de cette infrastructure d’une longueur d’environ 2000 km et dans des délais très courts. C’est à cette période que l’Occident a remarqué que la Chine sortait de la Chine. Les Américains ont aussitôt construit une route en parallèle de la voie ferrée pour manifester leur présence.  Tout ceci a été une porte d’entrée politique car l’économie et le politique vont de pair.

L’Afrique est un enjeu économique, elle est un débouché pour les produits manufacturés de base qu’introduisent les entreprises chinoises et elle fournit des matières premières à la Chine. Les exportations de pétrole et de minerais de l’Afrique vers la Chine représentent environ 70% des échanges. C’est sans doute le point faible à long terme de cette présence chinoise, cela reprend le modèle de la colonisation. Les Chinois viennent puiser des ressources, laissent au passage une rente, ce qui rend les économies africaines fragiles et ce qui ne contribue pas à un développement en profondeur. Ce dont la Chine a besoin, c’est du pétrole, des minerais et du bois avec une approche que les Chinois ont qualifié de « gagnant-gagnant ». En échange des ressources africaines, les Chinois bâtissent des infrastructures (routes, voies ferrées, hôpitaux…). Ils sont même allés jusqu’à construire le siège de l’Union africaine à Addis Abeda en Ethiopie en 2011, ce qui a créé quelques tensions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grands domaines forestiers au Gabon

Cette carte du Gabon est issue d’un travail de recherche mené par l’un des étudiants de R. Pourtier. Tout ce qui est en couleur représente des permis forestiers et, parmi eux, il y a de grands domaines qui appartiennent à des Chinois ou à des Malaisiens. L’étudiant, en allant sur le terrain, a montré comment les Chinois se comportaient comme autrefois les Européens, c’est-à-dire en patron, en maître. La main-d’œuvre venant de Malaisie avait une culture forestière assez proche de celle des Africains et a assez vite tissé des liens avec les Gabonais. La première société forestière du Gabon est désormais malaisienne. Toutes les entreprises perdues par les Français sont reprises par la Chine et plus largement par d’autres Etats asiatiques.

Sous la pression des ONG de conservation de la nature, il y a un contrôle de plus en plus fort qui s’exerce pour ne plus exploiter le bois n’importe comment. Beaucoup de contraintes sont exigées pour respecter des normes de durabilité du capital forestier. Les sociétés européennes se soumettent à ces exigences mais  les entreprises chinoises ne semblent pas préoccupées par les questions environnementales, elles sont plus dans une vision de développement. Cela crée parfois des tensions assez fortes à ce sujet.

Aujourd’hui, ce n’est pas le bois qui est le plus important mais le pétrole. Actuellement, un tiers du pétrole africain part en Chine. L’Afrique est devenue une puissance importante dans la production de pétrole notamment avec le Soudan. L’Angola est le premier fournisseur de la Chine. La structure commerciale entre l’Afrique et la Chine repose sur  quatre pays, qui sont respectivement en valeur, l’Angola, l’Afrique du Sud, le Soudan et le Congo. Ils représentent les trois quarts  des importations effectuées entre le continent africain et la Chine. Il existe donc dans ce domaine « pétro-politique » des enjeux considérables, les sociétés chinoises étant de plus en plus présentes.

Un autre secteur important est celui des minerais, avec l’exemple des contrats chinois en République Démocratique du Congo. En 2007, le monde découvre que la Chine et le Congo ont signé un accord « minerais contre infrastructures » de 9 milliards de dollars. Sur la carte, on observe la construction de routes, de chemins de fers, d’hôpitaux etc… Ces contrats chinois, estimés léonins, ont suscité des protestations de la part du FMI et de la Banque Mondiale.. En effet, ils permettaient aux Chinois de se fournir en minerais en quantités importantes et à des coûts très bas, cependant, les infrastructures ne venaient que quand ils avaient commencé à exploiter leurs mines.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Afrique a retrouvé sa place de fournisseuse de matières premières et de minerais stratégiques comme le cobalt et le coltan (colombo-tantalite), que l’on retrouve peu dans le monde. Ce dernier sert par exemple à fabriquer les condensateurs de téléphone portable dont les Chinois, notamment, sont très demandeurs.

Mr Pourtier parle de Realpolitik pour décrire la Chinafrique. Le plus étonnant est la transformation si rapide que connait l’Afrique ; les infrastructures sont construites à des coûts très bas. Ceci à cause des conditions de travail des ouvriers (y compris des travailleurs chinois) et d’un non-respect des conventions de travail. Les compagnies européennes ne parviennent pas s’imposer sur le marché.

La question de l’accaparement des terres est plus récente, on découvre que l’Afrique fait partie de ces différents pays qui ont des réserves considérables, ce qui est à la fois vrai et faux. D’un côté, ces propos sont vrais car, dans certains Etats, les superficies couvertes par les forêts sont considérables. Ce sont donc des terres potentiellement agricoles comme dans le bassin du Congo. Mais cela supposerait que l’on élimine la forêt ce qui, sur le plan environnemental, ne serait pas profitable pour la planète. Il existe une sorte de mythologie autour de ces terres. Les Ethiopiens ont cédé des milliers d’hectares aux Indiens pour la culture florale. Les Coréens ont essayé d’accaparer un million d’hectares à Madagascar mais ils n’ont pas réussi. Les Chinois sont aussi demandeurs de terre,

Les réalisations chinoises sont palpables, notamment  avec le boulevard du 30 juin à Kinshasa prêt pour le sommet de la francophonie d’octobre 2012. On a désormais au sein de la ville une autoroute assez incroyable.

Le boulevard du 30 juin à Kinshasa

On peut aussi s’interroger sur les méthodes et les limites de cette présence chinoise. Les Chinois font en sortent que les partenaires africains se sentent sur un pied d’égalité, et utilisent la théorie des avantages mutuels « gagnant-gagnant ». Aujourd’hui, on se rend compte que les Chinois sont allés un peu loin dans des secteurs d’activité jusqu’alors réservés aux Africains. Les protestations sont de plus en plus vives, les Africains ne supportant pas qu’on les concurrence sur le terrain où ils sont présents, c’est-à-dire le petit commerce. Il y a eu depuis quelques années des manifestations violentes à Dakar ou en Zambie. Au début, personne ne portait de soupçons ni d’animosités envers leurs pratiques, pensant qu’ils seraient là pour faire fuir les « colons ». Mais une dizaine d’années après, le discours a changé. Conscients de cela, les Chinois sont en train de modifier leur politique et de normaliser leurs relations économiques et les conditions du travail en se rapprochant du modèle occidental. Ils devront davantage tenir compte des revendications des Africains et être moins dans une attitude de « conquérant ». Et si la Chine veut être la grande puissance économique mondiale à laquelle elle aspire, elle sera obligée de jouer le jeu des institutions internationales, et donc de respecter les normes. Elle a d’ailleurs déjà adhéré à l’OMC, ce qui a été un moment important. Elle est également présente dans les opérations de l’ONU, par exemple les opérations militaires en Afrique.

La Chine est donc sur la voie d’une certaine normalisation mais elle se maintiendra comme la première puissance étrangère sur le continent africain, avec un changement de comportement qui sera moins dominateur. Elle ouvrira progressivement la porte aux migrants africains en Chine. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les échanges ne se font pas seulement dans un sens, ceux d’Afrique vers la Chine existent aussi mais à des proportions moins importantes. Il y a environ une centaine de milliers d’Africains en Chine.

 

 

Eléments du débat :

 

Thibault Courcelle (enseignant-chercheur en géographie à l’université d’Albi) : Ce qui m’interpelle, dans le constat que vous avez fait, c’est que la politique de la Chine en Afrique se rapproche de la politique de la colonisation des anciennes puissances occidentales sauf que la Chine n’utilise que le soft power alors que la Françafrique c’était à la fois le soft power mais aussi le hard power, c’est-à-dire l’utilisation de la puissance militaire. Est-ce que la Chine, à terme, interviendra aussi militairement en Afrique ?

C’est une question légitime, la Chine pour l’instant n’a pas de bases militaires en Afrique mais est l’un des principaux fournisseurs d’armes en Afrique. La relation est différente de celle incarnée par la Francafrique mais il y a quand même des réseaux chinois extrêmement forts, des influences extrêmement fortes. En effet, les adversaires de la Chine l’accusent  d’être aujourd’hui le premier  acteur d’un des maux principaux du continent africain qui est la corruption. Les Chinois font partie des grands corrupteurs avec leurs marchés et leurs contrats. Des dessous de tables se réalisent entre les partenaires. A Johannesburg, les mafias chinoises sont en train de concurrencer sérieusement les groupes criminels organisés sud-africains. La société chinoise dans tous ses aspects est de plus en plus présente et, au-delà du discours vertueux, il y a la réalité des faits. La Chine vise la position de puissance politique qui repose sur son économie. Elle utilise l’Afrique pour alimenter son industrie en matière première, mais elle vise aussi cette position de puissance.

Olivier Pliez (directeur du Centre Interdisciplinaire d’Etudes Urbaines (CIEU)) : J’ai une question de géographie à propos de la régionalisation de cette Chinafrique. On a beaucoup parlé d’Etats, mais pas de régions, par exemple le Sahel, mais on entend beaucoup parler de l’Afrique de l’Est, de l’Afrique australe, y a-t-il une image d’ensemble qui se dessine ?

Cette image s’est construite progressivement au fur et à mesure de l’implantation de la Chine Populaire, quand elle a remplacé les Taïwanais. Les Chinois sont partout, notamment grâce à leurs ambassades. Ils sont surtout présents sur le plan économique, dans des lieux où ils font des affaires. La première grande implantation a été au Soudan. Il y a une politique globale vis-à-vis de l’Afrique. Les Chinois se positionnent comme représentants de la Chine en Afrique. Des différences s’observent en fonction des orientations politiques des Etats africains. Après l’indépendance, certains Etats ont opté pour un régime socialiste et ont ainsi été très tôt soutenus par la Chine, d’autres sont restés dans le camp occidental et ont été délaissés. Quand les Américains ont quitté le Soudan, les Chinois sont immédiatement arrivés. Ils ont aujourd’hui un quasi-monopole de l’exploitation du pétrole. La politique chinoise tient dans le fait qu’elle ne prend pas en compte les orientations politiques et culturelles, souhaitant faire du commerce avec tout le monde. Géographiquement, il y a une sorte d’égalisation de l’Afrique, mais les lieux privilégiés sont ceux où ils peuvent faire du commerce, par exemple, aujourd’hui, autour du Lac Albert.

Mathieu Vidal (enseignant-chercheur en géographie à l’université d’Albi) : On sait que les migrations à l’intérieur de la Chine sont difficiles et qu’en est-il de ces Chinois allant travailler en Afrique ? Comment sont-ils vus ? Sont-ils des citoyens chinois particuliers voulant fuir la misère ? Ensuite, vous parlez des contrats « minerais contre infrastructures » mais ces constructions ne sont-elles pas pour les Chinois un moyen de rapatrier leurs matières premières ? On a l’impression qu’ils viennent exploiter ces matières premières et qu’en échange, ils construisent des infrastructures mais dans le seul but de faciliter l’exploitation des minerais.

Pour la première question, j’aurais du mal à répondre du point de vue de la Chine car je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas comment cela se passe. La seule chose que je vois, ce sont ces Chinois arrivant en Afrique. Du côté africain, beaucoup de choses ont été dites, comme le fait que l’on faisait travailler les prisonniers chinois gratuitement au lieu de leur faire purger une peine. Ce n’est pas vérifiable. La seule chose qui est certaine, c’est que la Chine n’empêche pas ses ressortissants de partir. On voit en Afrique les Chinois se disperser dans tous les niveaux de la société. Pour la seconde question sur les infrastructures, si l’on prend l’exemple du Gabon, on comprend que le projet de chemin de fer de Belinga à Booué est conçu pour permettre  l’exportation des minerais de fer.

Question (anonyme) : Par rapport à l’implication de l’Afrique du Nord, la Chine s’est-elle beaucoup impliquée dans les infrastructures ? Car en discutant avec une personne vivant en Algérie, elle dit avoir vu les Chinois monter des bâtiments à une vitesse phénoménale, et j’aurais aimé savoir si l’implication chinoise est aussi forte dans le nord du continent ?

L’Algérie est un pays où les Chinois sont très présents, mais où ils sont moins visibles. Ils emploient beaucoup de main-d’œuvre locale, eux étant assez discrets bien que présents surtout au niveau de la construction de routes et, depuis quelques années, dans l’immobilier. L’Algérie est un des pays africains où les Chinois sont les plus présents dans la construction d’infrastructures.

Question (anonyme) : La langue chinoise se développe-t-elle en Afrique ? Les Africains l’apprennent-ils facilement ?

Les Chinois accordent des bourses aux étudiants africains voulant aller dans les universités chinoises. Les émigrés africains l’apprennent aussi, et seront ensuite les relais locaux pour promouvoir les entreprises chinoises. Mais les Chinois se mélangent peu aux Africains. On n’apprend pas le chinois dans les écoles.

Stéphanie Lima (enseignant-chercheur en géographie à l’université d’Albi) : L’idée que la diaspora chinoise voit en Afrique un nouvel espace de développement, on peut aussi le voir à l’inverse, la Chine devient une zone d’ouverture face à l’Europe, et devient un nouvel horizon pour les Africains. L’ouverture est donc, en quelques sortes, réciproque…

Il y a, en effet, une réciprocité et une réaction forte à la fermeture de l’Europe et donc une ouverture de la Chine. C’est aussi ce qui explique qu’il y ait autant d’Africains en Chine, surtout au Sud.

(Première publication le 09 avril 2013, à l’url http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2559)