Olivier Milhaud Samarina est géographe à la Sorbonne Université, et il travaille sur les questions de pauvreté, les espaces d’enfermement, ainsi que les savoirs et leur circulation. Le mardi 13 janvier 2026, il était à Montpellier pour présenter un nouveau dictionnaire de géographie, « Géographies, un dictionnaire » (CNRS éditions, 2025) produit par un collectif de 260 auteurs dont il fut un des membres de coordination. Comme l’illustre le pluriel utilisé dans le titre, voilà un dictionnaire qui embrasse une diversité d’approches, de terrains et de sensibilités de la discipline, contrairement aux précédents dictionnaires de géographie qui étaient souvent marqués par une école dominante. En somme n’y a-t-il pas plusieurs manières, toutes situées, de penser le monde en géographe ?

Olivier Milhaud au Gazette Café le 13 janvier 2026. Photos. L.Talafre
Rendre compte de la diversité des expériences géographiques.
Olivier Milhaud Samarina insiste sur une idée centrale qui a porté le projet dès le début : tout le monde possède une expérience géographique. Chacun ou chacune vit, se déplace, compare des lieux, s’étonne de ce qui l’entoure. Pourtant, la valeur scientifique ou intellectuelle de cette expérience est souvent sous-estimée. Ces savoirs situés, issus du quotidien, constituent bien une véritable intelligence de l’espace – même si tous les savoirs ne sont pas équivalents. L’enjeu est d’apprendre à observer, à comparer, à contextualiser. A travers des exemples simples – un vêtement acheté chez Decathlon, un café bu au comptoir – on constate que les limites du « chez-soi » sont finalement très floues et que nous sommes constamment connectés à des espaces lointains – l’Asie pour huit vêtements Decathlon sur dix, cinq pays à peine (Brésil, Vietnam, Colombie, Éthiopie et Honduras) pour 70% du café consommé en France – parfois sans en avoir conscience. Cette interconnexion rappelle que nos savoirs sont toujours produits dans un contexte particulier, et que la géographie doit tenir compte de cette dimension située (le savoir géographique mobilisé en France étant massivement exprimé en français et en anglais par exemple).
L’approfondissement de cette réflexion qui légitime la diversité des savoirs, des expériences et des points de vue, tend à repousser encore plus loin les limites de la pensée géographique. La prise en compte du non-humain en géographie est un premier exemple de ce changement de perspective qu’aborde le dictionnaire (Chanteloup, 2025), et qui oblige à repenser, à élargir les cadres de la discipline. En effet, la dichotomie entre la nature et la culture, la géographie physique et la géographie humaine, le sujet qui étudie et l’objet étudié – très ancrée en Occident – n’est aujourd’hui plus tenable pour comprendre les dynamiques spatiales qui structurent le monde puisque les objets, les animaux, les virus, les végétaux, les sols influencent profondément nos vies. Olivier Milhaud Samarina mobilise plusieurs exemples éloquents pour illustrer la capacité du non-humain à modifier l’espace, comme celui des castors qui sont qualifiés d’espèce ingénieure pour leur capacité à aménager le territoire, à gérer des écosystèmes en construisant des barrages qui modifient le cours de l’eau et créent des zones humides. La pandémie de Covid-19, et les zoonoses de manière générale, est un autre exemple frappant de comment les interactions entre humains et non-humains peuvent changer fondamentalement la face du monde. C’est la reconnaissance de cette capacité qui impose au géographe de mélanger la géographie humaine et la géographie environnementale, de décrire des enchevêtrements, des assemblages de réalités très différentes mais qui fonctionnent en même temps, et qui s’influencent mutuellement. De ce décentrement du regard découle aussi la réalisation que l’on ne peut plus considérer le non-humain comme des choses purement matérielles, des ressources que l’on pourrait exploiter, et cela nous invite à réfléchir comment vivre différemment.
Le courant qui s’est développé autour des géographies autochtones incarne une autre contribution importante à ces tentatives d’imaginer d’autres manières d’habiter la Terre, et donc de pratiquer la géographie. Certaines communautés, comme le collectif australien Bawaka Country, vont jusqu’à signer leurs travaux en mettant le territoire lui-même comme premier auteur de leurs publications ! Cette démarche met en lumière le fait que le texte produit est issu du travail de plusieurs personnes mais aussi de plusieurs réalités humaines et non-humaines. Le géographe est ainsi invité à se questionner sur sa pratique de la discipline et les hiérarchies qui la régissent en proposant une alternative, en montrant comment la géographie fonctionne ailleurs. Ces perspectives obligent à décentrer le regard et à reconnaître que la manière occidentale de penser l’espace n’est qu’une possibilité parmi d’autres et que d’autres ontologies existent (Hirt, 2025). Ce sont ces expériences du monde souvent marginalisées et cette pluralité des points de vue géographiques que le dictionnaire cherche à explorer. Pensons ici à Montpellier à la déclaration des droits du fleuve Lez le 6 juillet 2025.
Explorer des lieux du quotidien : le café, la cabane.
Ne faut-il pas alors revisiter les lieux du quotidien, pour mieux les (re)découvrir ? Olivier Milhaud Samarina cite le livre de Michel Bussi, Martine Drozdz et Fabrice Argounès intitulé « Nos lieux communs, une géographie du monde contemporain » (Fayard, 2024) pour illustrer cette idée de progression du regard qui permet de dévoiler un morceau de la complexité du monde. Le fait de faire glisser la focale des lieux vers leur manière de fonctionner peut nous révéler l’étonnante familiarité d’espaces qui nous semblaient d’abord exotiques, et vice versa. Olivier Milhaud Samarina mentionne un chapitre rédigé par Marie Bonte (2024), qui présente le cas du Captain’s Cabin, un bar de Beyrouth qui a traversé différentes périodes de l’histoire libanaise, notamment celle de la guerre civile. Alors que ce lieu peut sembler lointain à première vue, l’analyse démontre progressivement que son fonctionnement est relativement similaire à ce que l’on connaît ici et que, derrière la distance géographique et historique, on retrouve des pratiques sociales familières : se retrouver entre amis, rencontrer des proches, croiser des inconnus. Les cafés peuvent prendre des formes très variées, s’installer dans de vieux garages automobiles, dans d’anciens saunas, dans des épiceries, ce qui témoigne de leur capacité à s’inscrire dans des contextes urbains et sociaux très différents sans empêcher l’existence d’un modèle partagé, une représentation commune du bar. Cet exemple souligne l’extrême diversité des formes spatiales que peuvent prendre des lieux ordinaires celui-ci. Pour expliquer cette familiarité que l’on peut avoir avec les bars, l’autrice formule l’expression de « foyer hors de la maison » – ce n’est pas le domicile, mais il peut devenir un lieu où l’on développe des habitudes, des relations et des formes d’attachement. Ainsi, ces espaces ordinaires se révèlent être des observatoires privilégiés de sociabilités et de manières d’habiter à la fois différentes et familières.
Dans une perspective comparable, Olivier Milhaud Samarina s’appuie sur la notice de « Géographies, un dictionnaire », intitulée « cabane », et rédigée par Philippe Bourdeau (2025), qui illustre les contrastes qui peuvent exister entre l’imaginaire associé à un lieu et les multiples formes qu’il peut prendre. En effet, la cabane évoque généralement une forme d’habitation fragile, bricolée et rudimentaire, avec une forte porosité avec l’environnement. Toutefois, derrière cette image apparemment simple se dessinent des formes d’habiter plurielles. D’un côté, la cabane nous rappelle celles que construisent les enfants, elle est associée à une idée de simplicité, de sobriété, qui incarne « un envers d’un monde urbain de plus en plus normé et artificialisé » (Bourdeau, 2025, p.61). Cette représentation de la cabane est célébrée, esthétisée, notamment à travers le développement d’une offre touristique qui cherche à reproduire cette figure tout en la transformant – certaines deviennent progressivement plus sophistiquées et aménagées (chauffage, électricité, eau courante, WC), s’éloignant ainsi du caractère rudimentaire initial. De l’autre côté, la cabane est aussi associée à des formes d’habiter précaires, provisoires, informelles et elle peut être perçue comme indésirable. C’est la cabane rebelle, celle qui revêt une dimension politique qui apparaît notamment dans le cadre juridique français avec la loi ALUR, qui évoque explicitement la « lutte contre la cabanisation », révélant la volonté des pouvoirs publics de limiter ou d’éradiquer certaines installations en cabane. Par ailleurs, ces habitats sont souvent présents dans des contextes contestataires, comme dans les zones à défendre (ZAD), où la cabane devient un support matériel d’occupation du territoire et un symbole de résistance – elle incarne une forme d’utopie accessible tantôt célébrée ou menacée selon les contextes. La notion de cabane est donc portée par un imaginaire puissant, jusque dans les univers numériques. Dans le métavers, elle est souvent représentée par l’image d’un petit refuge ou d’un chalet, symbole de convivialité et de retrait. Ainsi, l’ensemble des représentations qui se révèlent au-delà de l’objet matériel analysé témoigne de la capacité de la géographie à dévoiler la complexité derrière l’ordinaire.
Des notions socialement vives : les communs.
Dans la continuité de cette démarche d’observation du monde en profondeur à travers le déplacement du regard géographique, les dynamiques et notions relativement consensuelles méritent de les reprendre à nouveaux frais. En effet, certaines représentations dominantes du monde contemporain comme la mondialisation insistent souvent sur les phénomènes de standardisation et d’uniformisation qu’elle génère. Elle est alors fréquemment associée à une marchandisation du monde, portée par des logiques néolibérales qui favorisent la généralisation de la propriété privée et du marché dans la gestion des ressources et des territoires. Sans nier ces dynamiques, « Géographies, un dictionnaire » présente une notice dédiée aux « communs », notice rédigée par David Goeury (2025) qui propose d’en complexifier la lecture. Les communs désignent d’une part ce qui est inappropriable par un individu comme l’atmosphère par exemple, et d’autre part une modalité de gestion de la terre et des ressources, fondée sur une appropriation collective et sur des formes de gouvernance partagée. Ce type de gestion est ancien, et constitue aujourd’hui une modalité dominante d’organisation de l’espace et des ressources à l’échelle planétaire, malgré l’opposition classique entre propriété privée et propriété publique véhiculée par la vague néolibérale. Les communs connaissent d’ailleurs de nouvelles formes d’application à différentes échelles. Ils peuvent notamment concerner la gestion commune de la connaissance, comme c’est le cas de l’encyclopédie collaborative Wikipédia, ou des outils cartographiques ouverts tels que OpenStreetMap. Le commun permet alors d’échapper au marché et à la privatisation. Cette modalité de gestion peut aussi se manifester dans la reconnaissance juridique de certaines entités naturelles, comme lorsqu’un fleuve se voit attribuer une personnalité juridique et que les communautés locales en deviennent les responsables. Cela dit, ce sont des dispositifs qui peuvent être instrumentalisés dans le cadre de logiques de valorisation de la ressource. Certaines municipalités utilisent le commun comme une solution transitoire, en confiant la gestion de friches à des collectifs citoyens, avant de récupérer ces espaces pour des projets immobiliers ultérieurs. Cela leur permet d’éviter que ces lieux soient occupés illégalement par des groupes indésirables en attendant qu’ils soient valorisés. La notion de communs permet donc de repenser la mondialisation, en montrant qu’elle ne se réduit pas à une dynamique homogène de standardisation et de marchandisation. En ce sens, cela illustre pleinement la démarche du dictionnaire : montrer que les espaces du monde sont traversés par des formes d’organisation diverses et parfois concurrentes, et que la géographie a pour objectif de les rendre visibles.
La discipline peut devenir une science émancipatrice à travers ce pluralisme d’approches géographiques possibles. Pour revenir à « Géographies, un dictionnaire », il faut néanmoins souligner le contexte de production de l’ouvrage – les auteurs sont majoritairement francophones, avec des références parfois anglophones ou hispanophones, pour rappeler que l’ouvrage ne prétend pas pour autant être exhaustif comme le rappelle son titre Géographies, « un » dictionnaire. C’est une invitation à reconnaître et découvrir la diversité des géographies qui se mélangent, à imaginer des alternatives en s’inspirant d’espaces lointains. Le format du dictionnaire permet d’ailleurs de réduire les distances entre des notions et des objets géographiques rarement associés. Cette démarche collective et ouverte est une ode à la curiosité qui assume sa complexité, et qui cherche à rendre possible la cohabitation en décentrant le regard et en luttant « contre les discours surplombants qui tendent à masquer les rugosités de l’espace » (Collectif Géo XXI, 2025, p.18).
Questions de la salle :
- Quelles sont les notices du dictionnaire qui vous paraissent novatrices ou les plus surprenantes ?
La notice « ontologie », rédigée par Irène Hirt, qui traite des géographies humaines et non-humaines évoquées précédemment, est particulièrement novatrice pour la géographie francophone, et n’existait d’ailleurs pas dans les précédents dictionnaires.
- Y a-t-il une notice pour le terme « Géographie » ?
Non, le choix éditorial a été fait de ne pas imposer une définition et de laisser lecteurs et lectrices forger la leur au gré des notices. Olivier Milhaud Samarina a d’ailleurs rédigé la notice « agéographique », précisément pour questionner ce qui ne serait pas géographique (l’extra-terrestre ? l’a-contextuel ?), et donc en creux les démarches qui veulent restreindre le terme et tracer les frontières de la discipline (qui décide de ce qui est géographique et de ce qui ne l’est pas ?).
- Le champ d’étude des géographes tend-il à dépasser la zone critique, cette mince pellicule qui va du sol à l’atmosphère ?
Olivier Milhaud Samarina explique que la géographie ne se limite pas strictement à la zone critique – qui correspond à l’espace principal où se développe la vie – et que des recherches existent déjà au-delà de ce cadre. Par exemple, des travaux s’intéressent à l’espace extra-atmosphérique (satellites, habitabilité de la Lune ou de Mars) ou aux espaces souterrains, avec notamment l’étude des mines. Toutefois, cette notion rappelle que les géographes étudient moins la Terre qu’une portion très restreinte de la planète, dans laquelle se concentre une grande complexité de dynamiques.
- Pourquoi la notice « développement durable » ne figure-t-elle pas dans le dictionnaire ?
Ce choix s’explique par la volonté du collectif de coordination de proposer une approche ouverte de la question du développement. Ainsi, le développement durable correspond à une des trajectoires possibles parmi d’autres formes de développement, et non à un modèle unique ou évident comme certains discours voudraient le faire croire.
- Dans un précédent dictionnaire, l’espace rural n’existait plus ou était appréhendé comme de l’infra-urbain. Quelle perspective est donnée à l’espace rural dans cet ouvrage ?
Dans le dictionnaire, l’espace rural est abordé à travers la notion de « ruralités » au pluriel, afin de souligner la diversité des contextes ruraux et d’éviter une définition unique et homogène. Cette approche vise à remettre en question une vision longtemps dominante selon laquelle l’avenir des sociétés serait essentiellement urbain, et le rural étant perçu comme une forme résiduelle ou une extension de la ville. La végétalisation des villes comme le développement de l’agriculture urbaine montrent qu’il n’en est rien. L’idée ici est d’insister sur les interactions et les circulations entre urbain et rural pour dépasser l’opposition simple entre les deux.
Marie Karpoff, Géographe (Labo LAGAM Montpellier). Mars 2026
