C’est devant une audience nombreuse et curieuse d’aborder un nouveau champ d’étude de la géographie que Kévin Limonier est intervenu au café de Flore le 30 janvier 2023. Kévin Limonier, maître de conférences en géographie et en études slaves à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris 8) est également directeur adjoint de GEODE (Géopolitique de la dataspère), centre de recherches disciplinaires qui est l’un des deux Centres d’Excellence choisis en 2020 par le Ministère des Armées afin de promouvoir la relève stratégique de la France.

Kévin Limonier au Café de Flore lors du café géo du 31 janvier 2023

Géographe russophone spécialiste de la Russie, Kévin Limonier (K.L) a été amené à la géopolitique par sa thèse sur les anciennes villes fermées soviétiques et sur les processus de leur reconversion après 1991 (1). Il s’est intéressé au cyberespace assez fortuitement lors de son séjour au début des années 2000 à Doubna, grand centre de recherche nucléaire (oblast de Moscou) mais aussi par passion personnelle et par intérêt pour les relations internationales. Ses recherches portent actuellement sur le développement de nouvelles méthodes de cartographie du cyberespace et d’investigation numérique (OSINT) dans le contexte post-soviétique. Il est plus largement spécialiste de l’Internet russophone et de la géographie russe. Il s’intéresse en outre aux questions de méthodologie et d’épistémologie de la géopolitique. Récemment, il a codirigé le numéro 186 de la revue Hérodote consacré aux nouvelles pratiques d’enquête et d’investigations numériques regroupées sous le nom d’Osint (open source intelligence, en français : « renseignement d’origine source ouverte »).

Quels sont les enjeux géopolitiques de la révolution numérique ? En quoi le cyberespace est-il un objet géographique et géopolitique ? Est-il possible de le cartographier ? Comment ? Ce sont les questions qui ont été abordées à travers l’exemple du cyberespace russe et russophone.

L’intérêt de la géographie pour ce nouveau territoire.

Il est impossible actuellement d’envisager les processus de territorialisation sans envisager leur dimension numérique. Les géographes s’intéressent au cyberespace depuis la fin des années 1990 en tant que territoire numérique virtuel irrigué par des flux digitalisés mettant en communication des réseaux, reposant sur un ensemble de couches superposées. On distingue ainsi deux grandes couches basses : la couche physique, celle des infrastructures (les ordinateurs, câbles, satellites…) et la couche logique immatérielle qui permet aux données d’emprunter le réseau physique et que K.L compare à des aiguillages sur le réseau ferré pour optimiser et réguler le trafic permettant aux machines de communiquer entre elles.  Les couches hautes (logicielle et sémantique) concernent la standardisation des formats et l’interprétation des données.

K.L insiste sur la distinction qui s’impose entre le cyberespace, nouvel espace (en plus de la terre, de la mer, des airs) de dimension stratégique et de communication interconnecté mais aussi d’affrontements et la datasphère, nouvelle notion émergente se référant à la fois au prolongement et au reflet de la sphère physique. Toutes les actions numériques laissent des traces, des données accumulées qui permettent de quantifier les interactions numérisées et consignées en attente d’être exploitées, analysées et comptabilisées. Ainsi les leaks, fuites de données, de plus en plus nombreuses, sont des exploitations de la datasphère. Beaucoup travaillent pour l’enquête numérique sur des bases de données : ce sont surtout des journalistes, des hackers…assez peu de chercheurs académiques.

L’exception numérique russe :  vers un Runet souverain à partir de 2012

L’héritage soviétique a joué un rôle important. Les Russes sont les seuls avec les Chinois à disposer de leur plateforme d’intermédiation face aux GAFAM occidentaux mais, contrairement à la Chine, il n’y a pas eu, dans un premier temps, intervention de l’Etat sur l’Internet russe. Runet, néologisme apparu dans les années 2000, désigne le segment russophone d’internet. La première connexion, modeste, entre l’URSS et le reste du monde s’est faite en 1989 grâce à A. Soldatov, chercheur en biologie à l’institut Kourchatov qui met en place par hasard (ou par erreur ?) l’internet russe avec un simple serveur et un modem. Il n’a alors que 800 abonnés en 1990.

L’histoire du Runet est très originale. La situation héritée de la guerre froide a mis en évidence le manque complet d’infrastructures en URSS. Dans les années 1995-2005, époque de la libéralisation et des privatisations sous Elstine, le Runet se développe « sauvagement » dans un marché dérégulé autour de nombreux acteurs locaux.  Ni les oligarques qui s’enrichissent avec le complexe industriel, ni les Siloviki (organes de pouvoir officiels comme les renseignements, l’armée…) ne s’intéressent au cyberespace qui leur est étranger. Hostile à l’Etat, Runet devient un contre-pouvoir pratiqué par des jeunes antisoviétiques. C’est aussi le paradis des pirates.

Les années 2005-2012 sont une période « idyllique » où le Runet est surtout un univers culturel. C’est le moment de l’inauguration de la TEA, le corridor de fibres qui permet le décloisonnement des plateformes locales.  Les GAFAM se désintéressent alors totalement de la Russie. Ce n’est que dans les années 2010 que le Runet devient un projet géopolitique du pouvoir russe au moment des grandes manifestations de 2011-12 s’opposant au 3e mandat de V. Poutine, lequel va comprendre l’intérêt pour l’Etat de récupérer politiquement l’espace numérique russe.  En effet, le pouvoir prend peur dans le contexte des printemps arabes en constatant que les manifestants se regroupent via les réseaux sociaux. Le retour de V. Poutine en mars 2012 amène un virage conservateur. Internet est perçu comme une menace au projet politique poutinien et à la stabilité du régime. Le nouveau discours de la propagande anti-occidentale conduit à la volonté d’assurer la souveraineté numérique de la Russie.  Internet considéré comme un danger, une menace et un instrument de l’Occident devient une des premières cibles de la politique idéologique de V. Poutine

Les révélations de Snowden (2013) sur un gigantesque programme de surveillance du réseau, initié par la NSA font l’effet d’un coup de tonnerre et accélèrent la prise de conscience des failles de la sécurité du cyberespace. Elles vont faire l’affaire de V. Poutine en justifiant une véritable inflation législative pour mettre en place un Runet souverain déconnecté des autres pays, sous contrôle de l’Etat. Au nom de la défense de la souveraineté numérique, toute une série de lois dote l’Etat de moyens de contrôle du réseau de plus en plus puissants. Les lois Yorovaya (2016) notamment, relatives au renforcement de la surveillance, obligent les fournisseurs de télécommunications à stocker leurs métadonnées et à les transmettre au FSB. Enfin, un nouveau palier est franchi en 2019, avec la loi du Runet souverain, qui donne à l’État les moyens de contrôler les données entrantes et sortant du territoire russe, mais également d’isoler le Runet des autres réseaux mondiaux, ce qui suppose une véritable réorganisation du réseau avec l’installation de postes frontières numériques matérialisés par des boîtiers, ce qui est contraire aux principes fondamentaux du fonctionnement d’Internet.

La représentation cartographique et spatiale du cyberespace est très difficile voire impossible à mettre en œuvre, tant sa réalité est complexe. La cartographie suppose une énorme collecte de données pour les traiter et les représenter. Il faut donc travailler avec des mathématiciens pour essayer de représenter cette nouvelle spatialité et pouvoir envisager de lui donner sa signification stratégique pour comprendre les dynamiques de pouvoir dans l’espace. Doit-on représenter les boîtiers ? les câbles ? Il y a 40 opérateurs de câbles, 13000 fournisseurs d’Internet, d’où des réseaux extrêmement complexes qui se décomposent en sous-réseaux. Il y a donc une situation de morcellement très importante.

Au final, malgré tout l’appareil législatif déployé pour un Runet souverain, la stratégie de l’Etat russe d’un contrôle intégral des données circulant sur ses réseaux, avec l’ambition d’établir de véritables frontières numériques dans le cyberespace trouve ses limites : la Russie n’est pas parvenue à se couper totalement de l’Internet mondial. Sans doute est-ce dû à la multiplicité d’acteurs et à la complexité des réseaux et sous-réseaux développés précocement de façon assez anarchique sans aucune vision stratégique dans les années 1990-2010 avant le contrôle de l’Etat. De ce point de vue, le cas de la Chine qui, comme la Russie, affiche une évidente volonté de contrôle et d’autonomisation par rapport aux GAFAM occidentaux, est une meilleure réussite avec une très bonne efficacité en raison de la main mise très précoce de l’Etat Chinois sur son cyberespace et ses données. L’Internet chinois a été conçu dès le départ pour être sous contrôle de l’Etat.

De très nombreuses questions, certaines assez techniques, ont été posées par le public très intéressé

Les échanges entre les auditeurs et l’intervenant ont été fructueux, notamment sur la vulnérabilité du Runet et sur les conséquences à long terme de l’hémorragie des cerveaux russes souvent jeunes et compétents.

Une question à propos du conflit en Ukraine a fait l’objet d’un plus long développement en prolongement de l’exposé : comment en Ukraine, au-delà des fronts classiques, il y a ou il y a eu un front de rivalités numériques ? Quelle est la dimension cyber du conflit ? K.L évoque les manœuvres cybernétiques pour éviter les espaces ukrainiens non occupés. Dès 2014 les Russes ont cherché à déconnecter les systèmes autonomes pour les reconnecter au réseau russe, initiant ainsi une véritable occupation numérique du territoire.  IL s’agit d’une sorte de guerre de position sur aiguillage des données.

(1) La thèse de Kévin Limonier « La cité scientifique de Doubna. De la « ville idéale » soviétique à la vitrine du renouveau de la Russie contemporaine, étude d’un territoire d’innovation mis au service d’un discours de puissance » (sous la direction de Béatrice GIBLIN et Jean-Robert RAVIOT) a été soutenue en 2014.

Pour prolonger ce compte rendu :

-Lire l’entretien avec Kévin Limonier sur la souveraineté numérique russe en 5 questions publié sur le site de SciencesPo : [INTERVIEW] La souveraineté numérique russe en 5 questions avec Kevin Limonier – Sciences Po Chaire digital, gouvernance et souveraineté

-Lire le texte d’une rencontre avec Kévin Limonier paru sur le site de l’Université Paris 8 : Rencontre avec Kevin Limonier, maître de conférences en géographie et en études slaves à l’Institut Français de Géopolitique – Université Paris 8 (univ-paris8.fr)

-Lire le compte rendu d’un café géo qui s’est tenu le 17 janvier 2023 à Montpellier avec Louis Pétiniaud sur les enjeux territoriaux d’internet dans la guerre en Ukraine :

https://cafe-geo.net/frontieres-et-fronts-numeriques-les-enjeux-territoriaux-dinternet-dans-la-guerre-en-ukraine/

 

Compte rendu rédigé par Micheline Huvet-Martinet, relu par Daniel Oster, mars 2023