Café géo au café de Flore, Paris, lundi 3 novembre 2014
Avec Gunther Capelle-Blancard, professeur d’économie à Paris 1, responsable du Master Recherche Banque et Finance et Renaud Le Goix, professeur de géographie à Paris-Diderot, UMR Géographie-cités.

Quel plaisir que d’écouter un café géo sur la finance ! Sujet ardu s’il en est, qu’on préfère en général laisser aux économistes et aux financiers. Sujet qu’on a tendance à analyser de haut, de très haut même, ne voyant que des flux de capitaux à la surface du globe, et oubliant un peu trop vite que le capital est certes mobile mais qu’il doit aussi s’immobiliser (s’investir) ici et là, tout en conservant sa liquidité. Ce mouvement et cette dialectique mobilisations de capitaux / immobilisations / remobilisations ne peuvent se comprendre sans une analyse fine de leurs espaces, de leurs localisations et de leurs circulations.

Si les capitaux sont mobiles, ils devraient circuler partout ! Alors comment se fait-il que la finance globale demeure concentrée dans un tout petit nombre de places financières mondiales ? Si les capitaux s’immobilisent, s’investissent ici et là, est-ce à dire que le plus quotidien de nos vies est aussi financiarisé ? Nos maisons ou appartements, nos emprunts, nos dettes, les produits que nous consommons peuvent en fait être tous parties prenantes d’une géographie de la finance qu’on aborde à tort de loin et de haut, alors qu’elle nous concerne au premier chef ! Le titre de l’ouvrage de P Langley (2008) est du reste éloquent : The Everyday Life of Global Finance : Saving and Borrowing in Anglo-America [La vie quotidienne de la finance globale : épargner et emprunter dans le monde anglo-américain].

La géographie de la finance est un champ plus que labouré dans la géographie anglophone, notamment depuis les travaux de David Harvey qui cherche depuis des décennies à spatialiser la théorie de Marx (The Limits to Capital, 1982), comme le rappelle avec humour son interview en forme de dessin animé sur la crise du capitalisme, disponible sur Thersa.org). Dans la géographie francophone, c’est beaucoup moins le cas, la géographie financière étant fort peu développée. D’où l’intérêt d’un tel café géo !

Elisabeth Bonnet-Pineau introduit la soirée en soulignant que l’un des traits marquants de l’économie mondiale depuis les années 1980 est la montée en puissance de la «globalisation financière » qui peut être définie comme « la création d’un marché unique de l’argent planétaire dans le cadre d’un nouveau régime d’accumulation financière ». Si dans nul autre secteur la géographie du pouvoir économique mondial n’est aussi concentrée, pour autant cette architecture financière mondiale est exposée à des changements du fait notamment de l’émergence de nouvelles puissances. Alors, face à « un nouveau monde » qui émerge, peut-on encore conserver les paramètres définis par le monde anglo-saxon laissant croire à l’existence d’une économie capitaliste unique,  alors même que la religion de ce modèle n’est pas pratiquée par tous ?

Gunther Capelle-Blancard commence la soirée en précisant que la dimension géographique est traditionnellement peu présente chez les économistes. Il entame son intervention en projetant  quelques photos, celles de Wall Street (Bourse de New York) et du Palais Brongniart (Bourse de Paris). La finance est territorialisée et cette dimension échappe aux économistes.

En trente ans, les évolutions ont été considérables : la Bourse a longtemps été un lieu semblable à une ruche, où les gens étaient littéralement les uns sur les autres. La Bourse est, à ce stade, un « lieu de rencontre de capacités et de demandes de financements » qui exige d’être extrêmement concentré géographiquement. La finance, ce sont des flux d’informations, avant d’être des flux de capitaux : elle demande une proximité pour pouvoir échanger des informations, pas tellement pour échanger des capitaux (qu’on peut échanger à distance). Elle permet aux les investisseurs de ne pas faire des opérations de manière dispersée. L’efficience prévaut dans ce mode de fonctionnement (cf les 3 chercheurs prix Nobel d’économie 2013), à savoir la capacité des marchés à disposer de toute l’information et à l’intégrer. Pour cela il faut que tout le monde soit présent au même moment au même endroit et historiquement, les Bourses se sont développées conformément à ce schéma. On comprend dès lors pourquoi il n’y a pas d’activité économique qui soit aussi concentrée que la leur.

La Corbeille est ainsi très bien décrite par E Zola dans L’Argent. Il y souligne avec justesse la nécessité et le  besoin d’échanger confidences  et informations. Cette réalité, véritable image d’Epinal, a prévalu pendant des décennies. La Bourse de New York n’a d’ailleurs pas changé d’aspect entre 1920 et 1980. La Bourse du riz au Japon présente d’étonnantes similitudes à quelques siècles d’écart ! Revoyons aussi la magnifique photo de la Bourse de Chicago d’Andreas Gursky.

Les choses ont en revanche radicalement changé en vingt ans. Jadis, on parlait encore de places financières, pas de planète financière Puis est venue la révolution technologique avec notamment l’apparition de l’informatique : les nouvelles technologies ont plus bouleversé le système que la libéralisation thatchérienne selon Gunther Capelle-Blancard ! Dès les années 1970, les technologies de l’information changent ainsi radicalement la donne. Une nouvelle photo d’Andreas Gursky, celle  de la Bourse de Hong-Kong truffée d’ordinateurs, illustre cette transformation : il n’y a plus désormais de foule agglutinée, mais alignement d’ordinateurs.

Le Nasdaq (National Association Security Dealer Automatic Quotation) créé en 1970, a été le premier marché électronique : situé à Times Square à New York, son intérieur est désert et il n’y a plus de rencontre formelle entre personnes physiques. C’est au Nasdaq qu’a été inventé le menu déroulant d’informations : le marché financier, autrefois synonyme de frénésie, se traduit maintenant par des chiffres qui défilent et non plus par une foule fébrile vendant ou achetant des titres.

La dématérialisation des titres – le papier est remplacé par des comptes titres – a aussi contribué au phénomène. Elle date du milieu des années 1980 en France. La société anonyme, si vieille, permet avec la dématérialisation la constitution de sociétés d’ampleur inégalée. Aujourd’hui, il faut des milliards d’actions pour constituer une société anonyme comme France Telecom et l’échange des titres est facilité par leur dématérialisation.

Cette dématérialisation a des conséquences économiques importantes. Alors qu’un graphique présentant la corrélation entre marché boursier américain et marché français montre qu’elle est de l’ordre de 40% dans les années 1980, un autre fait ressortir que dans les années 2000, les indices boursiers entre la France et l’Allemagne sont corrélés à plus de 80%. Il y a en effet aujourd’hui une synchronisation des cycles économiques et une disparition des amortisseurs que constituaient les décalages de situation entre pays, qui représentaient alors autant de relais de croissance possibles  (si ce n’est dans les pays émergents) : une crise apparaissant ici ou là se transmet désormais très rapidement au reste de la planète. La crise bancaire des subprimes apparue aux Etats-Unis en 2007 l’illustre bien : elle est le résultat de l’endettement des couches moyennes salariées du pays et constitue le fruit du recul des revenus des plus pauvres ; les subprimes étaient la réponse financière, reposant sur des taux d’intérêt élevés et variables sur la longue durée, apportée pour chercher à  relancer le dynamisme de l’économie états-unienne ; localisée sur un segment très étroit (l’immobilier américain) cette crise s’est diffusée mondialement. D’où l’idée que la planète se rétrécit.

L’explication technologique doit bien sûr être relativisée (depuis 1854 le niveau de corrélation entre les rentabilités boursières de la France et des Etats-Unis est fort) mais elle compte assurément. Il faut savoir ainsi qu’une société comme BATS, entreprise créée fin 2008 qui organise des réseaux et des flux informatiques, est devenue aujourd’hui le premier opérateur européen de transactions, devant Euronext et la City ! De même, la Bourse de Paris ne traite plus que 36% des actions du CAC 40, les deux tiers des transactions se faisant ailleurs, sur des plates-formes parfois obscures comme les « Dark Pools ». Le développement de plates-formes alternatives chamboule la pratique même de la finance. La centralisation du marché est perdue (Le palais Brongniart est vide aujourd’hui) et l’on est face à un vaste réseau mondial de réseaux interconnectés.

Il en est notamment résulté une explosion des volumes de transaction, avec une  déconnexion des sphères réelles et financières. La formidable augmentation des échanges commerciaux entre les pays depuis les années 1970 paraît ainsi ridicule face à l’explosion du volume mondial des transactions sur le marché des changes : un million de milliards de dollars par an aujourd’hui. Les marchés dérivés doublent tous les trois ans ! En 1993 on avait 1000 ordres de bourse à la minute aux Etats Unis, près de 150 000 en 2001, 4 000 000 dans les années 2010. Les faillites ont fait un peu baisser ces chiffres depuis 2012, mais ils demeurent considérables avec le « trading haute fréquence ». Les puissances de calcul requises pour gérer de tels flux sont équivalentes à celles dont disposaient jusqu’alors les seuls physiciens dans leurs domaines de pointe.

Pour autant, face à ces évolutions, les places financières sont restées associées à un territoire extrêmement concentré. Ceci alors qu’au début des années 1990, R. O’Brien en publiant son ouvrage Global Financial Integration: the End of Geography (R. O’Brien, 1992) annonçait la fin de la géographie, résultant de l’annihilation de l’espace par l’informatique, et déclenchait débats et polémiques. Or si la baisse des coûts de transaction permettait d’envisager une plus grande dispersion des activités, les externalités positives entrainent en pratique un maintien des concentrations géographiques : celles résultent des transferts d’informations, de l’accroissement du bassin d’emploi, de la concentration et de la proximité des universités par exemple, qui sont décisifs. Le Luxembourg qui n’a pas eu d’université pendant longtemps n’a ainsi développé et conservé son rôle financier que grâce à sa capacité d’en créer une et au choix de la spécialiser dans la finance. Une place financière est en effet un écosystème : elle est le fruit d’un maillage complexe constitué par les banques, les sociétés financières, les écoles et universités, à la fois en termes de formation et de recherche, les prestataires divers : agences de presse, cabinets d’avocats, cabinets conseils, fournisseurs de matériels et services informatiques… Ainsi les agences de presse se localisent au même endroit que les Bourses (l’AFP près du Palais Brongniart à Paris, le New York Times près du Nasdaq sur Times Square, etc.). De fait, une place financière établie tend à le rester très longtemps : le cas de Londres l’illustre bien. Devenue capitale mondiale de la finance dans les années 1920 du fait de la prédominance de la livre sterling, alors monnaie internationale et monnaie de son empire, elle l’est restée en dépit du dollar qui détrôna la livre et en dépit de la décolonisation. Malgré les changements impériaux et monétaires, Londres est restée place financière majeure du fait de ce « cercle vertueux » lié à son écosystème. Ce facteur explique en effet l’inertie des places financières et la pérennité de leur géographie, malgré les évolutions technologiques.

Pourtant si la finance n’était qu’un réseau, on n’aurait plus eu besoin de places financières. Or la finance est surtout, ce que démontre son caractère d’écosystème, une activité à forte valeur ajoutée et sa maîtrise a été préservée et défendue partout où elle était déjà présente. Aussi lorsque l’Europe a subi de plein fouet la mondialisation dans les années 1990, les Britanniques ont-ils, très vite, fait le choix de renforcer et développer leurs activités de services, notamment financiers, délaissant leurs industries, la France faisant un choix similaire à la fin des années 1990 seulement. La division internationale du travail était alors censée ventiler les matières premières en Afrique, l’ « usine du monde » en Asie et les services aux personnes et aux entreprises en Occident. On a cru que l’Asie allait rester inerte pendant longtemps et se contenter d’être l’atelier du monde. Or les places financières émergentes d’Asie, telles Singapour et Hong-Kong, sont à leur tour devenues puissantes. La théorie des avantages comparatifs de Ricardo conduit à se spécialiser selon les économistes : ils sont restés sur cette idée en oubliant qu’il y a des spécialités meilleures que d’autres. Ainsi le choix de localiser la Banque Centrale Européenne (BCE) à Francfort, s’il a été déterminant dans la construction européenne, a permis à l’Allemagne de rattraper son retard, en particulier sur le segment monétaire,  en terme de place financière.

Les avantages compétitifs pour le maintien de cette maîtrise peuvent aller de la défiscalisation londonienne ou luxembourgeoise qui a permis d’attirer et de consolider la finance (comme le bouclier fiscal en France favorise aussi l’attraction de la finance) ou au fait qu’en France, avant la crise,  la moitié d’une promotion de polytechniciens partait travailler dans le secteur financier. Mais de telles évolutions peuvent poser alors un problème de démographie d’entreprises : la France a plutôt  des entreprises dans des secteurs traditionnels tandis qu’aux Etats-Unis, nombre des grandes entreprises (Apple, Microsoft, Amazon, Google…) sont récentes. Ce problème structurel n’est pas indépendant des choix opérés dans l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (les TIC). La finance crée en fait une mauvaise allocation des talents : la plupart des  ingénieurs ne vont ainsi plus travailler en France dans le secteur de l’’innovation industrielle. La finance a été développée pour elle-même avec l’idée que quand la finance va, tout va (“When Wall Street does well, NYC and NY State do well”).

Il y a pu avoir, ceci étant, au sein même des métropoles financières, un transfert de la localisation des  activités financières, notamment de back office, en périphérie. Ainsi pour l’agglomération parisienne, une forme de  délocalisation des activités  s’observe le long de la ligne du RER A, vers la Défense à l’ouest, entre 1993 et 2007. Une telle évolution se retrouve aussi à Canary Wharf face à la City à Londres. Toujours est-il que le premier employeur d’Ile-de-France aujourd’hui, c’est la finance ! Comme les activités de back office emploient énormément de monde,  pour limiter leur coût on a tendance à les délocaliser aujourd’hui en banlieue, avant éventuellement de le faire beaucoup plus loin demain, hors de France voire hors d’Europe.

Au terme de ce panorama mondial de la planète financière et de ses basculements plus ou moins rapides, Renaud Le Goix qui se propose d’analyser la planète financière dans ses mécanismes locaux, au sein des suburbs états-uniennes. Et plutôt que de partir du global pour arriver au local, il part du local (le périurbain pavillonnaire américain) pour analyser la construction sociale du marché immobilier local, dans ses imbrications avec les flux financiers globaux. Renaud Le Goix, spécialiste de la géographie des Etats-Unis, a notamment étudié les effets de la gouvernance urbaine privée et les questions relatives à la valeur immobilière[1].

Sa présentation porte sur la dynamique des marchés immobiliers résidentiels suburbains en régime de production financiarisé. Aujourd’hui plus de la moitié des actifs d’une aire métropolitaine  aux Etats Unis travaillent dans les zones suburbaines : la ville est devenue métropolitaine. Or, l’urbain contemporain est entièrement construit à crédit, au travers de l’emprunt et de la dette. La crise des subprimes a révélé la fragilité de cette chaîne du crédit, très longue avec énormément  d’intermédiaires. Pour s’investir, les capitaux optent, en partie, pour les métropoles en tablant sur l’outil de valorisation décisif qu’est la rente foncière ! L’investissement dans le sol et dans la pierre est en effet un des modes d’investissement classiques. Ce mode de valorisation est vieux comme la finance. Les compagnies d’assurance investissaient déjà dans les HBM (Habitations Bon Marché) au début du vingtième siècle ! Le capital pour se valoriser ne peut rester éternellement flottant et doit, à un moment s’ancrer dans l’espace urbain.

Renaud Le Goix démarre son propos sur la photographie d’un lotissement périurbain resté inachevé au nord de Los Angeles. Ce lotissement initié par des promoteurs, au dessin très géométrique, est en partie inoccupé, avec des logements construits  vides et des lots laissés vacants.

Il montre alors comment se construit le régime financiarisé de production du suburbain : la mise en relation entre le paysage produit (la photo) et la construction du marché.

L’acteur de base est le promoteur qui construit le lotissement en s’associant avec des intermédiaires bancaires et financiers : il vend ainsi chaque lot (la maison) avec les services financiers associés (emprunt hypothécaire à taux variable pour en financer l’achat !). Ces services sont proposés à l’acheteur lors de la signature du contrat de vente.

Il faut savoir que les lotissements planifiés sont allés jusqu’à représenter 52% de la production de logements en Californie. Mais alors que la demande immobilière a commencé à baisser dans les années 2000 2005 (effet du retournement démographique de la Sun Belt), les promoteurs ne s’y sont pas adaptés rapidement, puisque ce n’est qu’en 2005 que l’on observe un coup d’arrêt dans la production de logements planifiés. La crise des subprimes qui va en résulter, de son côté, démarre en mars 2007 en Floride et en Californie. L’offre trop importante de logements individuels entrainant  une baisse de la valeur de nombre de biens immobilier et les crédits hypothécaires étant gagés sur cette dernière, cette baisse a en effet mécaniquement conduit à l’augmentation des primes de risque et des taux  variables et partant à la défaillance des ménages trop fragiles.

Cette financiarisation repose sur une large transformation des économies et des sociétés  où les marchés occupent une place dominante dans le système économique et politique, conséquence des effets croissants du pouvoir symbolique des valeurs et cadres de référence financiers chez les entreprises, collectivités territoriales, les ménages et les individus. L’ensemble de ces acteurs fait désormais siennes les logiques de retour sur investissement, d’effets de levier de la dette, de risque, etc., sachant que tout le système repose sur une croyance partagée de la progression de la valorisation de chaque bien. Il y a un mode de régulation sociale du régime d’accumulation, financé par l’optimisme dans une valorisation des actifs (l’immobilier ne fait que monter – croit-on) et par la dette des ménages : la maison, le crédit et l’hypothèque aux Etats-Unis constituent en effet  autant d’ingrédients qui ont participé à la construction du modèle individuel de réussite de « l’American way of life », basé sur l’individu suburbain.

 

Les moins initiés (collectivités locales et ménages), la plupart du temps nouveaux entrants dans ces domaines, ont ainsi à leur tour souscrit à cette croyance et en ont été souvent les plus déçus et les plus frappés par le retournement de conjoncture.

La suburbanisation aux Etats Unis est ainsi financée par le crédit de masse. Pour Henri Lefebvre et David Harvey, il y a en effet deux circuits possibles d’investissement pour le capital : d’un côté, dans les moyens de production et de l’autre, dans l’immobilier. Dans ce dernier cas, l’investissement est soumis à des effets de latence et de régulation plus importants. En effet, dans l’espace urbain, la valeur d’un bien ou d’un quartier dépend de plusieurs facteurs et pas seulement des seuls débouchés : elle est aussi fonction des choix effectués par l’Etat, les acteurs locaux (en France le Plan Local d’Urbanisme, s’il opte pour moins de constructions, entraine une augmentation de la valeur des biens existants par exemple), les institutions financières, les agents immobiliers, … ; la valeur d’un bien peut ainsi progresser en fonction de la rente de situation mais elle peut aussi se dégrader très rapidement en termes de  foncier ou de bâti : au bout de trente ans, un pavillon nécessite notamment d’importants travaux de réhabilitation et surtout l’attractivité des lieux peut changer ;  de même la valorisation relative d’un lieu, engendrée par une politique publique (meilleure accessibilité, installation de nouveaux équipements, …), peut en retour en dévaloriser d’autres qui vont se retrouver comparativement marginalisés,  moins bien dotés en équipements, …

Cette financiarisation repose sur une intégration dans les logiques de création de valeur à court terme des marchés financiers : une sorte de captation de la rente foncière par les organismes de financement. Pour la production urbaine californienne, se sont ainsi articulés deux niveaux de marchés financiers :

– le premier, classique, a réuni banques ou organismes de crédit et emprunteurs et immobilisé les  capitaux avancés au travers de prêts consentis avec des rémunérations à taux variables, sans que les prêteurs aient été forcément très regardant sur la qualité d’emprunteur de leurs clients (cette distribution de crédits avait pour effet de doper l’économie américaine dont le principal moteur reste la consommation des ménages)

– le second qui a permis de « titriser » les contrats de prêt correspondants et en a essaimé le risque dans différents produits financiers proposés à des investisseurs, réunit banques d’investissement, organismes comme Freddie Mac et Fannie Mae, agences de titrisation, agences de notation… et s’attache à redonner au capital immobilisé une certaine liquidité, permettant de nouvelles transactions sources d’une possible meilleure valorisation.

Tout cela a contribué à l’allongement de la chaîne immobilière du crédit et à une certaine opacité.

 

Pour construire la ville, le principal problème en Californie, s’est révélé être l’absence de marges de manœuvre fiscale pour les collectivités locales. La suburbanisation à faible densité coûte en effet très cher en réseaux et en équipements. De là normalement, un besoin pour les collectivités locales de s’endetter afin de financer leur réalisation. Or une disposition fiscale (elle s’appelle la proposition 13) est venue limiter à 1% par an la possibilité pour elles d’augmenter les impôts locaux collectés, alors que l’essentiel de ces derniers reposait sur la valeur immobilière, qui elle progressait à des taux atteignant 9% par an. Ceci alors qu’entre temps les financements fédéraux aux collectivités locales baissaient de 50%. Ainsi contraintes, les collectivités publiques-ci ont dû au final céder le pas aux investisseurs privés et aux promoteurs.

Plusieurs dispositifs ont été imaginés et mis en place pour intégrer cette contrainte et permettre la poursuite du développement suburbain :

– le Tax Increment Financing : ce système revenait à lever un emprunt obligataire correspondant à la future valeur fiscale des logements mais les contribuables se sont alors retournés contre l’Etat et un jugement a rendu le dispositif illégal en 2011 ;

– Les Community Facility Districts : ce dispositif permet au promoteur de lever sur le marché obligataire les fonds nécessaires à la construction des égouts, écoles, etc. ; les emprunts obligataires correspondants sont remboursés par des levées pseudo-fiscales sur les maisons construites dans le district ; ceci a pour effet de dévaloriser les biens ;

– les Float Bonds : cette disposition fait qu’un promoteur peut emprunter jusque 12% de la valeur des biens.

(Quelle que soit la mesure, ce qu’il faut retenir, c’est que tous les emprunts ainsi contractés lient le promoteur, la collectivité locale et les organismes prêteurs).

– les associations de propriétaires (property owners associations) financent routes, éclairages, etc. sur des frais de copropriété très élevés ; l’acquéreur fait alors deux paris sur la valeur future de son bien : le premier est que son acquisition lui permettra de financer les équipements futurs et le second que  les frais de copropriété lui seront restitués sous forme de plus-value de retour sur investissement à la revente.

A l’arrivée, les taux de saisie immobilière sont impressionnants : 12% des ménages touché en moyenne depuis 2007  dans l’Etat de Californie ; à San Bernadino, un des comtés les plus affecté,  l’Etat, les banques, ou les associations de copropriétaires ont saisi  18% des biens ; dans les zones les plus riches, on trouve de même des taux de 2 à 5% de saisies immobilières ! C’est l’effet ubiquiste de la crise. Il y a eu  ainsi dévalorisation relative des valeurs immobilières entre 1980 et 2011 à l’échelle de l’agglomération de Los Angeles, dans quantité de comtés.

Or il faut savoir que l’actionnariat particulier, les fonds de pension et l’accession à la propriété sont les principaux vecteurs de l’épargne retraite aux Etats Unis ! On touche donc là à l’épargne d’une vie entière !

L’ensemble des mécanismes de financement de la production urbaine américaine repose sur l’endettement.

Questions :

1-La corrélation des marchés financiers se vérifie en période de croissance, les économies sont beaucoup plus interconnectées. Mais de 2008 à aujourd’hui, il y a eu des arbitrages : les taux de corrélation des marchés américain, grec et brésilien ne sont plus présents. Le PIB mondial est un flux (on repart de zéro chaque 1er janvier) et non un stock (comme le sont les marchés financiers).

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD : les volumes d’échanges sur le CAC 40 sont en hausse de manière continue. Attention les graphiques ne représentaient que des flux, pas des stocks et les corrélations mesurées le sont sur dix ans : la multinationalisation des firmes ne diminue pas. La  corrélation est moins forte sur les pays émergents. Eux sont dé-corrélés.

2-Deux questions formulées par un étudiant avouant ne pas avoir tout saisi des techniques financières et demandant quels sont les territoires exclus de la spéculation financière et dans quelle mesure la mondialisation financière a accentué les disparités entre pays.

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD : la financiarisation peut être décrite à travers la FIFA et l’organisation des coupes du monde de football. Pour financer des stades, la FIFA gage ses remboursements sur le nombre de buts marqués pendant la compétition Sur la base d’une application des logiques de marché à tous les champs de l’activité humaine désormais, l’idée est de partager les risques. La FIFA  ne peut rembourser ses emprunts que si la compétition est un succès. Ses remboursements sont ainsi fonction du nombre de buts. Le problème de la financiarisation est celui de l’incitation : on incite les gens selon des logiques de marché ; or si cela fonctionne très bien sur le papier, dans la pratique, cela s’avère moins sûr.

RENAUD LE GOIX : le problème d’incompréhensibilité est consubstantiel à la complexité relative des montages financiers. L’appropriation de ces concepts fut d’ailleurs une acculturation douloureuse pour lui, avoue-t-il. Mais la connaissance géographique passe aussi par cette nécessité de comprendre des champs techniques divers dont la finance fait partie, aussi éloignée qu’elle puisse paraître a priori des préoccupations géographiques.

Sur le fond, non, pour lui il n’y a pas de territoire dans la production de la ville qui échapperait a priori à ces mécanismes : pensons aux levées de fonds effectuées en France dans le cadre des Partenariats Public-Privé (cf. l’exemple du campus Grands Moulins de l’université Paris 7) ;  l’entreprise ou le groupement titulaire s’endette pour construire l’équipement tandis que l’Etat ou la collectivité va en être locataire. Il y a diminution de ce qui ne relève de l’investissement public payé par les collectivités publiques. Nombre de grands équipements publics ne sont financés que par ce biais-là. Or la crise des subprimes a été un révélateur de la fragilité de ce type de système.

 

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD complète son propos en mentionnant le naming. Celui-ci permet de  financer des stades en faisant appel à des entreprises qui, en contrepartie, donnent leur nom à l’équipement. C’est le cas pour l’Emirates Stadium d’Arsenal par exemple. La responsabilité sociale des entreprises débouche ainsi  sur une substitution de ces dernières à la finance publique  Or, il s’avère que 50% des entreprises étatsuniennes qui ont financé des stades ont fait faillite. La plupart du temps, une entreprise qui commence à réaliser de telles opérations est assise sur une rente, ce qui n’est pas forcément un signe de bonne santé et d’avenir. Ainsi l’équipe de football la plus chère du monde, Manchester United, était sponsorisée par AIG qui a donné lieu à la plus grande faillite d’une compagnie d’assurance !

RENAUD LE GOIX : les collectivités locales font aussi faillite aux Etats Unis et l’on est là au cœur de la production de territoires. Ventes paniques, faillite de la municipalité de San Bernardino en sont autant d’exemples. En 1994 déjà, le comté d’Orange faisait faillite à la suite du trop grand volume d’investissements dans l’économie numérique effectué par son gestionnaire financier. Il en est résulté la fermeture de l’ensemble des services publics sur tout ce comté ! Pour des raisons à peu près similaires, en 1978 et à nouveau en 2008, la municipalité de NY a licencié 50% de ses effectifs de pompiers.

3-Est-ce que les flux financiers correspondent à la montée en puissance des pays émergents ?

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD : la distance n’est pas que kilométrique, elle peut être culturelle. Les économistes s’interrogent sur l’orientation des flux de capitaux : normalement ils vont des pays riches vers les pays pauvres (qui épargneraient moins). Depuis dix ans, c’est tout le contraire : ils vont d’Asie et des pays exportateurs de pétrole vers les pays du Nord. Paradoxe que l’on s’explique mal. Certains banquiers expliquent la crise par l’excès d’épargne chinoise qui ne s’investirait plus en Asie (crise fin 1990), ni dans l’internet, mais dans la pierre (d’où la bulle immobilière).

On a parlé d’hyperconcentration des activités financières, mais il faut aussi évoquer leur  suburbanisation. Après le 11 septembre, on a assisté une certaine dispersion de ces dernières. Cela étant, les hedge funds restent encore tous aux mêmes endroits. Comme cela a déjà été indiqué, cela tient plus à des questions liées à la « sociologie » du milieu (externalités de connaissances et de réseaux) qu’à une nécessité de concentration. En pratique sont les activités de back office ou activités support, non « productives » de valeur, qui partent en banlieue pour en faire baisser les coûts.

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD : sur les inégalités, on avait l’impression que les inégalités se creusaient, alors qu’on ne le voyait pas apparaître dans les statistiques. Thomas Piketty a résolu cette apparente contradiction en raisonnant sur les ultra-riches (c’est le phénomène des super stars qui concentrent les revenus). Quand on passe de la France au monde, il y a toujours une concentration extrême des revenus, mais qui se créent à une échelle mondiale.

RENAUD LE GOIX : sur l’articulation des échelles, on est confronté à un problème de compétences : la maîtrise des questions d’investissement immobilier suppose de croiser des notions avec des acteurs de l’immobilier, des collectivités locales, des agents financiers, d’apprendre leur vocabulaire et de se familiariser avec leurs mécanismes de compréhension. Il s’avère difficile de couvrir dans les enquêtes nécessaires tous les champs et tous les acteurs, d’autant plus que, comme on l’a vu, la chaine du crédit s’est allongée. On se heurte ainsi parfois à un effet de boite noire entre le niveau local et le spatial fix du capital. On connait les flux au niveau macro, on observe des effets au niveau local, mais on a plus de mal à voir les liens entre les deux.

GUNTHER CAPELLE-BLANCARD : l’envolée des courbes des transactions porte sur des transactions qui n’ont aucune base dans l’économie réelle économique pour beaucoup. De son côté, l’orientation des jeunes diplômés scientifique vers le monde financier tient pour une bonne part aux rémunérations et aux  bonus proposés, mais aussi aux besoins des entités financières de développer des modèles informatiques très pointus, comme ceux destinés à la prévision des évolutions des taux d’intérêt ou à la gestion des risques par exemple, qui permettent à ces différents organismes d’arrêter leurs politiques dans ces domaines.

RENAUD LE GOIX rebondit : 50% du trading de titres se joue sur un millionième de secondes. Parmi ces titres, figurent ceux concernant mes acquéreurs immobiliers étatsuniens, précise le géographe ! Il rappelle que les promoteurs immobiliers conservent un ancrage régional fort. Une structure comme Kaufmann & Broad s’est construite en rachetant des promoteurs locaux, seuls au fait des  opportunités foncières locales, associés à des banques locales. La titrisation et l’allongement de la chaine du crédit brouillent la compréhension, découpent des morceaux de risque et les revendent sur des marchés internationaux. C’est toute une politique publique, portée par l’Etat fédéral américain.

Compte rendu d’après les notes d’Olivier Milhaud,
relues et lissées par Elisabeth Bonnet-Pineau et Franck Fournol,
amendées par Gunther Capelle-Blancard et Renaud Le Goix

 

[1] Voir, notamment :

  • LE GOIX R. (2014). «Financiarisation, crise et prix immobiliers: le lotissement des promesses.». Bulletin de l’Association des Géographes Français, n° 2014-2, 162-180. [en ligne : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00975132] ;
  • LE GOIX R. (2014). Les transformations des marchés immobiliers résidentiels suburbains, en régime de production financiarisé. 51e colloque de l’ASRDLF 2014, Métropolisation, cohésion et performances : quels futurs pour nos territoires. Marne-la-Vallée, France. [en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01056148].