La construction européenne est aujourd’hui vieille de près de huit décennies. Depuis plus de dix ans sa dynamique semble s’être enrayée au point d’apparaître en péril pour n’avoir pu lever les ambiguïtés qui ont présidé à sa naissance et à son développement. D’autant plus qu’une part importante des sociétés européennes la rend responsable des difficultés liées à la mondialisation croissante et à la nouvelle donne géopolitique, économique et technologique. Crise, rebond possible, désir, nécessité, tout se mêle aux yeux des opinions publiques comme des dirigeants politiques.

1.Une crise profonde : le projet européen dans l’impasse ?

Depuis le plan Schuman de 1950 (à l’origine de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), une histoire cyclique a marqué les avancées et les reculs du projet d’unification européenne qui a néanmoins avancé vers l’approfondissement et l’élargissement. Des étapes majeures ont été franchies : le traité de Rome (1957), l’accord de Schengen (1985), le traité de Maastricht (1992), la création de l’euro (2002). Mais depuis 2005 la construction européenne piétine, une succession de crises révèle que ses fondements même sont menacés. Trois crises majeures ont ébranlé le projet européen : la crise financière mondiale de 2008, la crise migratoire à partir de 2013, le Brexit en 2016.

La crise financière mondiale de 2008 a mis à rude épreuve l’Union économique et monétaire (UEM) avec le risque d’un éclatement de la zone euro. Une série de réponses européennes a permis de surmonter cette crise de l’euro mais la divergence des trajectoires économiques en Europe s’est poursuivie, creusant toujours plus le fossé entre le nord et le sud de l’Europe.

La crise migratoire amorcée au début des années 2010, la plus importante depuis la Seconde guerre mondiale, s’est traduite par une remise en cause de la solidarité européenne avec l’évidence des égoïsmes nationaux et les divisions parfois acrimonieuses des pays membres. Le fardeau des pays de première arrivée des migrants, le projet relativement modeste de réinstallation des demandeurs d’asile, sont quelques exemples des réponses inadaptées au traitement de cette crise migratoire qui a révélé au grand jour le manque criant de cohésion de l’Union européenne dans un contexte politique tiraillé entre la volonté de contrôle des flux et les principes du droit humanitaire.

Quant au Brexit décidé par référendum en juin 2016, ses conséquences sont plus complexes que prévu. En Europe, certains sont convaincus que le chemin de l’approfondissement sera désormais plus facile. C’est oublier que la participation britannique à la construction européenne présentait également des avantages, notamment sur le plan géopolitique, et surtout elle apportait la preuve de la force d’attraction du dessein européen. Maintenant, le choix du Royaume-Uni montre que « l’histoire européenne ne se confond plus avec celle de la marche de l’Union vers l’intégration »[1].

L’ampleur, la diversité et la durée de l’actuelle crise européenne entraînent des inquiétudes d’autant plus fortes que les menaces et les changements du monde globalisé accentuent les problèmes géopolitiques et les mutations socio-économiques. Mais en même temps ce contexte rend l’Europe plus nécessaire que jamais, même si cette appréciation est combattue par la montée des populismes.

2.Vers une désintégration de l’Union européenne ?

Avouons tout de suite notre dette au politiste bulgare Ivan Krastev qui vient de publier une remarquable analyse de l’état actuel de l’Union européenne, selon lui menacée de désintégration[2]. Dans son livre, cet intellectuel accorde à la crise migratoire un rôle essentiel dans un processus déjà enclenché. D’où les deux questions centrales qu’il pose : « Comment la crise migratoire a-t-elle changé les sociétés européennes ? Et pourquoi les citoyens éprouvent-ils du ressentiment à l’encontre des élites méritocratiques ? »

De toutes les crises qui ont assailli l’Europe depuis 2008, la crise migratoire est sans doute la plus importante car « seule crise authentiquement paneuropéenne, elle remet en cause le modèle politique, économique et social de l’Europe ». Et de citer la thèse du politiste américain Ken Jowitt pour qui la fin de la guerre froide, il y a trente ans, inaugurait un « nouveau désordre mondial » fait de frontières redessinées et d’identités refaçonnées avec le modèle libéral de l’Europe au premier rang des victimes territoriales. Pour l’auteur, la démocratie en tant que régime encourageant l’émancipation des minorités « se voit supplantée par un régime politique donnant le primat aux préjugés des majorités ». Et plus encore que la crise économique ou l’aggravation des inégalités sociales, « c’est l’échec du libéralisme à traiter le problème migratoire qui explique que l’opinion publique se soit retournée contre lui ». Prenons l’exemple de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés qui a été conçue pour les réfugiés de la Seconde guerre mondiale, elle a révélé ses limites pour s’appliquer au sort d’importantes populations extra-européennes bien décidées à s’installer en Occident. Les sociétés européennes face à l’importance de ces flux craignent pour leur mode de vie et se tournent vers des mouvements populistes qui exploitent leurs inquiétudes et leurs rancœurs.

Lorsqu’on examine les caractéristiques sociales et géographiques des votes en Europe, les vieux antagonismes fondés sur l’appartenance de classe sont aujourd’hui « de plus en plus recouverts par un antagonisme à la fois plus ample et plus lâche : celui qui oppose les « gens du n’importe où » et les « gens du quelque part ».[3] Autrement dit, les conflits opposent les sociétés ouvertes favorables à la mondialisation aux sociétés fermées adeptes du « nativisme ». Dans ce contexte les populismes souhaitent redonner le pouvoir aux « gens » sans pour autant définir « le moindre projet commun ».

Toutes les crises auxquelles l’Europe est confrontée poussent les populations à nourrir un scepticisme croissant vis-à-vis de leur modèle politique. Sans compter qu’elles divisent plus ou profondément l’Union européenne : pour la crise de l’euro selon un axe Nord-Sud, pour la crise des réfugiés selon une ligne de partage Est-Ouest. Pour certains commentateurs, l’affaire est entendue, la survie de l’Union est menacée.

3.La quasi-dissidence de l’Europe de l’Est

Depuis plus d’une décennie, l’Europe centrale et orientale est le théâtre d’une montée en puissance des forces populistes et eurosceptiques alors qu’au lendemain de la chute du communisme elle avait mis en place des régimes politiques sur le modèle des démocraties occidentales. La Hongrie de Victor Orban et la Pologne des frères Kaczynski ont été les premiers pays d’Europe de l’Est à se « convertir » au populisme, bientôt rejoints par la Slovaquie et la République tchèque.

Les facteurs socio-économiques jouent incontestablement un rôle majeur dans cette dynamique car les bénéfices de la modernisation économique -incontestables- ont été inégalement répartis entre les catégories sociales et entre les territoires. Les petites villes et l’espace rural ont été clairement défavorisés par rapport aux grandes villes, alimentant un ressentiment que les partis populistes ont su exploiter. Mais selon Jacques Rupnik[4], l’explication n’est pas aussi simple car « la perception de la situation économico-sociale semble (…) compter plus que sa réalité » et « les peuples de l’Europe centrale ont en fait tendance aujourd’hui à comparer leur niveau de vie non pas à celui qu’ils avaient auparavant, mais à celui des pays riches de l’Union européenne ».

A cela, il faut ajouter des facteurs idéologiques car les trois objectifs des gouvernements libéraux post-communistes ont été atteints, à savoir la démocratie libéral