« Gilets jaunes » (suite) : les sciences sociales pour y voir plus clair

17 novembre 2018, Dozulé (Calvados). Des « gilets jaunes » manifestant à un péage de l’autoroute A13. (© Charly Triballeau/AFP)

« Gilets jaunes », acte IV, 8 décembre 2018. Le mouvement dure déjà depuis plusieurs semaines et personne n’est aujourd’hui en mesure de prédire sa fin précise. Une nette majorité de Français estiment « comprendre » ce mouvement hors norme mais cherchent-ils pour autant à réfléchir aux diverses composantes qui s’agrègent pour constituer un phénomène complexe dont la prise en compte est loin d’être aussi évidente que beaucoup le proclament ?

Fracture territoriale, fracture numérique, mondialisation néolibérale et recomposition économique, creusement des inégalités sociales, essor de la précarité et craintes d’un déclassement, transition énergétique et fiscalité écologique, usure du « système » démocratique traditionnel, pouvoirs respectifs des Etats et des multinationales, boucs émissaires (Europe et migrants entre autres) désignés par la vague populiste… La liste des facettes du mouvement des « gilets jaunes » est en réalité celle des ingrédients de notre modernité qui attisent notre inquiétude et parfois notre désarroi. Si nous voulons rester des citoyens lucides et respectueux de nos semblables, il nous faut réellement « comprendre », du moins tenter de le faire, pour aider notre démocratie et notre société à faire les bons choix en toute connaissance de cause. Les sciences sociales (sociologie, géographie, histoire, sciences politiques, sciences économiques et même psychologie) sont là pour guider notre réflexion et nos comportements.

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Jeremy GHEZ, Etats-Unis : déclin improbable, rebond impossible

Jeremy GHEZ, Etats-Unis : déclin improbable, rebond impossible, V.A. Editions, 2018

L’élection inattendue de Donald Trump à la Présidence des Etats-Unis en 2016 a donné lieu à toute une littérature interrogeant la nature du « trumpisme » pour mieux comprendre les fractures de l’Amérique et tenter de répondre à la question du déclin ou du rebond de la première puissance de la planète. Dans cette avalanche d’analyses et de témoignages un petit livre réussit le tour de force de nous présenter en une centaine de pages les principales clés, politiques et économiques, nous permettant de saisir les enjeux essentiels d’un tournant majeur de l’histoire des Etats-Unis. Son auteur, Jeremy Ghez, enseigne l’économie et les affaires internationales à HEC et codirige le Centre de Géopolitique de cette école. Tout au long de l’ouvrage, mine de rien, il témoigne d’une connaissance intime des rouages du système politique américain, ce qui nous vaut des anecdotes éclairantes toujours suivies de courtes synthèses qui dévoilent le nouveau visage des Etats-Unis.

Les raisons d’une élection surprise

Les observateurs les plus avisés de la vie politique américaine ont été surpris par la victoire de Donald Trump en 2016 d’autant plus que les médias n’ont cessé de stigmatiser le caractère démagogue, populiste et vulgaire de la campagne du candidat républicain. C’était oublier un peu vite le désarroi d’une partie importante de la population ayant l’impression d’être abandonnée, surtout depuis la crise des subprimes de 2008. Rappelons que la victoire de Trump est largement liée au basculement de trois Etats, traditionnellement démocrates, en faveur du milliardaire new-yorkais : le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, tous situés dans la Rust Belt au Nord-Est des Etats-Unis. Le désarroi de cette population s’explique principalement par des raisons économiques, à savoir les effets de la mondialisation et de l’automatisation des procédés de production. Mais à cela s’ajoute « la peur du déclassement, notamment par rapport aux minorités historiques du pays ». Le cocktail chômage/vote identitaire/rejet de l’establishment a provoqué « la soif de changement, le souhait de bousculer la vie politique américaine » d’une « coalition Trump » séduite par un leader jugé charismatique et surtout pragmatique, prêt à tout pour « redonner » sa grandeur à l’Amérique.

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Bannir simplismes et caricatures pour comprendre le mouvement des « gilets jaunes »

 

 

Ce petit texte est né de l’exaspération suscitée par les doctes assertions de plusieurs figures médiatiques sur l’état de la société française alors même que bien souvent elles ne font qu’asséner des schémas simplistes, voire caricaturaux. L’autre raison de son écriture, intimement liée à cette exaspération, est de contribuer à la diffusion d’un remarquable article[1] du géographe Aurélien Delpirou démontrant avec grande rigueur qu’en réalité le mouvement des « gilets jaunes » « ne reflète pas une France coupée en deux, mais une multiplicité d’interdépendances territoriales ».

Aurélien Delpirou n’a pas la prétention d’expliquer à chaud tous les enjeux qui se mêlent dans ce mouvement plus complexe qu’il n’y paraît. Il se contente de chausser les lunettes du géographe pour exploiter au mieux les différentes sources d’information à sa disposition (voir les notes de bas de page et la bibliographie des références utilisées). Pour cela il a choisi de répondre à quatre questions qui apparaissent comme autant de pistes explicatives, toutes bâties sur des oppositions binaires, « entre villes et campagnes, entre centres-villes et couronnes périurbaines, entre bobos et classes populaires, entre métropoles privilégiées et territoires oubliés par l’action publique ».

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La quadrature de l’hexagone : peut-on encore faire une géographie de la France ?

Café Géo du 25 septembre 2018 – Paris, Café de Flore

Du programme du FIG sur « La France demain » à la réforme des programmes scolaires en passant par les interrogations récentes sur la Réforme territoriale, la « géographie de la France », classiquement hexagonale, est nécessairement questionnée. Pour ce premier Café Géo de la saison 2018-2019, Eloïse Libourel, professeur de géographie en CPGE au lycée Léon Blum (Créteil), se propose d’interroger la géographie de la France au prisme du renouvellement des problématiques de la recherche. 

 

Ce Café Géo aborde en fait deux questions, d’une part, celle des mutations du territoire français dans le cadre de l’intégration européenne et d’une mondialisation croissante, d’autre part, celle du renouvellement de la réflexion géographique avec de nouveaux concepts pour mieux prendre en compte la complexité des processus territoriaux.

NB : Pour faciliter la rédaction du compte rendu, les questions sont notées DO (Daniel Oster) et les réponses sont notées EL (Eloïse Libourel).

DO : Pourquoi avoir choisi un tel titre (« La quadrature de l’hexagone : peut-on encore faire une géographie de la France ? ») ?

EL : Un premier titre avait été envisagé : « Doit-on repenser la géographie de la France ? ». Finalement, j’ai proposé ce titre un peu plus percutant, qui reflète également une certaine perplexité face à l’idée de repenser la géographie de la France. En tout cas, je préfère évoquer quelques pistes de réflexion sur le sujet plutôt que des réponses à propos de ce qu’il conviendrait de faire pour une géographie de la France.

DO : Quel est l’intérêt scientifique pour la France et son devenir territorial ?

EL : La question de la prospective territoriale est très présente dans les publications récentes et le choix du thème du FIG 2018 (« La France de demain »). Un premier questionnement porte sur la validité des cadres conceptuels par lesquels on approche la géographie de la France aujourd’hui. Un autre point de départ concerne l’intérêt du grand public pour celle-ci qui est nourri par le discours politique (thème de l’identité nationale par exemple) et aussi par certaines formes de littérature empreintes d’une réflexion géographique (Le tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui, nouvelle mouture du mythique manuel de lecture de G. Bruno). Enfin, un dernier point se rapporte à la réforme des programmes scolaires (et en particulier ceux du lycée) qui va inviter à se reposer la question de la place qui sera donnée au cadre hexagonal. Tous ces éléments m’amènent à tenter d’expliquer l’intérêt porté par les chercheurs, les enseignants et le grand public à la géographie de la France. Pour cela il faut se placer dans un triple contexte, celui de la mondialisation des flux et des échanges, celui de l’européanisation, et celui de la définition d’une identité économique, sociale et territoriale.

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La démondialisation a-t-elle commencé ?

Compte rendu du Café Géographique de Paris qui s’est tenu au Café de Flore mardi 10 avril 2018.


L’intervenant : François Bost (à droite) et l’animateur : Joseph Viney (à gauche)

 

François Bost, professeur de géographie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, unique intervenant de ce Café Géographique, a choisi le thème de la démondialisation pour aborder de manière originale un processus évolutif fondamental du monde dans lequel nous vivons, thème sur lequel il travaille depuis une vingtaine d’années.

Il commence par rappeler rapidement son parcours de chercheur pour faire mieux comprendre sa réflexion actuelle en géographie économique. Il a commencé par la géographie tropicale (Afrique subsaharienne) mais en fait il travaillait déjà sur la géographie du développement, ce qu’il fait encore aujourd’hui mais cette fois-ci à l’échelle du monde entier. Ses travaux sur les stratégies des entreprises françaises en Afrique l’ont amené à étudier les logiques des Etats, les jeux des acteurs et des institutions, pour ensuite « suivre » ces entreprises dans la mondialisation (thèse soutenue en 1995 : « Les entreprises françaises en Afrique subsaharienne : stratégies et dynamiques spatiales »).  Ses travaux ont donc évolué sur les plans thématique et géographique (échelle mondiale). Dans un second temps il s’est préoccupé des échelles plus fines des territoires pour voir les incidences de la mondialisation sur ces derniers. Donc un parcours de chercheur du « global » au « local » pour passer de l’une à l’autre échelle en approfondissant sa réflexion. Soit un itinéraire portant sur l’hypermobilité, permise par la mondialisation, des activités, des acteurs, et donc des entreprises. Une réflexion sur la démondialisation permet de réfléchir sur d’autres formes de mobilité, qui peuvent être contraintes ou empêchées. Le point d’interrogation du sujet d’aujourd’hui restera à l’issue de ce café géo car nous manquons de recul pour dire que la démondialisation a commencé ou s’il s’agit d’un autre mouvement. Pourtant on commence à avoir un corpus d’articles sur cette thématique.

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La France des 13 régions

Sous la direction de Laurent Carroué, La France des 13 régions, collection U, Editions Armand Colin, 2017, 336 p.

Après La France, les 26 régions (5e édition en 2001) et La France, les 26 régions (2009) voici La France des 13 régions (2017). Les éditions Armand Colin se devaient d’actualiser leur manuel de géographie régionale de la France pour tenir compte de l’importante réforme régionale de 2015. Sous la direction de Laurent Carroué, une équipe d’une dizaine d’universitaires et d’enseignants en classes préparatoires a rédigé ce tableau régional précédé d’une introduction relative aux nouveaux découpages et rôles des régions françaises. Le titre du livre masque l’ampleur réelle du contenu qui ne se limite pas aux 13 régions métropolitaines puisque sont également étudiés la Corse (collectivité territoriale unique depuis le 1er janvier 2018) ainsi que les Départements et Régions d’Outre-Mer (5 DROM).

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L’avenir incertain de l’Europe

La construction européenne est aujourd’hui vieille de près de huit décennies. Depuis plus de dix ans sa dynamique semble s’être enrayée au point d’apparaître en péril pour n’avoir pu lever les ambiguïtés qui ont présidé à sa naissance et à son développement. D’autant plus qu’une part importante des sociétés européennes la rend responsable des difficultés liées à la mondialisation croissante et à la nouvelle donne géopolitique, économique et technologique. Crise, rebond possible, désir, nécessité, tout se mêle aux yeux des opinions publiques comme des dirigeants politiques.

1.Une crise profonde : le projet européen dans l’impasse ?

Depuis le plan Schuman de 1950 (à l’origine de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), une histoire cyclique a marqué les avancées et les reculs du projet d’unification européenne qui a néanmoins avancé vers l’approfondissement et l’élargissement. Des étapes majeures ont été franchies : le traité de Rome (1957), l’accord de Schengen (1985), le traité de Maastricht (1992), la création de l’euro (2002). Mais depuis 2005 la construction européenne piétine, une succession de crises révèle que ses fondements même sont menacés. Trois crises majeures ont ébranlé le projet européen : la crise financière mondiale de 2008, la crise migratoire à partir de 2013, le Brexit en 2016.

La crise financière mondiale de 2008 a mis à rude épreuve l’Union économique et monétaire (UEM) avec le risque d’un éclatement de la zone euro. Une série de réponses européennes a permis de surmonter cette crise de l’euro mais la divergence des trajectoires économiques en Europe s’est poursuivie, creusant toujours plus le fossé entre le nord et le sud de l’Europe.

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L’Afrique : un continent émergent ?

Café géographique de Paris, Mardi 30 janvier 2018
Café de Flore, Paris

Intervenants : Alain Dubresson, Géraud Magrin, Olivier Ninot
Animatrice : Elisabeth Bonnet-Pineau

Après une présentation des trois intervenants, tous géographes spécialistes de l’Afrique et auteurs d’un excellent Atlas de l’Afrique paru aux éditions Autrement en 2016, l’animatrice (EBP) lance le débat en pointant les changements accélérés et d’une ampleur inégalée du continent africain qui sont porteurs autant d’opportunités que de défis.

Propos liminaires sur les thèmes généraux du développement et de l’émergence (Géraud Magrin)

L’atlas qui sert de base à ce café géo n’est ni tout à fait descriptif, ni exhaustif : c’est un atlas à thèmes et à thèse (voire à hypothèses). Le choix éditorial d’aborder l’Afrique dans son ensemble est conforté par la progression des logiques d’intégration, notamment de part et d’autre du Sahara, et par l’existence de nombreuses statistiques à l’échelle du continent dans sa globalité. Cela étant, il faut souligner la diversité, notamment politique, de l’Afrique (54 Etats), ce qui a des implications considérables.

Une des thèses de l’atlas est la diversification croissante des situations au sein de ce continent, tant à l’échelle des pays que des territoires à d’autres échelles. Cette diversification doit être interprétée en écho au sous-titre de l’atlas, « un continent émergent ? ». Le plus important, c’est peut-être le point d’interrogation qui ponctue ce sous-titre.

L’Afrique suscite beaucoup de clichés, certains alimentés par les nombreux manques (routes, argent, etc.) et les grandes peurs occidentales (épidémies, conflits, terrorisme, migrations internationales), d’autres, au contraire, liés à des taux de croissance économique élevés dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne au cours de la période récente (2000-2014), qui laissent penser que le continent est la dernière frontière de la mondialisation grâce à ses ressources naturelles abondantes et à la croissance rapide de sa population. La thématique de l’émergence apparaît ici avec, notamment, l’émergence des marchés intérieurs africains.

Le choix de l’atlas a été de mettre l’accent sur le lien entre les transformations de différentes natures (démographique, économique, environnementale, politique). C’est donc un atlas du développement et de l’intégration à la mondialisation du continent africain. Les prémices de changements profonds en Afrique semblent se traduire en ce moment par une diversification des trajectoires nationales de développement sur ce continent. Sur le temps long, depuis la première mondialisation (XVIème siècle), l’Afrique s’est intégrée dans la mondialisation en exportant d’abord des hommes (traite esclavagiste), puis des matières premières brutes, au bénéfice d’un certain nombre d’acteurs extérieurs et d’acteurs politiques africains et au détriment de la majorité de la population. Le retard de développement de l’Afrique est le produit de cette histoire. Il paraît assez évident, eu égard aux indices internationaux.

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Itinéraires des réfugiés de la Première Guerre mondiale. Rencontre avec Claudie Lefrère-Chantre  

Conférence-débat du 18 novembre 2017 à l’Institut de Géographie de Paris avec Claudie Lefrère-Chantre autour de son livre Emilienne, 1917. Itinéraire d’une jeune Française réfugiée de la Première guerre mondiale, paru en 2017 aux Editions Fauves.

Samedi 18 novembre 2017, de 10h à 12h30. Le nouvel amphi de l’Institut de Géographie fait pratiquement  salle comble pour accueillir « Emilienne 1917 » et son auteur Claudie Lefrère-Chantre.

Les extraits du livre « Emilienne 1917 » seront cités entre guillemets ; les extraits du journal d’Emilienne, eux, seront cités en italiques et dans leur orthographe d’origine. Cet entretien a été accompagné de documents projetés (cartes, photos, textes.) Les questions et témoignages de la salle  ont enrichi cette rencontre.

Après avoir replacé cette rencontre  dans le cadre du Centenaire de la Première Guerre mondiale, Daniel Oster invite Claudie Lefrère-Chantre à présenter son sujet.

CLC : C’est un livre qui rend hommage aux deux millions de civils français qui ont vécu un déplacement entre 1914 et 1918. L’entretien s’appuiera  sur l’ouvrage « Emilienne 1917 »  et accordera donc un développement majeur à l’histoire des rapatriés. Les rapatriés sont une des trois catégories de réfugiés avec les évacués (ceux à qui l’armée française a donné l’ordre de partir) et les réfugiés au sens propre du terme (ceux qui sont partis de leur plein gré.) A la différence des deux autres groupes, les rapatriés ont subi l’occupation allemande dans leurs propres villes ou villages avant de vivre le périple qui leur permettait de gagner la France non occupée. Cette mise en mouvement concerne surtout des femmes, des enfants et des adolescents (l’utilisation de ce terme « adolescent » est anachronique pour l’époque du récit.) J’ai accordé une réflexion particulière à cette tranche d’âge d’autant plus qu’Emilienne en fait partie. J’ai cherché à reconstituer l’histoire collective des 500 000 rapatriés, en utilisant le fil conducteur d’une histoire personnelle : celle d’une jeune fille de 15 ans.

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Les noms de lieux de la France

Café géographique de Paris, Mardi 28 novembre 2017
Café de Flore, Paris

Intervenant : Roger Brunet.
Modérateur : Daniel Oster

Roger Brunet, l’un des meilleurs géographes français, a consacré ses travaux aux formes, à la production et à l’aménagement des territoires et des paysages par les sociétés humaines, aux régions de France, au vocabulaire scientifique et aux noms de lieux, aux cartes et aux atlas. Son dernier livre, Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France (CNRS Editions, 2016), sert de support à ce café géographique. Autrement que par la lecture traditionnelle des toponymes proposée par les linguistes, R. Brunet a choisi de partir des lieux et non des langues. Cela nous donne une synthèse très riche et soucieuse de mettre en avant les exigences des sociétés humaines sur leurs territoires.

DO: Pouvez-vous nous éclairer sur le traitement géographique de l’étude toponymique, ce qui n’a pas été simple, je suppose, car vous avez dû surmonter un certain nombre de difficultés pour réaliser une telle synthèse ?

RB : Nous géographes, nous avons affaire à des lieux et à des contrées, ces lieux et ces contrées ont des noms, il est donc tout à fait naturel que nous nous intéressions à ces noms. Jusqu’ici ça n’a pas été fait de façon très systématique. Mais ayant déjà travaillé sur les mots de la géographie (cf Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, Reclus-La Documentation Française, première édition en 1992), en ayant même créé quelques-uns au passage (allusion notamment à chorème, terme proposé en 1980), j’ai souhaité m’intéresser aux noms propres, donc aux noms de lieux et de contrées.

Il fallait d’abord défricher le sujet, c’est-à-dire aborder la littérature existante qui appartient essentiellement aux linguistes. Cela m’a permis de faire deux découvertes. D’une part, les linguistes qui ont travaillé sur les noms de lieux ont beaucoup de science et encore plus… d’imagination ; il est très rare qu’ils aient des certitudes. En règle générale, les noms de lieux n’ont pas d’acte de naissance et il n’y a pas de sources directes (penser aux relevés de scribes des VIIIe et IXe siècles qui écrivaient ce qu’ils entendaient et comme ils l’entendaient, avec des changements d’un siècle à l’autre). C’est la première difficulté. D’autre part, la plupart des langues utilisées sur le territoire français sont de la famille indo-européenne et les racines pour décrire un objet précis (montagne, rivière, etc.) ont donc toutes les chances d’être les mêmes. En outre, les noms sont déformés par l’usage, il y a aussi beaucoup d’homonymes, sans oublier qu’il est souvent difficile de savoir si l’on a affaire à un nom de personne ou à un nom commun. Ajoutons le fait que les linguistes (comme les géographes ou d’autres spécialistes) ont leurs écoles, leurs querelles et leurs évolutions. Ainsi ils ont longtemps pensé que la plupart des noms de lieux venaient de noms de personnes. Il y avait aussi des préférences culturelles : les auteurs germaniques du XIXe siècle alléguaient qu’une grande partie toponymie française était d’origine germanique, d’autres auteurs penchaient plutôt pour le celte, etc., en oubliant l’héritage des langues plus anciennes inconnues. Au total, beaucoup d’éléments d’incertitude…D’où ma conviction de pouvoir apporter quelque chose en tant que géographe, aux côtés des linguistes.

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