Le « blanc des cartes », loin d’être un simple vide, se révèle être un outil puissant, tantôt de protestation, tantôt d’omission stratégique. À travers divers exemples et en s’appuyant sur l’ouvrage qu’il a publié avec Sylvain Genevois (Université de La Réunion) et Xemartin Laborde (journal Le Monde) aux éditions Autrement, Matthieu Noucher a démontré comment ces zones peuvent simultanément dissimuler et éclairer des enjeux locaux et globaux. Dans un contexte marqué par une saturation d’informations, ces « fuites cartographiques » ne se contentent pas de refléter les dynamiques sociales, politiques et environnementales : elles les modèlent et les instrumentalisent, tout en s’affirmant parfois aussi comme une forme de résistance et de contestation.

Delphine Papin, Juliette Morel et Daniel Oster
Le désir de comprendre l’évolution du conflit en Ukraine a donné au grand public un regain d’intérêt pour les cartes. C’est pourquoi nous étions particulièrement heureux de recevoir au Flore deux spécialistes de la cartographie utilisant les ressources informatiques, Juliette Morel, universitaire (1), et Delphine Papin, directrice du service Cartographie et Infographie du journal Le Monde (2).

L’atlas des frontières : Murs, Conflits, Migrations. Bruno Tertrais, Delphine Papin, Xemartin Laborde, Editions Les Arènes, 2016
Trois auteurs ont additionné leurs talents pour réaliser cet ouvrage.
- Le texte est de Bruno Tertrais, Maître en recherches stratégiques, auteur de plusieurs ouvrages et couronné par le prix Vauban, pour l’ensemble de son œuvre en 2010.
- C’est Delphine Papin, qui a conçu les très nombreuses cartes de cet atlas. Elle dirige le service infographie au journal Le Monde. Elle est aussi membre du comité de rédaction de la revue Hérodote. C’est enfin une fidèle de l’association Les Cafés géographiques, pour laquelle elle a réalisé un voyage à Londres il y a quelques années, et plus récemment une demi-journée dans les locaux du Monde pour nous parler de son métier de cartographe.
- La réalisation des cartes revient à Xemartin Laborde, cartographe géomaticien qui collabore entre autres au journal Le Monde, aux revues Autrement et Hérodote.
L’ouvrage, est d’un format peu courant, puisque c’est un rectangle au format A4, qui a l’avantage de pouvoir présenter des cartes de très grandes taille, présentées en double page.
Il s’ouvre sur une première page de citations, qui constitue un cocktail jubilatoire !
En riposte au slogan de Mai 1968 (les frontières, on s’en fout) Donald Trump affirme « les gens veulent des frontières ». Sont également cités, Lord Curzon, Vladimir Poutine, Victor Hugo, Samuel Huntington ou Daech (« si Dieu le veut… nous effacerons toutes les frontières »).
Pascal Orcier Cartographe et géographe, Festival Vagamondes la Filature de Mulhouse samedi 12 janvier 2019. Compte rendu de Françoise Dieterich.
Le Moyen-Orient fait référence au mystère, à l’exotisme et on l’a parfois surinvesti. Mais il est souvent défini de l’extérieur. D’où vient ce nom de Moyen-Orient ?
En 1914, l’empire ottoman était encore puissant, contrôlant l’Anatolie et le Proche-Orient tel que vu par les Français et qui comprenait les régions de l’Iran à la Palestine. Pour les Anglais, le Moyen-Orient est la zone séparant l’Europe du monde indien, une zone intermédiaire allant de l’Iran à l’Égypte englobant la péninsule arabique et la Turquie. Il fallait contrôler cet espace qui va se singulariser. Après les accords Sykes&Picot de 1916, le Moyen-Orient va s’insérer dans le grand jeu mondial avec des acteurs limités au départ : ottomans, français, anglais et russes, des acteurs beaucoup plus nombreux aujourd’hui.

Jacques Lévy, Atlas politique de la France. Les révolutions silencieuses de la société française, Editions Autrement, 2017, 95 p.
L’atlas politique de Jacques Lévy vient à son heure. Il fait montre d’une curiosité très large et suggère que tout peut faire géographie. Son mérite principal est de rassembler des données que les géographes ne sollicitent ordinairement pas, de les synthétiser et de rechercher dans les scrutins qui viennent de se dérouler des signes de l’émergence de phénomènes nouveaux qui affectent la société française.
Après plusieurs mois de fièvre électorale, marquée par la publication de nombreuses cartes dans les quotidiens et périodiques, rendant compte de la distribution géographique des scrutins et aussi par les nombreuses analyses accompagnant ces cartes, Jacques Lévy propose de faire le point.
Cet atlas s’inscrit dans une collection très fournie d’atlas publiés chez le même éditeur, collection qui témoigne d’un intérêt soutenu pour l’expression cartographique appliquée à des thèmes extrêmement variés. Les géographes ne peuvent que se réjouir de cet intérêt et de ces efforts pour le combler.
Le souci cartographique, l’ambition de communiquer par la carte est un besoin ancien, mais qui s’est répandu depuis la dernière décennie dans la presse et l’ensemble des médias. Comment ne pas être surpris de l’extrême abondance des cartes offertes au lecteur après chaque épisode de la session électorale que nous venons de vivre.
Les médias demandent à des spécialistes de science politique d’en faire le commentaire, mais de nombreux géographes sont également sollicités, ce qui contribue heureusement à mettre la géographie sur le devant de la scène
Le propos de Jacques Lévy n’est pas de participer à cette diffusion de l’image cartographique, mais de montrer que les résultats des scrutins qui viennent de se dérouler reflètent ce qu’il appelle « les révolutions silencieuses » de la société française. Il s’agit de tirer de la carte électorale un diagnostic.
Ce travail appelle d’abord quelques remarques techniques. La quasi-totalité des cartes est produite par anamorphose ou si l’on préfère ces cartes sont des cartogrammes. La plus grande partie de ces cartes prend comme base spatiale le département et applique la règle qui consiste à substituer à la surface de l’entité spatiale choisie une valeur qui peut être la population ou les résultats d’un scrutin, soit en valeur absolue soit en valeur relative. Cette méthode suppose que les surfaces attribuées à chaque entité soient déformées considérablement par rapport à la surface réelle et donc que les entités soient difficilement reconnaissables. Survient donc un problème de lecture des cartes : les grandes villes sont reconnaissables, mais les entités de petite taille le sont beaucoup moins.
Le plan de l’ouvrage est parfaitement démonstratif de la voie choisie.
La première partie s’intitule « Portrait de la France mutante ». Je ne suis pas sûr que mutant signifie autre chose que changeant : la mutation a remplacé le changement depuis quelques lustres dans la littérature des sciences sociales. Modification du vocabulaire plutôt que nouveau concept.
Le premier chapitre décrit « Le périurbain et l’ascension du Front National. » C’est le fondement de l’interrogation majeure : à quelles particularités sociales correspond la répartition spatiale du vote en faveur du FN. Dans ses développements, l’auteur emploie un grand nombre de dénominations où le lecteur a du mal à se retrouver entre le périurbain, les zones hypo-urbaines et l’infra-urbain. Pour une part il s’agit de catégories de l’INSEE et pour une autre part, (le périurbain) de catégories propres à l’auteur.
L’auteur est tout-à-fait fondé à lier le vote FN aux scrutins reliés à la question de l’Europe : en particulier au référendum de 2005 sur la Constitution européenne.
Les cartes donnant les résultats des élections en Grande-Bretagne, Autriche, Finlande sont très éclairantes et Jacques Lévy a eu la bonne idée d’y joindre les votations suisses. Résultat : nous pouvons ainsi déprovincialiser notre réflexion et trouver des correspondances au-delà de nos frontières. La carte du vote américain aux présidentielles (Trump contre Clinton) vient à l’appui mais demanderait bien sûr de plus amples développements.
A cette réserve près les cartes européennes sont parmi les plus intéressantes du volume.
Le dernier ensemble de ce premier chapitre, au titre énigmatique « L’espace change de place » est à mon sens moins convaincant.
Vient ensuite un chapitre intitulé « Manières d’habiter » où le lecteur quitte les résultats électoraux pour se mettre en quête d’explications dans le domaine sociologique et dans le domaine économique.
L’auteur abandonne à juste titre la technique des anamorphoses pour cartographier le prix du sol habitable en 2017. C’est une des cartes les plus importantes, car elle témoigne d’inégalités fondamentales de notre société, inégalité des patrimoines plus encore que des revenus. Inégalité qui détermine en partie les choix de résidence. Une bonne réflexion nourrit cette question des choix de résidence. Choisit-on vraiment ?
Il convient de la rapprocher d’une carte de la capacité financière d’accès au sol (p.44)
Il y a à mon sens moins d’explications claires dans la taille moyenne des ménages et moins encore dans les naissances hors mariage. Même remarque avec la possession d’une ou plusieurs voitures.
Le mode de garde des enfants est éclairant, mais nécessiterait d’être affiné. Il me semble ici que les cartes à l’échelle nationale n’apportent pas de réponse convaincante.
A ce stade de la lecture, voici quelques exemples parmi les plus caractéristiques.
La carte de la répartition des ouvriers est difficile à analyser sans prendre en compte les évolutions des autres secteurs de la population active : oui, les ouvriers l’emportent dans beaucoup de campagnes, parce que l’emploi agricole est devenu marginal et parce que dans ces campagnes, les services du secteur tertiaire sont limités. Des cartes bien venues viennent nous en persuader.
Plus inattendue est la carte de l’économie créative (p.54), notion que Lévy lui-même qualifie de critiquée, mais stimulante.
A partir du chapitre « Développement et justice », l’atlas part dans des directions inattendues et il n’est pas toujours sûr que la carte fournie soit une source d’information suffisante. Que tirer par exemple des cartes des « flux paradoxaux » ou l’on voit la localisation des hypermarchés, des restaurants, des pharmacies, des salons de coiffure ? Même remarque pour ce qui est intitulé « L’enjeu écologique ». Certaines cartes posent un problème de fiabilité. Telle la carte de la page 63 intitulée « les liens entre espaces locaux dans le Centre-Est ». Sans doute s’agit-il d’une carte fondée sur des données de la DATAR. Mais comment expliquer l’absence de liens entre Mâcon et Lyon? Est-ce simplement parce qu’on ne considère que les liens intérieurs à chaque région et que Lyon et Mâcon appartiennent à deux régions différentes?
La réponse est peut-être donnée par Jacques Lévy lui-même qui souligne que « produire des typologies est toujours destructeur de singularités » (p.54). On ne saurait mieux dire.
Au-delà du livre de Jacques Lévy, dont les mérites sont grands, apparaissent ici les fondements d’un débat qui se poursuit depuis quelques années, à la suite de divers travaux dont ceux de Christophe Guilluy : Fractures françaises en 2010, puis Le crépuscule de la France d’en haut en 2016)
Ce débat est réapparu à la faveur des élections de 2017. Dans le même organe de presse, « Le Monde », sont publiés le 27 avril sous le titre « Deux France face à face» des papiers de Hervé Le Bras, Jacques Lévy, Christophe Guilluy, Béatrice Giblin, puis le lendemain, le 28-04-2017 un autre article, signé de Frédéric Gilli, qui en prend le contrepied : « Non, il n’y a pas deux France qui s’opposent».
Ce débat confronte la légitimité de la généralisation en sciences sociales, position qui est celle aussi bien de Jacques Lévy que de Christophe Guilluy au souci de coller au plus près au terrain qui est celui des universitaires ou chercheurs qui reprocheraient volontiers aux premiers une certaine désinvolture par rapport à la complexité des situations locales. Dans ce débat, l’Atlas politique de la France apporte sa très utile contribution, mais il est loin de le clore. Gageons que les « révolutions silencieuses » vont encore faire couler beaucoup d’encre.
Michel Sivignon 13 juillet 2017
Les Cafés géographiques ont bénéficié le mercredi 8 février 2017 d’une soirée exceptionnelle dans l’auditorium du journal Le Monde.
Delphine Papin, chef du service infographie au Monde, Flavie Holzinger et Francesca Fattori, journalistes-cartographes en charge de la partie internationale, nous ont parlé des enjeux qu’il y a à concevoir et à réaliser – souvent dans l’urgence – des cartes pour ce prestigieux quotidien du soir.
Ces trois journalistes sont proches des Cafés géographiques et aussi des Cafés géopolitiques qu’elles ont longtemps animés. C’est grâce à leur talent et à leur pugnacité que Le Monde a accepté et reconnu l’intérêt de décortiquer l’actualité à travers le prisme de cartes complexes car rien ne s’explique simplement si l’on veut être rigoureux. Delphine, Flavie et Francesca sont intervenues successivement.
Café géographique de Saint-Brieuc du 13 octobre 2016, compte rendu de Christiane Barcellini.
Daniel Oster, a longtemps enseigné la géographie en classes préparatoires au lycée Henri IV (Paris). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages universitaires dont « La mondialisation contemporaine » (Nathan, 2013, seconde édition à paraître en 2016) et « La Cartographie » (Nathan, 2014).
Daniel Oster se propose de nous donner ce soir quelques clefs pour comprendre ce que l’on appelle la mondialisation ; si elle nous concerne tous, elle n’est pas si simple à définir.
Nous pouvons, dans un premier temps, définir la mondialisation comme un processus de mises en relation et d’interactions des territoires dans une logique de production et d’échanges. Mais ce processus qui, depuis plusieurs décennies, est devenu incontournable pour expliquer les mutations du monde actuel, est complexe.
C’est cette complexité que Daniel Oster se propose de mettre en évidence dans la 1ère partie de son intervention. Des mécanismes complexes, une interprétation qui fait débat, mais une mondialisation visible car elle s’inscrit dans l’espace et remodèle les territoires. La géographie, parce qu’elle est l’étude des lieux, apparaît donc comme essentielle pour lire et comprendre la mondialisation. C’est à partir de l’analyse de quelques cartes (l’outil du géographe) que Daniel Oster, dans une 2ème partie, soulignera l’importance de la mondialisation dans le bouleversement du monde.
1 – Définir la mondialisation pour mieux comprendre le processus
1 – Est-il possible de définir et de dater la mondialisation ?
Le terme est apparu en 1961 dans sa version anglaise « globalization », mais il ne s’impose vraiment qu’au début des années 1980. Si le terme s’est popularisé depuis maintenant plus de trente ans, son contenu, sa signification fluctuent. Pourquoi ? Il est possible d’avancer plusieurs raisons. Alors que l’anglais n’a qu’un terme pour définir le processus, le français en a deux, mondialisation et globalisation qui n’ont pas toujours le même sens ; c’est, par ailleurs, un processus inédit en constante évolution, le terme à ses débuts n’évoquait que le volet économique du processus associé au triomphe du capitalisme-néo-libéral alors qu’en réalité, la mondialisation a des répercussions sur tous les aspects de l’organisation des sociétés et des territoires. Et ce grand basculement mondial fait débat. On charge la mondialisation de tous les maux ou de toutes les promesses de l’avenir ; il y a ceux qui l’encensent et ceux qui l’accusent de dérives préjudiciables à de vastes territoires et à des populations très importantes, voire à l’ensemble de la terre sur le plan environnemental.
Compte rendu du Café Géographique du 26 mai 2015 (Paris, Café de Flore)
Intervenant : Pierre Jourde, écrivain, universitaire, polémiste
Modérateur : Daniel Oster.
Compte rendu de Michèle Vignaux.
Universitaire, romancier, poète, polémiste, auteur d’un blog sur le site de L’Obs, Pierre Jourde accorde à la géographie, ou plus exactement à l’imaginaire géographique, une place importante dans son œuvre, ainsi qu’en témoignent plusieurs titres de ses ouvrages (par exemple Géographie de Vialatte, de l’Auvergne à la Rhénanie, Champion, 2000). Sa thèse, Géographies imaginaires (José Corti, 1991), tente de déceler la logique des géographies imaginaires principalement mises en scène par quatre œuvres de Gracq, Borges, Michaux et Tolkien.
Le dessin du géographe n° 39 – juillet 2013
La rubrique présentée par Michel Sivignon sur la « pieuvre russe » dans le dernier dessin du géographe mis en ligne le 30 avril 2013 (http://cafe-geo.net/entre-dessin-et-carte-les-cartes-satiriques-la-pieuvre-russe-vue-par-les-japonais-en-1904/) m’a remis en mémoire un texte que j’avais publié dans une petite feuille, « Géoniouses », qui connut quelques numéros à l’UFR de géographie de l’Université de Provence en 1999 : il s’agissait d’une chronique à partir d’un dessin de Pierre Alechinsky, copié dans une rétrospective de son œuvre au musée du Jeu de Paume à Paris en 1998:
Page d’atlas universel III, Nantes et Rouen, 1984, Pierre Alechinsky (encre de Chine sur carte de géographie du XIXe siècle, 61 x 82 cm, coll. privée)
Fait partie d’un ensemble de 9 planches d’atlas du XIXe siècle, dressées par A.-H. Dufour, gravées par Ch.Duyonnet, Abel Pilon éditeur)
Le dessin du géographe n° 38 – avril 2013
Depuis le XV° siècle au moins les cartographes ont appris à jouer avec le dessin des cartes dans un but de satire politique. On se trouve ici au carrefour de la carte et du dessin, carte détournée de sa vision de représentation scientifique, au profit d’une prise de position partisane.
La carte présentée est une carte japonaise datant de mars 1904, c’est-à-dire des tout débuts de la guerre russo-japonaise, dessinée après la prise par surprise de la base russe de Port-Arthur, où la flotte russe d’Extrême-Orient fut décimée. Elle est antérieure à l’autre désastre naval russe de Tsushima tout comme à la bataille de Moukden en Mandchourie, qui amenèrent la Russie défaite à négocier en 1905. La carte est censée faire partie d’un « Atlas diplomatique humoristique de l’Europe et de l’Asie ».





