Remonter une rivière (2/3) : l’Evre de Julien Gracq

Les Eaux étroites développent une thématique simple : l’évocation d’un site associé aux enchantements de l’enfance, la remontée d’une petite rivière à proximité du bourg natal. Il s’agit d’une sorte d’exploration, longtemps après, de lieux d’enfance privilégiés le long d’un « chemin d’eau », en l’occurrence l’Evre, « petit affluent inconnu de la Loire qui débouche à quinze cents mètres de Saint-Florent ». L’écriture des Eaux étroites – huit fragments rédigés à des moments rapprochés en 1973 – puise uniquement dans la mémoire, sans aucune nostalgie, cherchant seulement à décrire le paysage remémoré avec la plus grande précision possible.

Barques le long de l’Evre

Barques le long de l’Evre

L’auteur « se promène » dans une barque sur la rivière et, lorsque la berge s’élève, il n’aperçoit plus devant lui que le plan d’eau étroit. Bien sûr, à l’occasion de l’élargissement de la vallée, il remarque un château ou une chapelle, la pente des coteaux ou encore la falaise boisée, mais les paysages parcourus sont surtout aquatiques avec leurs bordures de roselières ou d’herbes noires. Cet itinéraire-rêverie ne concerne qu’une petite partie de la vallée de l’Evre, la seule navigable, entre le pont-barrage du Marillais, situé tout près de la confluence avec la Loire, et le moulin à eau de Coulaines un peu plus en amont. Dans la réalité géographique, l’Evre déroule ses méandres encaissés sur quelque quatre-vingt-dix kilomètres dans la région des Mauges. Mais pour Gracq, « l’Evre, comme certains fleuves fabuleux de l’ancienne Afrique, n’avait ni source ni embouchure qu’on pût visiter. Du côté de la Loire, un barrage noyé (…) empêche de remonter la rivière à partir du fleuve (…). Vers l’amont, à cinq ou six kilomètres, un barrage de moulin, à Coulènes, interdit aux barques de remonter plus en avant. » L’émoi poétique des promenades enfantines de Gracq le long de l’Evre sort renforcé de cette concentration géographique d’une rivière réduite à un bief très court, déconnecté de ses prolongements fluviaux et, de plus, encadré par des versants pentus voire abrupts. Le lecteur-géographe, habitué à regarder des paysages en les resituant dans des espaces de dimensions variables, associe la puissance d’imaginaire des lieux évoqués par l’écrivain et l’acuité d’une vision géographique qui intègre les profils longitudinal et transversal de la rivière.

L’itinéraire remémoré fait défiler des paysages – comme un « diorama » pour reprendre le terme de Gracq – avec des lieux privilégiés marquant des étapes, des « stations jalonnant le chemin d’eau élu de l’enfance ». Tout d’abord, le point de départ, le pont-barrage du Marillais quand « on s’embarquait (…) au bas d’un escalier de planches qui dégringolait la haute berge glaiseuse ». Puis le passage en vue de la ferme de la Jolivière, seul point de tout le trajet « où un témoin désenchantant de la terre cultivée fût un instant en vue ». Vient ensuite l’endroit où « la rivière se resserre et se calibre » et qui précède de peu le bateau-lavoir et le manoir de la Guérinière. Bientôt, survient le véritable clou de la promenade de l’Evre, l’écaille de la Roche qui boit, détachée en avant de la falaise boisée. Enfin, la gorge devient une vallée simplement étroite et encaissée jusqu’au barrage d’amont marquant la fin du bief navigable. Un lecteur doté d’une culture géographique peut enrichir la lecture des Eaux étroites grâce à sa connaissance  d’un vocabulaire particulier, grâce  surtout à des attitudes et des curiosités qui lui sont propres, autrement dit une certaine manière d’être sensible au monde.

L’Evre près de son confluent avec la Loire, point de départ des promenades de Julien Gracq sur les « eaux étroites »

L’Evre près de son confluent avec la Loire, point de départ des promenades de Julien Gracq sur les « eaux étroites »

Si Les eaux étroites décrivent la promenade sur l’Evre, la promenade de l’enfance entre toutes préférée, les images qui se succèdent devant la barque ne forment pas un continuum géographique car elles sont disjointes par des réflexions et des digressions sur des écrivains, des lectures et des tableaux qui servent de supports à une rêverie associative. Le récit esquisse une théorie de la rêverie par l’intermédiaire des sensations, le passage constant du réel à la littérature contribue à sonder le fonctionnement de l’imaginaire. Face aux pouvoirs de la rêverie  le regard géographique apparaît peu utile et même désarmé. Ainsi, nous pensons qu’un autre livre de Gracq, La forme d’une ville, qui, pourtant, prolonge le jeu de la mémoire écrite commencé avec Les eaux étroites, se prête bien mieux au filtre de l’esprit géographique.

Essayons tout de même d’explorer le versant de la rêverie associative dans Les eaux étroites. Le spectacle du monde de la rivière sollicite tous les sens. D’abord la vue, bien sûr, sensible à « la variété miniaturiste des paysages que longe le cours sinueux » de l’Evre ainsi qu’ « aux accidents de l’ombre et de la lumière ». Mais aussi l’ouïe : « L’oreille, non moins que l’œil, recueille les changements qu’apporte presque chaque méandre ». Gracq souligne que « les bruits qui voyagent sur l’eau, et qu’elle porte si loin » lui ont été familiers de bonne heure. Tous ces bruits s’associent naturellement à l’élément liquide avec la « résonance creuse que leur prêtait la vallée captivée par son ruban d’eau dormante. » Le géographe sait bien qu’il n’existe pas de paysage indépendamment du regard porté sur une portion de l’espace terrestre et que la dimension subjective du paysage n’est pas seulement liée au regard de l’observateur mais également aux autres sens de celui-ci.

Les « eaux étroites » de l’Evre

Les « eaux étroites » de l’Evre

Dans Les eaux étroites le défilé des paysages s’organise en voyage initiatique. Un voyage rythmé avec ses moments de calme et de lenteur quand la barque n’avance presque pas, et ses moments de glisse plus rapide lorsque l’esquif semble comme attiré. Le voyage initiatique commence naturellement par des rites préliminaires : « Aller sur l’Evre se trouvait ainsi lié à un cérémonial assez exigeant… »,  et il suppose la séparation d’avec le monde du quotidien pour entrer dans le monde de l’autre vie : « Presque tous les rituels d’initiation, si modeste qu’en soit l’objet, comportent le franchissement d’un couloir obscur, et il y a dans la promenade de l’Evre un moment ingrat où l’attention se détourne, et où le regard se fait plus distrait. »

Au-delà de la puissance des symboles – le fil de l’eau, la barque, les heures du jour, les âges de la vie – chaque lieu de la promenade aquatique suggère des images par le biais de la rêverie. Pourquoi suis-je devenu cet écrivain ? semble dire Gracq. Les eaux de l’Evre apparaissent comme la métaphore de la création littéraire. La rêverie associative est analysée avec précision : « Mon esprit est ainsi fait qu’il est sans résistance devant ces agrégats de rencontre, ces précipités adhésifs que le choc d’une image préférée condense autour d’elle anarchiquement ; bizarres stéréotypes poétiques qui coagulent dans notre imagination, autour d’une vision d’enfance, pêle-mêle des fragments de poésie, de peinture ou de musique. » Ainsi sont convoqués tour à tour, Edgar Poe, Nerval, Rimbaud, Balzac, Alain-Fournier, Jules Verne, mais aussi Vermeer, Titien et la peinture chinoise. « Aucune peinture autant que la peinture chinoise – et particulièrement celle des paysagistes de l’époque Song – n’a été hantée par le thème pourtant restreint de la barque solitaire qui remonte une gorge boisée. Le charme toujours vif qui s’attache à une telle image tient sans doute au contraste entre l’idée d’escalade, ou en tout cas d’effort physique rude et de cheminement pénible, qu’évoque la raideur des versants, et la planitude, la facilité irréelle du chemin d’eau qui se glisse indéfiniment entre les à-pics : le sentiment de jubilation qui naît, dans l’esprit du rêveur, de la solution incroyablement facile des contradictions propre au rêve, s’ancre ici concrètement dans la réalité. »

Peinture chinoise de l’époque Song

Peinture chinoise de l’époque Song

 Mais c’est sans doute l’œuvre d’Edgar Poe  qui, pour Gracq révèle le mieux les vertus de la rêverie associative : « Je parle d’Edgar Poe et voici qu’il ne va plus guère me quitter tout au long de cette excursion tant de fois recommencée… ». Le domaine d’Arnheim, nouvelle publiée en 1847, apparaît même comme la préfiguration imaginaire de la promenade sur l’Evre avec sa route d’eau et sa végétation luxuriante ; Edgar Poe écrit : « Pendant quelques heures, on filait à travers les méandres de ce canal, l’obscurité augmentant d’instant en instant, quand tout à coup, la barque, subissant un brusque détour, se trouvait  jetée comme si elle était tombée du ciel, dans un  bassin circulaire d’une étendue très considérable, comparée à la largeur de la gorge. »

 En analysant le fonctionnement de son imaginaire, Gracq distingue deux types de rêverie : la « rêverie fascinée » conduisant « vers ces régions frontières où l’esprit se laisse engluer par le monde… », et la « rêverie ascensionnelle » tendant « vers la totale liberté d’association qui remet sans trêve dans le jeu les significations et les images… ». Ces formes de rêverie  expliquent le tropisme de Gracq pour « certains confins endormis de la Terre », pour les « ravins ingrats de la lande occidentale », pour les « friches sans âge et sans chemin » : « le sentiment de sa liberté vraie n’est jamais entièrement séparable pour moi de celui de terrain vague ». L’œuvre de Julien Gracq est une littérature des confins – régions-frontières, régions marginales, d’avant-postes -, ce que le géographe appelle des discontinuités spatiales formées par le contact de deux ensembles spatiaux différenciés. Cette littérature des confins correspond certainement à une inclination personnelle mais celle-ci a été accentuée par une formation universitaire et des lectures géographiques et historiques.

Daniel Oster

 

Remonter une rivière (1/3) : le Faou de Philippe Le Guillou

L’intimité de la rivière de Philippe Le Guillou, petit livre paru en 2011, file la métaphore de la remontée d’une rivière (modeste) pour évoquer la plénitude de l’enfance, la superposition des souvenirs et la naissance d’une vocation d’écrivain tandis qu’une imprégnation paysagère constante sous-tend une véritable initiation géographique.

Avec L’intimité de la rivière, Philippe Le Guillou se réapproprie les lieux de son enfance bretonne à travers une promenade-rêverie qui célèbre les sortilèges d’un territoire-monde propice à l’enchantement. Ce court récit – moins de cent  pages – reprend le thème d’un roman précédent, Les marées du Faou, écrit dix ans auparavant, qui lui aussi met en scène un narrateur arrivé à l’âge de maturité et revisitant les lieux de son enfance. L’intimité de la rivière apparaît comme un écho de ce roman, plus intime, ayant perdu toute visée sociologique, pour se consacrer uniquement à l’écrivain-promeneur immergé dans la nature qui a éveillé sa vocation d’écriture. Cette réplique épurée correspond sans doute à la nécessité irrépressible d’un retour aux sources, d’une plongée dans l’environnement spatio-temporel fondateur d’une existence. Profondément inscrit dans l’espace, ce récit relève d’un véritable exercice d’ « autobio-géographie » pour reprendre le mot de Michel Collot.

Le village du Faou au fond de la ria avec son église et son pont

Le village du Faou au fond de la ria avec son église et son pont

L’intimité de la rivière est une œuvre éminemment géographique, autrement dit très imprégnée d’espace, qui permet au géographe d’en proposer une lecture éclairante sur plusieurs points.

Ce récit rend compte d’un espace bien réel, un canton finistérien entre rade de Brest et Monts d’Arrée. Les noms propres parsemés tout au long du livre situent précisément les lieux : noms de villes, de hameaux, de forêts, de rivières, d’îles, d’abbayes et d’églises, de ponts et de quais, de villas et de lavoirs… Ces noms ne sont pas choisis pour leur seule fonction topologique, leurs sonorités participent à l’évocation poétique  du mémorial breton de l’auteur : « Tremenic : le nom aux sonorités presque rieuses », « Rumengol, dont le nom résonne d’échos rieurs et bizarres – un nom de lieu, puissant, élémentaire, enté sur la rudesse du sol et le substrat mythique ». Dès la première page, le nom « Ar Faou », qui désigne à la fois la rivière et le bourg natal traversé par celle-ci, est relié à un « étymon magique » révélant « l’être aquatique (qui) surgit du hêtre merveilleux ». La page suivante évoque les deux rivières de l’Elorn et de l’Aulne « dont le mystère et la beauté des noms alertent l’attention de qui a l’oreille sensible à ce que Proust appelait les « noms de pays ». A côté des noms propres, tout un vocabulaire géographique est mobilisé pour décrire le territoire breton de l’enfance. La plupart de ces mots sont bien connus : prairies, prés salés, bocage, confluent, marées, méandres, paluds… mais certains le sont moins comme « ria ». Le lecteur doit alors faire l’effort de relier ce terme à son évocation plus tardive dans le livre pour imaginer l’estuaire d’un petit fleuve côtier de la rade de Brest régulièrement envahi par les marées. Les emprunts à la géographie physique permettent de citer les noms des roches (« le granit du trottoir », « le schiste du déversoir ») et même les noms des formations géomorphologiques (« l’une des arêtes hercyniennes qui forment l’ossature de la vieille Armorique »).

Arpentant ses terres bretonnes, l’auteur révèle un véritable regard géographique, c’est-à-dire une certaine manière d’appréhender l’espace. Flânant le long de la rivière, interrogeant ses souvenirs, l’écrivain-promeneur s’attarde sur les hauteurs de Rumengol, « balcon boisé entre la rade et la forêt », où l’on ressent toute la rusticité  « d’un peuple de paysans ». L’œil panoramique analyse la composition du paysage, repère les différents espaces de vie. Un écrivain-géographe comme Julien Gracq n’hésite pas à affirmer son attirance pour les points hauts et son intérêt pour les vastes paysages contemplés depuis un promontoire ou un belvédère. Selon lui, il existe deux catégories d’écrivain en ce qui concerne les impressions visuelles : « Il y a ceux qui sont myopes et il y a ceux qui sont presbytes. Je ne crois pas que l’on puisse avoir les deux capacités à la fois ».

Dans L’intimité de la rivière, Philippe Le Guillou utilise aussi le raisonnement multi-scalaire cher aux géographes, de façon sans doute inconsciente. Il décrit la situation de son bourg natal, Le Faou, en insistant sur la position d’estuaire d’une petite rivière au fond de la rade de Brest, c’est l’échelle locale. Mais quand il évoque la voie rapide construite dans les années soixante-dix, il change d’échelle d’observation en montrant l’amélioration des liaisons entre Le Faou et les grandes villes finistériennes, Brest et Quimper. Et c’est un niveau d’échelle supra-régional  qui est sollicité pour expliquer l’organisation du travail saisonnier de la conserverie locale, aujourd’hui fermée, avec l’approvisionnement en provenance de Dieppe.

Le bourg du Faou dans son environnement géographique

Le bourg du Faou dans son environnement géographique

Privilégiant la recherche de l’intimité (le mot est cité à de nombreuses reprises), sans vouloir décrire la sociologie d’un monde aujourd’hui disparu, le récit est malgré tout sensible aux transformations spatiales d’un petit morceau de Bretagne, pourtant moins affecté que d’autres par la modernité. Par petites touches paysagères, l’auteur constate un certain nombre de changements significatifs : l’amélioration de l’accessibilité avec le nouveau pont de Térénez enjambant la ria de l’Aulne, le bouleversement des activités urbaines avec la disparition de l’activité portuaire et industrielle, le remembrement des années soixante modifiant le parcellaire bocager même si le « dépeçage paysager » a davantage sévi dans d’autres contrées voisines. Néanmoins, l’auteur écrit : « Il suffit que je revienne au Faou… et le génie des lieux ravive aussitôt les sortilèges d’un monde qui continue de vivre, fidèle aux mythes, aux rites, loin des atteintes d’une modernité ravageuse ». Pourquoi ce décalage entre la réalité mouvante et le ressenti d’un espace, fidèle aux souvenirs de l’enfance ? En fait, le récit transforme l’espace réel pour construire son propre espace qui est celui de l’imaginaire et de l’écriture, cet espace est une mosaïque de lieux que l’on parcourt. Le lecteur-géographe le relie à sa connaissance de la richesse sémantique du  terme « lieu » et du concept géographique d’ « espace vécu ». Le lieu tout d’abord. C’est un point singulier de l’espace géographique. Dans « Les mots de la géographie », il est dit qu’il présente des caractéristiques naturelles perçues,  qu’il a éventuellement des habitants ou des habitués, qu’il a des fonctions dans l’organisation de la société, qu’enfin il a des valeurs qui changent selon les personnes et les moments. « C’est par tout cet ensemble de qualités qu’il vaut d’être lieu ». L’auteur de la notice ajoute que « la perception de ces qualités est mobile et différenciée ». L’autochtone par exemple démultiplie les lieux dont il est l’usager, en y saisissant des différences imperceptibles aux autres. Le géographe ne peut assumer toutes les représentations individuelles des lieux, il lui faut savoir pourtant quelque chose d’elles. Ce « quelque chose » explique qu’un géographe comme Armand Frémont ait élaboré dans les années 1970 le concept d’ « espace vécu ». Ce concept souligne que les hommes ne sont pas guidés par les seuls besoins économiques de subsistance ou la nécessaire adaptation à leur milieu, je cite Armand Frémont : « ils ont leur espace qu’ils s’approprient, avec leurs parcours, leurs perceptions, leurs représentations, leurs signes, leurs pulsions et leurs passions ». C’est bien pour cela que la notion d’espace vécu réconcilie la géographie et l’art, la littérature étant  apte à dévoiler de façon remarquable perceptions et représentations. Mais n’existe-t-il pas des limites, voire des risques au traitement  « géographique » de la littérature et tout particulièrement du roman ? Encore une fois, je cite longuement Armand Frémont : « Les géographes se sont longtemps contentés du roman régionaliste ou ruraliste ou fortement réaliste. Fausse piste, me semble-t-il, car l’espace et la société qui y vit sont l’objet même du récit, sans autre fard, et la géographie risque de n’y trouver, en plus léger ou en mieux dit, que ce qu’elle connaît déjà. Le roman qui n’a pas l’espace comme thème central mais qui ne l’ignore pas apporte finalement plus parce qu’il permet de découvrir les lieux dans une vie et dans une écriture sous les ambitions beaucoup plus hautes de la littérature, parce qu’ainsi la géographie se trouve remise à sa place qui n’est pas toujours la première : « Madame Bovary »,exemplaire, parce qu’il s’agit d’une œuvre qui dépasse, et de loin, la géographie, mais que celle-ci peut y trouver ainsi plus que ce qu’elle est ordinairement. Mais où s’arrêter dans l’analyse ? Sur ce chemin, le géographe rencontre le critique littéraire et éventuellement une seconde tentation : se mettre à la place de l’autre spécialiste, se faire critique et exégète de l’œuvre dans son ensemble… et oublier un peu qu’il est lui-même géographe. Sans rien ignorer de l’apport critique, en appréciant l’œuvre dans sa globalité et son épaisseur, mieux vaut rester les pieds sur nos espaces de vie, nos villes et nos villages, nos pays et nos régions, nos réseaux et nos attaches, nos rivières et nos falaises, et les décrypter en les comprenant dans l’œuvre offerte » (Aimez-vous la géographie ?, 2005).

Pour en revenir à L’identité de la rivière, les territoires de l’enfance revisités par l’auteur se confrontent aux mêmes lieux tels qu’ils persistent dans son souvenir  mais aussi aux lieux transfigurés par les récits d’autrefois des deux grands-pères puisant dans les événements de leurs vies ou dans les légendes transmises et souvent déformées. Ainsi, une structure en miroirs, faite de correspondances emboîtées de lieux et de temps, aboutit à des territoires différemment perçus : certains étant recherchés, d’autres, au contraire, étant subis voire ignorés. Se promenant aujourd’hui dans la forêt du Cranou, le narrateur se souvient des promenades du dimanche avec sa famille, du spectacle de la rivière au milieu d’ « un jardin constellé de fleurs sauvages », mais aussi des récits de son grand-père paternel, « peuplés de bêtes cruelles qui s’en prenaient aux pauvres errants des bois ». Lieux actuels et du passé, lieux de la mémoire et des légendes, les lieux, les territoires, sont des êtres avec lesquels on vit.

Près des sources de la rivière du Faou

Près des sources de la rivière du Faou

Il existe encore d’autres aspects du livre de Philippe Le Guillou qu’un regard géographique peut mettre en valeur. J’en citerai trois.

En premier lieu, les liens entre l’homme et l’environnement. Les promenades du narrateur favorisent la symbiose avec la nature. Dans  Pourquoi la littérature respire mal  paru en 1961, Gracq évoquait « le sentiment perdu d’une sève humaine accordée en profondeur, aux saisons, aux rythmes de la planète, sève qui nous irrigue et nous recharge de vitalité et par laquelle (…) nous communiquons entre nous ». Dans L’identité de la rivière, l’auteur utilise des titres de livres comme Le chant du monde (de Jean Giono) ou Le sentiment géographique (de Michel Chaillou) pour rendre compte de la beauté des lieux revisités et  de leur puissance d’envoûtement. Il s’agit d’une célébration panique de la Terre et de ses éléments, de l’évocation d’un imaginaire élémentaire associé à la nature. Le géographe ne peut être que sensible à ce sentiment primitif du lien entre l’homme et son milieu, thématique majeure de sa discipline. Cet appel des spectacles de la Terre engendre des réactions affectives : l’auteur qualifie la ria de « paysage trop ouvert », soumis à la domination maritime et à la circulation du vent, il préfère « la forêt, la remontée vers les sources improbables, l’intimité des terres ».

Un second aspect se rapporte à la métaphore géographique du récit. Celui-ci est construit  sur la remontée d’une rivière comme le font Gracq dans Les eaux étroites, Proust avec la Vivonne ou encore Huysmans avec la Bièvre. Ce parcours géographique tient à la fois de la remontée mémorielle et du rituel initiatique. Pour Philippe Le Guillou, la remontée mémorielle suit un itinéraire précis, de l’aval à l’amont, du bas vers le haut, de la mer vers la forêt, du connu (le bourg natal) vers le lointain, le mystérieux, la rêverie, là où sont les sources cachées de la rivière, métaphore de l’espace difficilement accessible, de l’émergence précoce mais complexe de la vocation de l’écriture. Déjà à l’époque de ses études littéraires à Rennes, l’auteur associait la tentative/tentation de remontée proustienne de la Vivonne à ses propres images enfantines de sa Vivonne bretonne, jugée « plus mystérieuse que le ruisseau d’Illiers parce que liée à Richelieu, à la forêt, à son peuple de bûcherons, de charbonniers, de sabotiers et de chasseurs de loups ». Quelques stations ou lieux emblématiques jalonnent le « chemin d’eau élu de l’enfance » comme l’écrit Gracq dans Les eaux étroites. La première station, ou plutôt le point de départ, est bien sûr le village natal du Faou avec son port, son église et son baptistère de pierre ocre, sa conserverie aujourd’hui fermée et son pont au-dessus de la rivière. Plus en amont, le lavoir de Tremenic et le lavoir, plus loin encore, le pont de bois près du moulin, et enfin, étape importante, le sanctuaire de Rumengol perché sur sa butte. Rumengol représente une station essentielle de la géographie de l’enfance du fait de sa position de poste des confins boisés et de sa fonction créatrice d’émotions religieuses. Là commence la forêt qui cache les « nervures aquatiques » des sources de la rivière.

Un troisième aspect géographique du récit mérite d’être souligné : la représentation cartographique du territoire de l’enfance avec  ses hauts lieux. Page 56, l’écrivain-promeneur se dit « arpenteur et cartographe ». Page 80, il écrit : « Sur la carte que j’ai observée l’autre soir avec une attention d’enfant – les couleurs, les noms, les indications diverses ayant toujours éveillé en moi une attitude proche de l’hébétude -, la rivière du Faou passé le pont Rouge devient bien « ruisseau du pont Rouge », lequel descend à l’évidence, de ces hauteurs ventées et pelées ». La carte, outil par excellence du géographe, donne du sens aux lieux de l’enfance. Sur le site Internet de la commune du Faou, la carte du territoire communal représente l’espace vécu d’une petite collectivité humaine du Finistère organisé autour de deux pôles, le bourg à l’embouchure et l’église à 3 km sur les hauteurs. La carte montre clairement un territoire étiré d’ouest en est, de la mer à la forêt, avec la rivière comme axe directeur de la vie locale.  Reprenant le titre d’un livre de Jean- Loup Trassard, l’auteur écrit que la rivière  a tout d’ « un cours d’eau peu considérable » (comme on le voit dans la réalité ou sur la carte) mais il n’a cessé de montrer tout au long de son récit qu’elle incarne le génie des lieux qui ravive le monde de l’enfance, un monde éternellement présent.

 

NB : Il existe une version raccourcie de ce texte qui a paru dans le numéro 1547 de la revue La Géographie (octobre-novembre-décembre 2012) sous le titre « L’intimité de la rivière de Philippe Le Guillou ».

Daniel Oster

 

Archives – Littérature

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Tonoharu (Lars Martinson), Bénédicte Auvray, 19 mars 2013
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Julien Gracq,  un écrivain-géographe (post-scriptum) : les « photographies recomposées » de Gérard Bertrand, Daniel Oster, 19 janvier 2013
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Julien Gracq, un écrivain-géographe (3/3) : mutations et organisation de l’espace, Daniel Oster, 6 janvier 2013
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Julien Gracq, un écrivain-géographe (2/3) : une géographie sentimentale, Daniel Oster, 9 décembre 2012
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Julien Gracq, un écrivain-géographe (1/3) : des mots et des paysages, Daniel Oster, 18 novembre 2012
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