Michel Foucher (MF.) et Daniel Oster (DO.)

Mardi 13 décembre, devant une audience nombreuse et attentive, les Cafés géographiques ont reçu au Flore Michel Foucher, géographe et diplomate, qui a dirigé le Centre d’Analyse et de Prévision du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (1999-2002) et a servi comme Ambassadeur de France en Lettonie de 2002 à 2006.

Le modérateur, Daniel Oster, insiste dans sa présentation sur la nécessité, pour prendre conscience des rapports de l’U.E avec le monde, d’avoir une approche multiscalaire : européenne, régionale, mondiale. Ces différentes échelles ne s’annulent pas mais se cumulent, rendant l’édifice européen plus complexe. C’est cependant en privilégiant l’échelle mondiale que l’on peut aujourd’hui mieux comprendre la spécificité de l’U.E.

Invité dans un premier temps à présenter son parcours personnel et à aborder ses relations entre la géographie, la politique et la géopolitique, M.F signale que, bien qu’ayant collaboré à la revue Hérodote, il emploie volontairement le moins possible le terme, devenu selon lui à la mode, de géopolitique car « depuis peu tout est devenu géopolitique » y compris la géographie électorale ; il y a une « inflation » de ce terme utilisé par des non-géographes qui oublient la dimension géographique.   M.F quant à lui, se déclare avant tout « géographe et fier de l’être », fervent d’une géographie « active, pratique et appliquée » comme il y a été formé par son maître Pierre George. La géographie, pas plus que l’histoire, n’ont pour finalité première d’être académiques, elles ont avant tout une fonction civique et pratique qui conduit le géographe (comme l’historien) à conseiller les décideurs, à s’impliquer dans la lecture raisonnée des cartes, le tracé des frontières (comme de Martonne pour l’Europe centrale en 1919 avec le tracé de la frontière hungaro-roumaine), l’aménagement du territoire, la géographie militaire… Ainsi M. F justifie-t-il son parcours d’universitaire comme « un géographe au cœur de l’Etat » sous le premier mandat de Mitterrand, puis en 1997, « géographe du prince », conseiller d’Hubert Védrine, associé aux réflexions menées sur les limites de l’Europe dans l’imbroglio balkanique qui reste avant tout une question de territoires tout comme le problème israélo-palestinien. La réflexion sur les frontières n’est pas un sujet académique mais pratique ; en les connaissant bien on peut souvent anticiper les problèmes à défaut de pouvoir les régler.  L’analyse géographique par la lecture des cartes est primordiale et le rôle de la légende (de legendare = lire) essentiel. Les cartes ne sont pas des images à voir mais des documents à lire avec attention « au ras du sol » : M.F prend l’exemple de Marioupol dont il avait prévu l’attaque russe car la carte montrait bien que l’objectif de liaison entre le sud de l’oblast de Donetsk et le nord de la Crimée pour assurer le contrôle de la mer d’Azov était resté inachevé en 2014.  Pour lui, la géographie est multiforme, elle est au cœur des réflexions sur les notions d’empire, de frontières, de nations, régions, ressources… Ainsi en 2021, M.F a été associé à un groupe de réflexion pour préparer la présidence française de l’U.E en 2022, autour de trois thèmes : relance, puissance, appartenance, ce qui l’a conduit à réfléchir à la souveraineté européenne.

D.O : Comment comprendre les différentes étapes de la construction européenne depuis les 72 ans qui nous séparent de la déclaration Schuman sans rappeler les différents contextes mondiaux successifs qui ont pu accélérer ou au contraire freiner ou réorienter le processus d’association des Etats ? Vous insistez notamment sur le rôle de la décolonisation et la réconciliation franco-allemande, « véhicule de rédemption pour l’un (l’Allemagne) et de réincarnation pour l’autre ». Pouvez-vous développer ?

Il s’agit en effet de deux aspects essentiels au centre du processus dans lequel il convient d’introduire des dimensions de temps et d’espace pour expliquer ce qui justifie l’effort commun à l’échelle mondiale. En ce qui concerne l’espace, M.F note que le chancelier allemand Olaf Scholtz est allé tout seul à Pékin le 4 novembre dernier, ce qui justifie la crainte que l’insertion de l’U.E à l’échelle mondiale soit un facteur non pas d’éclatement mais de divergences profondes, ce qu’il observe aussi par rapport aux Etats-Unis. En ce qui concerne le temps, c’est beaucoup plus politique. La construction européenne, c’est-à-dire l’engagement d’Etats souverains dans un relatif partage de souveraineté et d’exercice commun de certaines fonctions régaliennes, vient après la fin des empires, même si des sentiments impériaux et des réflexes néocoloniaux subsistent. C’est vrai du Portugal, des Pays-Bas, de la Belgique, de l’Italie comme de la France : il a fallu la crise de Suez (1956) pour signer le traité de Rome dès l’année suivante. Ce sont les accords d’Evian (1962) qui mènent de Gaulle à « faire son pivot », considérant que la puissance française devait se faire dorénavant via la construction européenne par la réconciliation avec l’Allemagne dans un souci réaliste d’éviter une autre guerre car Il faut se rappeler aussi que la construction européenne se réalise après la guerre sur un champ de ruines avec l’appui des Etats-Unis encourageant la réconciliation franco-allemande qui n’était pas une évidence du point de vue des opinions publiques. La réconciliation s’organise autour de multiples procédures et n’est pas limitée à la France et l’Allemagne. Après 1991, l’Allemagne cherche à se rapprocher des Polonais en approfondissant l’Ostpolitik de Willy Brandt sur la reconnaissance des frontières. Il y a eu aussi tentative de rapprochement Pologne/Ukraine pour aller au-delà des anciens contentieux territoriaux. Ce processus de réconciliation, toujours difficile (cf nos rapports avec l’Algérie), n’est pas possible avec la Russie. Quant à l’Ukraine elle est actuellement « la victime expiatoire » de la fin du processus de décomposition de l’URSS. Les élites russo-soviétiques n’ont jamais voulu faire le travail de compréhension des raisons de l’effondrement de l’empire soviétique par lui-même et elles considèrent que tout mouvement démocratique est le fruit des intrigues de l’Occident. Tant qu’il n’y aura pas de changement de régime, la Russie sera exclue de l’espace de civilisation européenne car la seule garantie de sécurité de la construction européenne c’est la réconciliation. Elle ne s’est pas faite avec la Russie en raison du rêve impérial qui mène au combat des nations contre un Empire. La guerre d’Ukraine est « une guerre coloniale en Europe » puisque c’est une guerre d’émancipation d’une nation contre un Empire.

D.O : Si l’effondrement de l’URSS en 1991 a été un facteur d’accélérateur de la construction européenne (approfondissement et élargissement) que pensez-vous du rôle actuel de la rivalité sino-américaine sur la situation et la politique de l’U.E ?

On revient au problème des échelles. Le gros problème vient de la remise en cause actuellement, avec la guerre en Ukraine, du modèle allemand qui repose sur du gaz et des matières premières venant à bon compte de Russie avec des contrats à long terme pour produire et exporter des machines-outils en Chine, avec la garantie de sa sécurité par les Etats-Unis sous l’égide de l’OTAN. Depuis 2019, la Commission européenne a défini une stratégie vis-à-vis de la Chine qu’elle considère de trois points de vue : partenaire stratégique et de négociation sur les enjeux globaux, concurrent économique dans la course à la domination technologique, rival systémique dans la promotion d’autres modèles de gouvernement. Il est nécessaire et urgent de renforcer le pilier de la défense européenne ce qui va être très compliqué avec le retour des Etats-Unis en Europe depuis l’agression russe sur l’Ukraine. Il y a un vrai débat sur le retour américain en Europe et la menace chinoise telle qu’elle est présentée par l’OTAN. De plus les Etats-Unis inquiètent aussi l’U.E de par sa capacité de réaction rapide qui permet sa réindustrialisation et des décisions pour mettre en place la transition énergétique avec des moyens financiers considérables dans le cadre de l’IRA (Inflation Reduction Act) qui constitue le plus gros investissement fédéral jamais réalisé pour lutter contre le changement climatique. Le problème de l’Europe c’est qu’à 27 tout prend du temps et que le prix de l’énergie est quatre fois plus cher qu’aux Etats-Unis, ce qui risque de conduire des entreprises à délocaliser là-bas.

D.O : Le mal congénital de l’Europe n’est-il pas de ne pas être un Etat et d’être une association d’Etats très hétérogènes malgré tous les efforts faits pour se rapprocher ?

 Ce thème de la diversité qui est à la fois une force et une faiblesse est intéressant. Le propre de l’Europe c’est la friction et la forte densité de frontières : le nombre d’Etats indépendants sur un petit espace est le plus fort du monde mais en même temps agit le reflexe impérial de l’unité.  Les différences culturelles peuvent être mortifères mais quand elles sont maîtrisées et valorisées elles peuvent être une source formidable d’émulation. La guerre d’Ukraine a renforcé les solidarités mais le risque à terme est de décrocher par rapports aux grands mouvements technologiques, industriels et financiers et de se replier sur nous-mêmes. Il faut que les Européens travaillent et investissent.

Questions de la salle :

  • Que penser en matière de stratégie de sécurité commune européenne de l’I.E.I. (Initiative Européenne d’Intervention) lancée en 2017 par E. Macron visant à réunir certains pays européens de l’U.E mais pas seulement (la Norvège et le R.U en font partie alors que l’Irlande, la Pologne ou quelques autres n’en font pas partie) ?

Ce projet est mort car la stratégie européenne commune se fait et se fera avec les Etats-Unis qui a un budget militaire colossal de 780 milliards de dollars. Les Européens ne dépensent à eux tous que 70% du budget de l’OTAN.  Le flanc est de l’U.E est maintenant protégé avec le déploiement français en Estonie et Roumanie, les Britanniques en Lettonie, les Allemands en Lituanie, les Suédois sont aussi présents. Il faut se préparer à des guerres de haute intensité car actuellement l’armée française ne tiendrait que 20 jours, l’armée allemande 2 jours…

  • Que peut faire l’U.E pour l’Arménie et à Chypre par rapport à la colonisation turque ?

Le problème de l’Arménie remonte à 1988 quand celle-ci a opéré la conquête militaire de tout un espace d’Azerbaïdjan et la sécession du Haut-Karabagh qui a entrainé flux de réfugiés azerbaidjanais en Azerbaïdjan et prise du pouvoir à Erevan par les habitants du Haut-Karabagh. En 1999 M.F a participé aux travaux du groupe de Minsk. Les Russes ont lâché les Arméniens et ce sont les Turcs qui ont maintenant la main dans la région.

L’U.E ne peut rien faire pour Chypre qui a été intégrée à l’U.E « en fermant les yeux » sur beaucoup de vulnérabilités, notamment financières. La frontière est maintenant relativement ouverte entre les deux parties et les tensions ont baissé. Chypre est une carte entre les mains de la Turquie, le statu quo sera certainement maintenu.

  • Y-a-t-il un espoir de voir se fissurer le Kremlin prochainement ?

C’est l’opacité totale au Kremlin car tout est verrouillé, personne ne sait ce qui s’y passe sauf peut-être les Américains. Il y a des successeurs possibles à Poutine qui peuvent être pires. L’éventualité d’un complot au sommet n’est pas à exclure lorsque le coût des sanctions sera très élevé et que les élites ne voudront pas sceller leur sort à une défaite. Certains Russes quittent le pays mais il n’y a pas d’opposition organisée en exil car toute possibilité d’alternance a été détruite et les oligarques se taisent pour survivre. Tout est incertain et, comme disait Churchill, « la Russie est un rébus enveloppé de mystère au milieu d’une énigme ». Malgré tout, M.F considère que la population russe sait ce qui se passe malgré la propagande mais personne ne parle.  On va vers un temps de troubles, vieille tradition russe. Les déclins d’empire peuvent être longs, chaotiques et sanglants. La Russie est dans une trajectoire de déclin vivant les derniers épisodes de la fin de l’Union soviétique qui pourrait mener à la décomposition de la Russie. M.F n’est pas optimiste, il voit l’enlisement du conflit.

 

Compte rendu rédigé par Micheline Huvet-Martinet, relu par Daniel Oster, décembre 2022