Castes et Inégalités en Inde

Pour ce nouveau Café Géo à Annecy, Philippe Piercy, professeur de géographie en classes préparatoires au Lycée Berthollet et organisateur des Cafés Géo d’Annecy-Chambéry, a invité Virginie Chasles, maître de conférences en géographie à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Elle a notamment soutenu une thèse en 2004 sur le sujet suivant : « Entre genre et société : les espaces de la maternité en Inde rurale : le cas du district d’Anantapur dans l’État sud-indien de l’Andhra Pradesh ». C’est une spécialiste dans le domaine des inégalités de la santé ; ses travaux portant beaucoup sur l’Inde, mais aussi plus récemment sur la France et le Brésil. Son intervention du jour aborde le sujet des castes et des inégalités en Inde.

En guise d’introduction, Virginie Chasles rappelle que le thème des castes en Inde est incontournable dans l’évocation de ce pays et représente un fait social dont les géographes n’ont pas le monopole. En effet, les sciences sociales se sont largement approprié la question. Beaucoup de stéréotypes à propos de ces castes restent ancrés dans les représentations sociales. La confusion qui subsiste chez pléthore de gens est celle d’une abolition des castes en Inde qui n’existe pourtant pas en réalité. De plus, le mot « caste » pose lui-même problème. Les gens confondent souvent jati et varna, qui sont pourtant des réalités très différentes.

Plus généralement, l’Inde suscite beaucoup d’idées reçues et de fantasmes. Souvent, quand on parle d’Inde, des thèmes récurrents reviennent. L’Inde est souvent vue comme une mosaïque indienne. On trouve souvent un pluralisme religieux. D’autres religions, en plus de l’hindouisme, s’exercent en Inde, notamment l’islam, le bouddhisme, le jaïnisme, le sikhisme. L’Inde est aussi marquée par un pluralisme linguistique. En effet, en plus de ses deux langues officielles (l’hindi et l’anglais), s’ajoutent 20 langues majeures, ainsi qu’une centaine de langues régionales. Par ailleurs, le pluralisme social est double, avec le système de castes et les inégalités socio-économiques. Celles-ci font partie des caractéristiques des pays émergents. En effet, l’Inde a connu une croissance économique qui s’accompagne d’un creusement des inégalités important. Ces inégalités socio-économiques n’ont jamais été si importantes qu’aujourd’hui. La segmentation sociale qui interpelle le plus est liée au système de castes.

80% des Indiens sont hindous et appartiennent donc à ce système de castes. Cependant, d’autres religions ont également adopté ce système, comme l’islam, le sikhisme. Quasiment tous les Indiens s’inscrivent ainsi dans ce système de castes. La hiérarchisation se fait, dès la naissance, dans les groupes sociaux, les varnas et les jatis, qui déterminent les normes, les besoins, les relations des groupes les uns avec les autres. Il y a eu des évolutions au fil du temps. Parmi ces évolutions, il y a ce tout qui a trait à la profession.

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Anatomie du chemin noir. A propos d’un récent ouvrage de Sylvain Tesson.

Sylvain Tesson,Les chemins noirs, Gallimard, 2017

Un écrivain, Sylvain Tesson, vient de fouler ce qu’il baptise la France des chemins noirs. Sur les chemins d’une France en berne, il promène sa nostalgie d’un monde perdu, idéal, fait de ruines et de ronces, de parenthèses et d’interstices, perpétuellement défait par des générations d’hommes pressés. Du Mercantour au Cotentin, en passant par le Perche et l’Aubrac, la Margeride et le Bas-Vivarais, il arpente une France intérieure propice à cette « géographie de l’instant » dont il a, mieux que l’intuition, la vocation. Il est tombé, il a mûri, sa prose est devenue mature, plaisante, facile, trop facile peut-être, se révélant sommaire.

Une existence en surchauffe

Cet homme infatigable, dont on ne sait s’il voyage pour écrire ou s’il écrit pour voyager, est certainement aujourd’hui l’écrivain-voyageur français contemporain le plus en vue, et l’un des plus connus du lectorat. Pareille fortune mérite attention, parce qu’au-delà de ce qu’elle nous apprend de l’auteur lui-même, cette popularité est le miroir d’une demande sociale, d’une aspiration croissante vers un je ne sais quoi d’extravagant – au sens premier du mot : menant hors de la voie normale – qu’il faudra interroger. Elle nous renseigne sur une personne, mais surtout, elle nous enseigne sur une époque : arrêtons-nous sur le renseignement, qui peut-être nous dira un peu de l’enseignement.

Partout, on le sait, S. Tesson a roulé sa bosse. À peine sorti de l’adolescence, on le voit pédaler en Islande (1991), non sans une grande part d’improvisation, à une époque où le tourisme y est à la veille d’entamer son grand essor. Trois ans plus tard, il entreprend un tour du monde au long cours, à bicyclette, avec son camarade Alexandre Poussin (1994) : première d’une longue série de cavalcades amicales. Bientôt, il s’enhardit : c’est à l’Himalaya qu’il s’attaque (1997). En surchauffe constante, courant de pics en cols, de cimes en défilés, de parois montagneuses en façades urbaines, cet Homo viator, tour à tour alpiniste, acrobate, cavalier et escaladeur, surfeur et parachutiste, a fait choix de vivre dangereusement, de mener, selon le joli mot de L. Febvre, une existence « de plein vent ».

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De « yak-driver » à « taxi-driver » : les pratiques de mobilité des Sherpa du Khumbu (Népal) à New York

Changement de lieu et d’ambiance pour le Café Géo du mercredi 12 octobre à Chambéry : c’est dans la petite salle comble du bar-restaurant Le Bruit Qui Court qu’Ornella Puschiasis guide le public d’Himalaya aux États-Unis, sur les traces des Sherpa. Postdoctorante au Centre d’Études himalayennes, la géographe évoque ses recherches actuelles avec enthousiasme et pédagogie. Dans le texte qui suit, elle livre les grandes lignes de ses travaux.

Retrouvez également ce compte rendu au format PDF (800 ko).

Quelques mots à propos de mes recherches conduites en thèse sont nécessaires pour mieux comprendre la problématique migratoire que j’étudie aujourd’hui. Avant de s’intéresser à la diaspora des Sherpa, il convient donc d’évoquer quelques éléments concernant le Khumbu (Népal) qui est leur territoire d’origine.

Ma thèse, soutenue en 2015, s’inscrivait dans un projet interdisciplinaire regroupant géographes, glaciologues, hydrologues, et modélisateurs du climat autour de l’analyse des conséquences des variations climatiques sur l’évolution du couvert neigeux, sur le retrait des glaciers et sur la disponibilité en eau en Himalaya. J’ai plus particulièrement mené mes recherches dans la région de l’Everest, appelée localement Khumbu, un site de haute montagne qui s’étage entre 2835 m et 8848 m d’altitude au nord-est du Népal. Cette région est incisée par trois vallées qui drainent les apports en eau et dont la confluence marque la limite sud avec la vallée du Pharak. Le Khumbu est une vallée internationalement connue et reconnue, tout d’abord grâce au plus haut sommet du monde qui la surplombe, l’Everest objet de conquête et de convoitise, qui a largement contribué à la mise en lumière de la région. Sa population est un autre élément de fascination : en effet, les trois quarts des 3 500 habitants du Khumbu appartiennent au groupe ethnolinguistique sherpa, dont le nom participe à la construction d’un mythe.

Carte topographique du Khumbu (Puschiasis, 2015)[1]

Par ailleurs la vallée est inscrite dans la zone cœur d’un parc national : le Parc national de Sagarmatha.  Au sein de ce dernier, j’ai plus spécifiquement travaillé sur le territoire réticulé de Pangboche au sein de la vallée de l’Imja, un des derniers villages d’habitat permanent sur le sentier qui mène à l’Everest.

Le Khumbu est un lieu emblématique pour étudier les variations climatiques puisque les scientifiques le considèrent souvent comme un « hot spot » du changement climatique, notamment depuis le quatrième rapport du GIEC en 2007. C’est ainsi un espace au cœur des débats et des enjeux contemporains en raison de la hausse des températures plus élevée que la moyenne mondiale qu’il connaît. En outre, cette vallée est aussi un espace historique de migration.

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La France des prisons, une France des marges ?

Compte rendu Café Géographique de Saint-Brieuc
24 novembre 2016

Olivier Milhaud est maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne. Ses travaux de recherche portent sur l’enfermement et le vivre ensemble. En 2009, il a soutenu sa thèse « Séparer et punir. Les prisons françaises : mise à distance et punition par l’espace » dont une version remaniée paraît en mars 2017 aux éditions CNRS.

Ce café géographique se tient au moment des JNP (Journées Nationales des Prisons) pendant lesquelles les associations, comme le Génépi, l’association nationale des visiteurs de prisons (ANVP) ou l’association de la maison d’accueil des familles de détenus (AFDMA) se mobilisent, à travers toute la France, pour sensibiliser la population sur l’espace carcéral. Notre rencontre-débat autour d’Olivier Milhaud s’est prolongée au Cinéma Club 6, à Saint-Brieuc, autour du film « 9m2 pour 2 » dont la projection a été organisée à l’initiative de ANVP22.

La prison, un sujet à priori improbable en géographie…Ce n’est que récemment, à compter des années 1980 que la géographie sociale va s’intéresser aux processus de qualification des individus et des groupes, appréhendés dans leur dimension spatiale. Et il faudra attendre le début des années 2000 pour que la géographie reconnaisse la prison et le système pénal français comme objet de recherche à part entière. La prison a une dimension spatiale très particulière, elle punit par une mise à distance. Olivier Milhaud se propose de montrer, à partir du sujet « La France des prisons, une France des marges ? » que la prison est une peine géographique qui participe au processus de marginalisation des populations incarcérées.

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Bernard Debarbieux : le public et ses places

Pour le premier Café Géo de Lyon de 2017, le 26 janvier 2017, Florent Chossière, de l’équipe des Café Géo de Lyon, a invité Bernard Debarbieux, professeur en géographie à Genève. Bernard Debarbieux commence par remercier les Café Géo de Lyon pour cette invitation et souligne que s’il a peu écrit sur le thème précis de l’intitulé, il s’est intéressé aux places et aux formes de spatialités qu’elles mobilisent dans ses écrits, notamment dans son ouvrage sorti en 2015, L’espace de l’imaginaire, essais et détours [http://www.cnrseditions.fr/geographie/7163-l-espace-de-l-imaginaire.html].

Places, publics et spatialités

En guise d’introduction, Bernard Debarbieux explore les différentes façons de concevoir la notion de « public » et la pertinence d’interroger les « places » de ce point de vue.

La notion de public a en effet beaucoup été travaillée par la philosophie politique, les sciences politiques, le droit, et de manière plus générale, les sciences sociales. Les acceptions sont nombreuses et diverses.

Bernard Debarbieux propose de faire une distinction entre deux grands types de public(s).

D’abord, le « public audience » correspond au public d’un conférencier, d’une performance artistique. Il s’agit de l’acception de la plus basique du terme. On retrouve le « public audience » lors d’un match sportif, même s’il y a évidemment une différence en termes de performateur.

Le second type de public désigne un collectif circonscrit par des références communes à des médiations diverses. Il peut s’agir d’un lectorat, d’un public qui consomme des informations à la télévision ou qui interagit sur le web. Ce public est composé de personnes qui accèdent de manière simultanée à l’information même si elles ne constituent pas une audience. Le public des affaires publiques (qui renvoie à l’étatique, au débat public) rejoint ce second sens du terme public. Cette acception de public se distingue des usages dominants des notions de peuple ou de nation. En effet, alors qu’on a tendance à objectiver, voire à essentialiser, le peuple ou la nation, il n’est pas possible d’objectiver le public. Le public implique des formes de subjectivité que les notions de nation et de peuple, dans leur usage dominant, ont tendance à gommer.

Bernard Debarbieux précise ensuite les formes de spatialité associées aux deux types de publics qu’il vient de décrire. L’hypothèse qui guide l’ensemble de sa réflexion est la suivante : tout public serait institué par un imaginaire social de l’espace aux caractéristiques propres.

Le public audience, le public des conférences ou des matchs requiert la coprésence. Cette coprésence est spatialement organisée sur un mode tantôt informel (attroupements), tantôt très formel (des stades, des théâtres, des amphithéâtres, etc.). Qu’ils soient formels ou informels, ces agencements distinguent clairement les places et espaces occupés par le public, les acteurs de la performance et, le cas échéant, les intermédiaires. Cet espace peut être très normalisé comme c’est le cas pour les stades de foot avec le terrain, les tribunes, les gradins… : le public n’occupe qu’une place spécifique et le terrain construit une autre relation au public.

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A la recherche de l’hiver idéal

 Mercredi 18 janvier 2017, 18h – Café le Beaujolais, Chambéry

Par Alexis Metzger, post-doctorant en géographie à l’Université de Strasbourg. Sa thèse soutenue en 2014 s’intitulait « Le froid en Hollande au Siècle d’Or. Essai de géoclimatologie culturelle » et il est l’auteur de l’ouvrage Plaisirs de glace. Essai sur la peinture hollandaise hivernale paru en 2012.

 Alors que l’actualité de cette mi-janvier est aux températures négatives, en dessous des « normales saisonnières », dans les Alpes françaises il est surtout question des stations qui attendent la neige avec impatience… Dans ce contexte, quel serait l’hiver idéal ? Et repose-t-il seulement sur des conditions météorologiques ?

Pour répondre à ces questions, Alexis Metzger nous convie à explorer l’art et la littérature pour démontrer que l’hiver n’est pas seulement une saison inscrite sur le calendrier. C’est aussi un ensemble composé de paysages et de représentations. Et pour ponctuer son intervention, le géographe a choisi plusieurs textes qui ont été lus par le public.

Lecture : Martin de la Soudière, ethno-sociologue du climat, traduit sa passion pour une saison, l’hiver.

Alexis Metzger propose ensuite plusieurs images plus ou moins « hivernales » dans notre imaginaire. La caractéristique commune que l’on retrouve sur chacune des images est, sans trop de surprise, la présence de la neige. Ce peut-être l’exemple inopiné d’un skieur descendant  les pentes enneigées de Montmartre, ou encore une image du col du Tourmalet de juin 2013 où des cyclistes cheminent entre deux immenses murs de neige. L’hiver vécu ne s’arrête donc pas aux bornes calendaires. Et les conditions météorologiques peuvent alors être associées à des conditions « hivernales ». La probabilité d’occurrence d’une forte tempête de secteur ouest qui serait plus élevée en hiver sur la façade atlantique européenne est aussi une image de cette saison. D’autres événements peuvent également y être associés, telles de fortes crues liées aux précipitations.

En fait, il convient surtout de parler de multiplicité des hivers : il y a des hivers sans neige, des hivers en ville, des hivers doux, etc. Observer l’hiver en ville permet de voir comment les sociétés urbaines s’y adaptent. À Amsterdam, par exemple, on déneige d’abord les pistes cyclables avant de déneiger les routes. De plus, certains caractères saisonniers sont assimilés à la façon de se nourrir durant cette saison, avec des légumes et des aliments d’hiver.

A Amsterdam, février 2013, une piste cyclable à droite salée et bientôt libre de neige

Il existe au sein de l’hiver une grande diversité de types de temps. Ce dernier varie selon l’ensoleillement, les températures, les précipitations, le vent, etc. ; il est perçu différemment en fonction de la présence de neige et de glace au sol. Tous ces paramètres reflètent les combinaisons potentielles d’une palette de types de temps extrêmement diversifiés ancrée au sein de bornes temporelles de l’hiver. Des préférences collectives se construisent pour certains types de temps, esquissant de la sorte un hiver idéal. Il serait vain de vouloir définir l’hiver idéal pour chacun de nous, toutefois l’idéal hivernal se caractérise peu ou prou par de la neige au sol, un ciel bleu, un bel ensoleillement, des températures froides, ainsi que l’absence de vent et de précipitations.

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Paysages et territoires du sel

Café de géo Paris, le 14 décembre 2016

Paysages et territoires du sel par Micheline Huvet-Martinet, Agrégée d’Histoire, Docteure ès Lettres, ex prof CPGE Lycée Claude Monet Paris. Ses thèmes de recherche initiaux ont porté sur le Faux-saunage en France sous l’Ancien Régime, élargis à la fiscalité et l’histoire du sel. Gildas Buron qui devait intervenir a malheureusement été empêché.

Michèle Vignaux  se charge d’ouvrir la séance en rappelant l’originalité du produit : vital, abondant dans la nature, devenu le condiment par excellence aux usages multiples, mais aussi  produit mythique à haute valeur symbolique très tôt associé au divin.

Le café de géo de ce jour  s’intéresse aux  différents paysages correspondant aux territoires actuels du sel. Il est rappelé le caractère indispensable mais surtout insubstituable du sel qui explique son poids dans les économies et les sociétés pré-industrielles quand  la chaîne du froid n’était pas maîtrisée. Le sel, là où il existe, a été un facteur d’appropriation d’espaces devenus des territoires identifiables, structurés par des sociétés organisées autour de sa recherche, sa production, sa transformation, son raffinage, son conditionnement, son transport, sa distribution et son commerce. L’industrie du sel était dans les salines continentales une entreprise complexe et double, constituée à la fois  d’installations de surfaces et d’équipements souterrains. C’était une industrie  industrialisante générant de multiples activités et des emplois induits. Les salins littoraux ont été dévoreurs d’espaces qu’ils ont structurés tout en  organisant des sociétés humaines.

Or de nos jours, le sel est devenu un produit banal. En effet, au XIX°s  l’industrialisation, le développement du chemin de fer (qui libera la production de sel de sa dépendance millénaire à la mer en rompant l’isolement des salines continentales comme en Lorraine) et les concentrations capitalistes  (qui permirent de dégager des investissements pour moderniser la production) ont bouleversé les marchés nationaux et le marché international du sel provoquant la ruine tant de la saliculture du littoral atlantique européen (et même de certains salins méditerranéens) que des vieilles salines de l’Europe continentale (dans le Salzkammergut ou en Franche-Comté) ainsi que celle des mines de sel gemme (à Wieliczka en Pologne).

Le sel, produit recherché s’est totalement banalisé en devenant  abondant alors que dans le même temps ses usages se multipliaient et se différenciaient.  De ce fait, actuellement, on peut considérer qu’il existe assez peu de territoires du sel proprement dit au sens où le sel serait l’unique ressource créatrice des activités. En France le sel ne représente que 5000 emplois. Pourtant, les territoires du sel sont à l’origine de paysages spécifiques élaborés au cours des temps. Le sel continue à témoigner de son importance en s’imprimant dans la toponymie: Salins, Salies, Marsal, Lons-le-Saunier; Salzbourg, Salzkammergut… mais aussi avec sa racine Hall (halite nom du sel gemme  vient du grec Halos=sel) Hallstatt, Hallein, Schwäbish Halle.

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Les grands stades, au cœur des métropoles ?

Le 8 juin 2016, les Cafés Géo de Lyon accueillent Stéphane Merle, docteur et chargé de cours à l’Université de Saint Etienne. Le lieu est inhabituel : il s’agit du café du Rize, puisque ce lieu villeurbannais accueille une exposition « Bouge ! » sur les aménagements sportifs et la ville. La thèse de Stéphane Merle soutenue en 2007 porte à la fois sur les aménagements et les spectacles sportifs. La géographie du sport est une sous-discipline encore peu représentée. Jean-Pierre Augustin et ses différentes productions ont joué un rôle majeur dans la reconnaissance de l’objet scientifique « sport ». Le propos vise à embrasser différents champs comme l’économie, la sociologie ou le droit du sport. A deux jours de l’Euro, il s’agit d’évoquer l’impact des grands événements sur les stades, tant en termes de nombre que de morphologie.

Les Cafés Géo accueillent ensuite Joffrey Dassonville qui va nous parler du rôle du speaker dans un stade.

  1. Les enjeux sportifs

Pour commencer, il s’agit de se focaliser sur le spectacle sportif, notamment à travers le regard du spectateur. Le spectacle sportif peut être divisé en deux types : les grands événements sportifs (Euro, coupe du monde…) dans des lieux différents et les championnats professionnels. Ces deux types ne génèrent pas les mêmes enjeux. L’Euro est géré à l’UEFA qui impose un cahier des charges et des normes. En France, en 2010, la taille moyenne d’un stade de l’élite de 30 000 places, contre 45 000 places en Allemagne. Les stades français de plus de 40 000 places sont alors au nombre de cinq, contre quinze en Allemagne. Lors de la coupe du monde de 1998, peu de travaux avaient été réalisés : le stade de France avait été le seul stade majeur (420 millions d’euros des 600 millions d’euros investis pour les stades). En Allemagne, en 2006, les choix effectués avaient été bien différents.

L’Euro 2016 a engendré 1,7 millions d’euros d’investissement sur dix villes. En 2009, il y avait dix-sept villes françaises candidates à l’accueil d’un match. L’UEFA avait prévu neuf stades (plus trois en réserve). Face à l’ampleur du cahier des charges, des communes n’ont pas candidaté : il faut rappeler que 80% des équipements sportifs en France sont communaux. Nantes est la première à se retirer, parlant de caprice de l’UEFA. Strasbourg se retire en 2010, le club descendant dans la division inférieure. Rennes avec 29 500 places se retire face aux 40 millions d’euros nécessaires pour atteindre les 30 000 places. En 2011, la fédération retient neuf puis onze stades, avant que Nancy se retire également ensuite (suscitant alors des candidatures provisoires et abandonnées, à Metz ou à Dijon). Saint-Etienne a fait le choix de rénover son stade et non de construire ex nihilo, tout comme le parc des Princes qui, dans un contexte qatari, est parvenu à être un stade de l’Euro, sans agrandissement.

Il y a un danger à organiser un spectacle dans des stades qui risquent d’être ensuite vides. Ces « éléphants blancs » existent aujourd’hui en Grèce ou au Portugal. L’espoir est d’avoir plus de spectateurs. L’Euro 2006 a généré une hausse des spectateurs lors des matchs en Allemagne : 42 000 en moyenne. Cela pose des questions en termes de « culture de l’abonnement ». Il n’y a pas de vraie culture urbaine de « supportérisme », sauf dans quelques villes comme Marseille et Saint-Etienne. Le nombre d’abonnés fluctue fortement, notamment en fonction des résultats du club. Les mouvements ultra jouent un rôle important, mais la politique nationale tend à les « pacifier », souvent par la répression. Il y a assez peu de politiques préventives. Ce rapport aux supporteurs pose question. De plus, les supporters VIP sont de plus en plus visés : des milliers de place en loge sont créés. Depuis l’Euro 2008, les places VIP (5 000 places) génèrent plus de recettes que les places des supporters classiques. A Saint-Etienne, depuis 2013, les spectateurs sont toujours 30 000 : les travaux n’ont pas généré une hausse de leur nombre, le taux de remplissage baisse alors.

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Claude Simon : géographie de la mémoire

Café géographique du 25 janvier 2017,
animé par Jean-Yves LAURICHESSE
(Professeur de Littérature à l’Université de Toulouse 2 Jean-Jaurès)

Retrouvez les diapositives de présentation de ce café géo au format PDF (3 Mo)

Claude Simon naît à Tananarive en 1913 et meurt à Paris en 2005. Il est l’auteur d’une œuvre abondante (La Route des Flandres en 1960, Histoire en 1967, L’Acacia en 1989, Le Jardin des plantes en 1997…) couronnée par le prix Nobel de littérature en 1985. Ses œuvres en deux volumes sont publiées dans la bibliothèque de la Pléiade. Il dit lui-même composer des « romans à base de vécu ». Comme il l’évoque dans « Lieu » en 1977, tout paysage s’assimile chez lui à un « paysage intérieur » :

« Tout spectacle, tout paysage […] qui font l’objet d’une description (ou d’une peinture) sont, […] avant tout, la description (ou la peinture) de l’univers particulier et constitutif de celui qui tient la plume ou le pinceau ».
(Claude Simon, « Lieu », 1977)

L’œuvre de Claude Simon, qui prête ainsi une attention toute particulière à l’espace du dehors et aux paysages, interroge le rapport entre la géographie et la mémoire. Le parcours proposé ici s’organise en cinq étapes qui permettent de prendre en considération à la fois une géographie du vécu, à travers certains éléments biographiques, et une géographie de la fiction qui met davantage l’accent sur le contenu des œuvres.

1. Initiations

Claude Simon est comme sensibilisé à l’histoire par la géographie. Son plus lointain souvenir d’enfance est la recherche, avec sa mère et ses tantes, de la tombe du père dans les anciens champs de bataille de la Grande Guerre Par son travail littéraire, il relève les empreintes des conflits sur les paysages, les traces de la guerre. Il met ainsi en relation le conflit et la terre, l’activité militaire et l’activité agricole :

« […] il pleuvait sur le paysage grisâtre, le cercle de collines sous lesquelles achevaient de pourrir les corps déchiquetés de trois cent mille soldats, sur les champs grisâtres, les maisons grisâtres – ou plutôt ce qu’il en restait, c’est-à-dire comme si tout, collines, champs, bois, villages, avait été défoncé ou plutôt écorché par quelque herse gigantesque et cahotante […]. »
(L’Acacia, p. 19)

Né à Madagascar, Claude Simon, après la mort de son père à Verdun en 1915, est élevé par sa mère, issue d’une famille catalane, à Perpignan. Il met ainsi en dialogue ses deux pays d’enfance :

« Vivant la majeure partie de l’année dans un pays méditerranéen, je quittais quelques semaines, l’été, cet univers un peu emphatique, éblouissant de lumière, desséché et poussiéreux, sa mer trop bleue, son ciel trop bleu, pour leur contraire : un monde à la fois simple et enchanté, verdoyant, aux forêts humides, aux mousses, aux senteurs de foin et d’herbe coupée, aux prés émaillés de fleurs, aux eaux vives. Peut-être, en dehors d’autres facteurs affectifs, […] n’avaient-ils (n’ont-ils encore) tant de prix pour moi que parce qu’ils m’apparaissaient comme la matérialisation soudaine, passagère, annuelle et éphémère d’entités qu’autrement je ne connaissais que par mes lectures, comme les forêts des contes de fées, ces glaciers ou ces déserts mentionnés dans les manuels de
géographie aux chapitres de la Suisse ou de l’Afrique […]. »
(« Lieux »)

Les deux univers s’opposent sur le plan géographique, mais aussi sur le plan des valeurs. D’un côté, un univers de l’excès, de l’autre, un univers enchanté. Les « facteurs affectifs » dont il est question correspondent au lien paternel : le père donne au pays un surplus de prestige. Le contraste entre les deux pays apporte à l’enfant une expérience géographique et un savoir vécu, non livresque, qui s’apparente à une expérience du « dépaysement » (pour reprendre le titre du livre de Jean-Christophe Bailly). Mais la géographie de l’enfance est aussi une géographie sociale qui est marquée par une différence de classe qui joue dans le contraste. Dans les deux cas, il existe bien un rapport à la terre mais, d’un côté, il s’agit d’un domaine viticole de grand propriétaire terrien, un peu décadent, de l’autre, d’une petite propriété de paysans qui se tuent à la tâche.

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Istanbul, capitale régionale et ville-monde

Revue Anatoli, Numéro 7,  Istanbul, capitale régionale et ville-monde, CNRS Editions, de La Martinière, 316 p, 2016

Le numéro 7 de la revue Anatoli, paru à l’automne 2016, s’interroge sur la réalité d’Istanbul comme ville-monde, annoncée comme telle dès 1996 par le maire de la ville de cette époque, Recep Tayyip Erdogan, actuellement Président de la République de Turquie.

Riches et nombreuses sont les publications scientifiques sur Istanbul dont celle incontournable de Stéphane Yerasimos, parue en 1997 et reproduite en tête du volume de la revue Anatoli. Cet article offre notamment des repères chronologiques sur les principales étapes de transformation enregistrées en moins d’un siècle par Istanbul à partir du moment où elle cesse d’être une capitale. Il précède un hommage rendu par les géographes Marcel Bazin et Jean-François Pérouse à « Stéphane Yerasimos, le Stambouliote (1942-2005) », descendant d’une famille grecque orthodoxe restée à Istanbul en étant exemptée de l’échange forcé des populations entre la Grèce et la Turquie.

Les éclairages apportés par les diverses contributions visent à mieux « prendre la mesure de la dimension internationale d’Istanbul ». En cherchant à mieux évaluer la dimension et le rayonnement d’Istanbul, en dépassant le discours convenu sur l’internationalisation d’Istanbul, ces contributions visent à faire mieux connaître la structuration de la ville-centre et de sa région (« avant et arrière-pays ») ; les angles d’attaque proposés éclairent d’un jour nouveau la connaissance que l’on a d’Istanbul, « de quoi elle est le centre ou la tête de pont ».

L’organisation du dossier thématique est construite en trois parties. La première cherche à mesurer le rétablissement d’Istanbul comme métropole internationale en appréciant plusieurs critères d’internationalisation énoncés par Jean-François Pérouse dans l’introduction. La deuxième partie permet de comprendre comment le développement économique a consacré la ville comme capitale économique de la Turquie avec un redéploiement des activités vers les périphéries qui a facilité voire favorisé le remodelage de la ville. Enfin, la troisième partie montre la volonté de l’Etat d’encourager, dès la fin du XXe siècle, le développement d’une économie urbaine mondialisée qui revêt la dimension de projets pharaoniques visant à consacrer le centenaire de la fondation de la République et à donner à Istanbul la stature d’une ville-monde.

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