« La société sherpa à l’ère du Yak Donald’s. Évolution des pratiques et paysages touristiques de la région de l’Everest », par Étienne Jacquemet

Café géo de Chambéry, 10 avril 2019. Étienne Jacquemet a récemment soutenu une thèse de géographie sur l’accès aux ressources dans la région touristique de l’Everest. Berceau du trekking et haut-lieu de l’himalayisme, cette région du Népal a évolué au gré d’une société sherpa qui cherche à profiter de l’intérêt des touristes du monde entier pour l’Everest et ses alentours.

Quel imaginaire touristique ?

Le développement touristique de la région du Khumbu est fortement en lien avec la présence de l’Everest. La majorité des touristes viennent voir ce sommet emblématique et nombreux sont ceux qui envisagent un trek jusqu’à son célèbre camp de base d’où partent les alpinistes. Le motif premier des touristes est ainsi de s’immerger dans des paysages de haute montagne où sont rassemblés de nombreux sommets spectaculaires comme le Cho Oyu, l’Ama Dablam, le Nuptse, le Lhotse, et, bien sûr, l’Everest. Chez les jeunes trekkeurs notamment, l’une des motivations est de parcourir le même territoire que celui des héros de l’himalayisme. Edmund Hillary et Tensing Norgay, mais aussi Junko Tabei et Pasang Sherpa ont contribué à forger cette mythologie de la conquête de l’Everest : les touristes d’aujourd’hui souhaitent s’inscrire dans leur sillage en portant également des valeurs comme le courage, l’endurance ou la quête d’une vie moins conventionnelle. Des lieux de mémoire sont érigés en référence à ces grands noms de l’Himalaya, ils sont marqués par des cairns ou des chortens qui deviennent des lieux de pèlerinage touristique.

Cet imaginaire de la montagne, très bien étudié par J.P. Bozonnet (Monts et mythes : l’imaginaire social de la montagne, 1992), est également renforcé par de nombreux films, récits et bandes dessinées (voir par exemple le récent film Everest de Baltasar Kormákur ou le manga Le Sommet des Dieux de Jirô Taniguchi). Alors que deux tiers des trekkeurs rencontrés par Etienne Jacquemet n’avaient jamais mis les pieds en haute altitude, les pratiques de ces touristes sont fortement influencées par un tel imaginaire : ils se mettent en scène pour des photos ou des vidéos afin d’apparaître eux-mêmes comme des héros, dans une totale logique de distinction sociale.

Le développement touristique du Khumbu relève en partie de l’attrait pour une région hétérotopique. En effet, les grandes caractéristiques des hétérotopies proposées par Michel Foucault se perçoivent dans cette région du Népal ; le Khumbu serait alors un « lieu autre » marqué par diverses discontinuités et difficultés d’accès. Cette région était interdite d’accès aux Occidentaux jusque dans les années 1950, la situation géopolitique du Népal entre l’Inde et la Chine est proche de l’isolationnisme, le petit aéroport de Lukla est une porte d’entrée dangereuse et souvent fermée à cause des intempéries et du vent, des permis de trek sont nécessaires pour entrer dans le Parc national de Sagarmatha, une population supposément autochtone et qui vivrait coupée du monde… autant d’éléments qui contribuent à l’hétérotopie du Khumbu et qui nourrissent l’imaginaire touristique.

Quelle évolution des paysages et des pratiques touristiques ?

En 2016, la région du Khumbu comptait plus de 300 lodges alors qu’ils n’étaient qu’une vingtaine à la fin des années 1970. Ces chiffres reflètent bien l’évolution du nombre de trekkeurs qui est passé de quelques milliers à près de 50 000 ces dernières années. La densification du bâti et la construction de lodges est très visible dans les villages situés sur les itinéraires de trekking, mais un tel développement marque surtout une inversion du système de valeurs associé au foncier. En effet, traditionnellement les espaces propices à l’agriculture et les lieux situés sur les itinéraires caravaniers étaient valorisés, mais aujourd’hui ce sont les terrains qui jouxtent les principaux itinéraires de randonnée et qui bénéficient d’une situation de belvédère qui sont particulièrement prisés. Sous forme de Khumbupoly, Etienne Jacquemet propose ainsi de réinterpréter la géographie du Khumbu à l’aune du célèbre jeu de société où la fortune s’acquiert par des opérations immobilières. Plus prosaïquement, il rappelle que les revenus pour un propriétaire de lodge oscillent entre 7 000 et 40 000 $/an alors que le revenu annuel moyen au Népal est de 1000 $.

Le développement touristique s’exprime aussi par une montée en gamme de l’offre de services. Aujourd’hui le confort des lodges s’aligne sur les standards de l’hôtellerie internationale avec l’apparition de chambres et salles de bain privatives, ou des moyens de télécommunication (Internet, télévisions voire vidéosurveillance). Ces aménagements supposent le développement de nombreuses infrastructures mais ils n’impliquent pas nécessairement des pressions fortes sur la ressource en eau : les enjeux sont davantage d’ordre techniques et socio-économiques dans un contexte concurrentiel entre les propriétaires de lodges appartenant à différentes communautés (sherpa, tamang, raï). Au-delà des services d’hébergement, les Sherpas les plus fortunés investissent dans les agences de trekking et de transport, dans des pubs ou des salons de thé en s’appuyant sur une fine connaissance des modes de consommation occidentaux et mondialisés.

En ce sens, le tourisme serait moins un facteur de pression sur la région du Khumbu qu’un véritable levier de développement économique et social. Etienne Jacquemet observe un basculement d’une hétérotopie de confins s’appuyant sur l’authenticité à une hétérotopie globale où s’intriquent les cultures locales et occidentales, à l’instar du célèbre Yak’Donald’s.

Le rôle des Sherpas dans la transformation du Khumbu 

Le développement touristique du Khumbu n’est pas un hasard et ne saurait s’expliquer par la seule présence de l’Everest. En plus du capital économique qu’ils ont su faire fructifier et réinvestir, les Sherpas ont aussi développé leur capital social en entretenant des contacts en Europe et aux États-Unis, notamment par le biais des touristes et guides occidentaux pour lesquels ils travaillaient dans un premier temps. Ils ont aussi acquis des compétences culturelles et linguistiques, non seulement pour échanger facilement avec les touristes mais aussi pour mieux connaître leurs goûts et leurs modes de pensée afin d’adapter l’offre touristique. Par ailleurs, les Sherpas deviennent eux-mêmes de plus en plus touristes, au Népal ou à l’étranger. Ainsi, dans les bourgs les plus touristiques, un tiers de la population s’est déjà rendue en Occident (pour étudier, travailler, rendre visite à de la famille ou des amis ou simplement pour visiter) et un quart des familles ont au moins un enfant qui vit en Occident (parfois pour étudier dans de prestigieuses universités américaines ou européennes).

Aujourd’hui, alors que les paysans ne représentent qu’à peine 20% de la population du Khumbu, la grande majorité des Sherpas vit du tourisme en étant pleinement consciente des modes de vie et des attentes de la clientèle occidentale. Cela se constate à travers de nombreux produits et services qui mobilisent un ethno-marketing sherpa et sur une identité territoriale forte, tout en étant souvent des productions délocalisées.

En somme, l’évolution des pratiques et des paysages du Khumbu relève d’une forme d’entre-deux, elle n’est ni le parfait reflet de la culture sherpa, ni pleinement issue d’une culture globale. Sur fond de mondialisation et de dialectique local/global, le développement touristique a modifié en profondeur certains territoires et une grande partie de la communauté sherpa. Mais à l’écart des principaux pôles touristiques, il reste une véritable différence en le Yak et le MacDonalds.

Art et géographie dans deux paysages de David Hockney, Roland Courtot.

Outpost Drive, Hollywood, 1980 (152 x 152 cm) © David Hockney

 

Mulholland Drive, the road to studio, 1980 (218 x 617 cm) ©Museum of arts LA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les noms de lieux de la France, par Roger Brunet.

Café géographique de Paris, Mardi 28 novembre 2017, Café de Flore, Paris. Intervenant : Roger Brunet. Modérateur : Daniel Oster

Roger Brunet, l’un des meilleurs géographes français, a consacré ses travaux aux formes, à la production et à l’aménagement des territoires et des paysages par les sociétés humaines, aux régions de France, au vocabulaire scientifique et aux noms de lieux, aux cartes et aux atlas. Son dernier livre, Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France (CNRS Editions, 2016), sert de support à ce café géographique. Autrement que par la lecture traditionnelle des toponymes proposée par les linguistes, R. Brunet a choisi de partir des lieux et non des langues. Cela nous donne une synthèse très riche et soucieuse de mettre en avant les exigences des sociétés humaines sur leurs territoires.

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Japon : l’art des jardins, contempler et méditer, Maryse Verfaillie.

Le Pavillon d’Or à Kyoto

Dans un archipel entre terre et ciel, entre montagne hostile et terre tremblante, entre tradition et modernité, la mer pour unique horizon, le Japon a fait , avec l’art du jardin, une synthèse sublime.

L’art des jardins, important et respecté, cherche à interpréter et à idéaliser la nature, en assemblant des codes esthétiques que tous les Japonais peuvent s’approprier dans la vie quotidienne car le jardin se trouve aussi bien dans les demeures privées, petites ou grandes, que dans les parcs des villes et surtout dans les sanctuaires shintoïstes ou les temples bouddhistes.

Méditer, contempler, ce sont les vertus que propose le jardin.

 

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Paysages et territoires du sel, par Micheline Huvet-Martinet.

Café de géo Paris, le 14 décembre 2016. Paysages et territoires du sel par Micheline Huvet-Martinet, Agrégée d’Histoire, Docteure ès Lettres, ex prof CPGE au  Lycée Claude Monet Paris. Ses thèmes de recherche initiaux ont porté sur le Faux-saunage en France sous l’Ancien Régime, élargis à la fiscalité et l’histoire du sel. Gildas Buron qui devait intervenir a malheureusement été empêché.

Michèle Vignaux  se charge d’ouvrir la séance en rappelant l’originalité du produit : vital, abondant dans la nature, devenu le condiment par excellence aux usages multiples, mais aussi  produit mythique à haute valeur symbolique très tôt associé au divin.

Le café de géo de ce jour  s’intéresse aux  différents paysages correspondant aux territoires actuels du sel. Il est rappelé le caractère indispensable mais surtout insubstituable du sel qui explique son poids dans les économies et les sociétés pré-industrielles quand  la chaîne du froid n’était pas maîtrisée. Le sel, là où il existe, a été un facteur d’appropriation d’espaces devenus des territoires identifiables, structurés par des sociétés organisées autour de sa recherche, sa production, sa transformation, son raffinage, son conditionnement, son transport, sa distribution et son commerce. L’industrie du sel était dans les salines continentales une entreprise complexe et double, constituée à la fois  d’installations de surfaces et d’équipements souterrains. C’était une industrie  industrialisante générant de multiples activités et des emplois induits. Les salins littoraux ont été dévoreurs d’espaces qu’ils ont structurés tout en  organisant des sociétés humaines.

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France, un voyage, de Hervé Tardy et Jean-Louis Tissier (Ed. de la Martinière, 2016), par Daniel Oster.
france-un-voyage

Hervé Tardy, Jean-Louis Tissier,  France, un voyage, Editions de La Martinière, 311 p, 2016

Cet ouvrage n’est pas seulement un « beau livre » comme il y en a tant qui paraissent à l’approche de Noël. Trois raisons principales permettent de le distinguer au sein de cette catégorie : la qualité et l’originalité des photographies, l’intérêt des commentaires appartenant à deux registres différents, la présentation géographique à la fois « classique » et stimulante de la France. Cela fait beaucoup d’atouts d’autant plus que ceux-ci sont mis en valeur par une composition très réussie et une rare qualité d’écriture.

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Paysages islandais, Andréa Poiret.
Islande 2011, photographies d’Andréa Poiret

Islande 2011, photographies d’Andréa Poiret

« Jamais minéralogistes ne s’étaient rencontrés dans des circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne, nous allions l’étudier de nos yeux et le toucher de nos mains. » (Jules Verne, Voyage au centre de la Terre)

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Les blocs-diagrammes dans l’interprétation géomorphologique des paysages : l’exemple du Grand Canyon du Verdon. Jean Nicod.
Le dessin du géographe n° 52.

Pour la publication  d’un texte de synthèse sur  la géomorphologie du Grand Canyon du Verdon (Nicod, 2004), je me suis proposé de visualiser l’ensemble par la réalisation d’un bloc-diagramme. Il m’a fallu me rappeler le souvenir de l’enseignement des maîtres, de mes travaux anciens de doctorant et d’une séance de TP lors de mes débuts d’assistanat à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence

« Le bloc-diagramme est un modèle de représentation synthétique très intéressant. Non seulement il permet de matérialiser d’une façon  particulièrement expressive les traits du relief que la carte représente par des signes conventionnels, mais il peut servir à donner des schémas idéaux, où les relations des formes du relief avec la structure sont clairement mises en évidence » (Martonne, E. de, 1947, p. 514) : exemple classique de celui de la vallée de Chevreuse (fig. 1). Ajoutons que les formes du relief peuvent être habillées, surtout si l’on dispose d’un figuré en couleurs, de nombreuses indications : formations de pentes, sources et rivières, couvert végétal, cultures, voies de communication et implantations humaines … Bref on dispose alors d’une vue perspective du paysage. Ce type de représentation du relief a été très largement utilisé par Emm. de Martonne dans son Traité de Géographie physique (R  Courtot, 2010) et dans tous ses ouvrages, et continue d’être utilisé par des enseignants universitaires dans l’initiation à la recherche en géographie physique (par exemple à l’Université de Rennes 2 ( Gayraud, 2014).

FIg. 1 -Un bloc-diagramme élémentaire : la vallée de Chevreuse. 

FIg. 1 -Un bloc-diagramme élémentaire : la vallée de Chevreuse.

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Esquisse de paysage par Albrecht Dürer. Charles Le Cœur.
Le dessin du géographe n° 51.
Durër (1520) :Jardins royaux de Bruxelles, crayon (pointe d’argent) et encre (Akademie der Künste, Vienne)

Durër (1520) :Jardins royaux de Bruxelles, crayon (pointe d’argent) et encre (Akademie der Künste, Vienne)

Albrecht Dürer, à la fin du 15ème siècle est l’un des premiers peintres qui a peint des paysages pour eux-mêmes. Il ne s’agit plus d’un décor reconstruit destiné à mettre en valeur une scène ou des personnages, mais de proposer une vision peinte sur le sujet. Le peintre ne cherche pas à recréer un monde mais simplement à montrer des éléments visuels à leur place dans un paysage peint afin de leur donner une valeur esthétique.

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Ecrire le paysage, de Daniel Oster.
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Maylis de Kerangal  lit  des extraits de son dernier livre. Fondation Facim, 2014).

Lors des 14es Rencontres littéraires en pays de Savoie organisées par la Fondation Facim à Chamonix le 7 juin 2014 sur le thème « Ecrire le paysage »,  Maylis de Kerangal  lit  des extraits de son dernier livre paru sous le titre « à ce stade de la nuit » dans la collection « Paysages écrits » (éditions Guérin/Fondation Facim, 2014).

Depuis 2010 avec le prix Médicis décerné à son roman Naissance d’un pont, l’œuvre de Maylis de Kerangal rencontre une audience grandissante que vient confirmer  le très grand succès de Réparer les vivants paru en 2014. La plupart des livres de cet écrivain témoignent d’un intérêt marqué pour la question de l’espace géographique et en particulier pour celle des paysages. Cela nous vaut une merveille de petit texte (76 pages) que viennent de publier les éditions Guérin dans la collection « Ecrire le paysage » sous le titre  à ce stade de la nuit , avec un « à » minuscule comme pour souligner la place incertaine de pensées nocturnes dérivant sans logique autre que les rebonds d’un esprit qui se laisse emporter de digressions en digressions.

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