Une visite chez Kupka, Michel Sivignon.

Kupka, pionnier de l’abstraction. Exposition au Grand Palais du 21 mars au 30 juillet 2018

Je suis venu à Kupka par des chemins détournés. J’ignorais alors sa contribution majeure à l’œuvre picturale du XXe siècle. Je l’ai découvert par le biais de sa collaboration avec Elisée Reclus. Arrivé depuis peu à Paris depuis Prague, en 1898, il lui fallait survivre en mettant à profit pour L’Assiette au Beurre ou Cocorico, journaux satiriques, à la fois son habileté graphique et ses convictions anarchistes. C’est ainsi qu’il a rencontré Reclus qui préparait L’homme et la terre et qui partageait ses idées sur l’argent, les armées et les religions. Nous avons pu mettre en ligne dans notre rubrique des cafés géo quelques-unes des vignettes de Kupka placées en début de chapitre de l’ouvrage de Reclus. Je me dis qu’il est bien dommage qu’il ne se soit trouvé personne parmi les géographes pour aller interroger Kupka sur ses relations avec Reclus, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 1957). Mais dans les années cinquante, Reclus n’était pas à la mode, chez les géographes, quelle que soit leur orientation politique.

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 Carnet de voyage en Iran [26 février-10 mars 2018], Jean-Marie Renard.

Entre mer Caspienne au nord et golfe Persique au sud, l’Iran vit en moyenne à plus de 1 000 m d’altitude sur les piémonts de hautes  montagnes. Entre le Moyen-Orient arabe, l’Asie centrale turcophone et le monde indien, l’Iran est un carrefour sur les routes de la soie. C’est aussi un laboratoire de l’histoire, une puissance régionale mal perçue sur la scène internationale et aussi une grande nation prête à résister.

Le présent compte rendu est exceptionnel. Il s’agit de la publication du Carnet de voyage du participant Jean-Marie Renard, dessinateur et caricaturiste de son métier. Le carnet de croquis de Jean-Marie Renard a été mis en page par Bernard Verfaillie, puis publié sur le site par notre webmestre. Il est constitué de 35 croquis réalisés à partir des sites visités. Les croquis 20 et 21,  peuvent être vus comme des doubles pages. Y figurent aussi des caricatures représentant les participants au voyage.

Le voyage a été organisé par Maryse Verfaillie, pour l’association Les Cafés géographiques. 

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L’épopée du Canal de Suez, des pharaons au XXIe siècle, Michel Sivignon.

Atlas classique Vidal-Lablache. Armand Colin 1907 p. 85.

L’épopée du Canal de Suez, des pharaons au XXIe siècle à l’Institut du Monde Arabe du 28 mars au 5 août 2018

Voilà bien une exposition idéale pour réconcilier histoire et géographie, si c’est nécessaire.

Elle a plusieurs mérites. Elle présente d’abord la cérémonie de l’inauguration elle-même avec son faste étonnant, ses invités au premier rang desquels l’impératrice Eugénie, dont le Yacht impérial l’Aigle est placé en tête de la flottille officielle, puis François-Joseph de Habsbourg qui a déjà commencé son long règne. Des portraits et photos nous permettent d’admirer les épaules d’Eugénie, puis les moustaches et favoris de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Les visiteurs furent sensibles nous dit-on au contraste entre ce faste et la misère populaire alentour. Un bal fut organisé pour 5 000 personnes, où figurait peut-être Paul Vidal de La Blache. Ce dernier en effet était alors membre de l’Ecole Française d’Athènes où il se préparait à une carrière d’archéologue et épigraphiste ; il vint assister à l’inauguration. Peut-être cet épisode de sa vie ne fut-il pas étranger à son choix de devenir géographe

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Tourisme et développement dans les pays du sud : les illusions du modèle communautaire, par Bernard Schéou.

Café géographique de Montpellier, 2018, rencontre avec Bernard Schéou, enseignant-chercheur, IAE, Université de Perpignan Via Domitia. Compte rendu rédigé par Laure Alauzet.

Après un doctorat en économie et des études de philosophie, Bernard Schéou travaille depuis une vingtaine d’années sur le tourisme communautaire. Au-delà de la recherche, il s’implique sur le terrain via des associations de tourisme équitable et communautaire. Ainsi, en conciliant à la fois la théorique avec la recherche et la pratique avec son engagement associatif, il acquiert une certaine légitimité qui lui permet, grâce à une distanciation et une position critique délicate, de se questionner sur le bien-fondé des objectifs, chemins et résultats du tourisme équitable. Le travail de recherche a été fait en collaboration avec Alain GIRARD qui n’est pas présent.

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« Un géographe de plein vent. Albert Demangeon, 1872-1940 » (Coédition Bibliohtèque Mazarine, Ed. des Cendres, 2018), , Michel Sivignon.

La bibliothèque Mazarine vient à la fois de présenter une exposition sur le géographe Albert Demangeon et de publier aux Editions des Cendres les bonnes pages d’un colloque qui vient de se tenir autour d’Albert Demangeon (1872-1940) dit ici « géographe de plein vent ».

On y trouvera matière à utile réflexion sous la plume de Denis Wolff qui a consacré sa thèse à ce géographe, de l’historien Nicolas Ginsburger et de Marie-Claire Robic qui a pris depuis longtemps la relève de Philippe Pinchemel dans l’étude de l’histoire de notre discipline. La présence de deux bibliothécaires, Yann Sordet, directeur de la Mazarine, et Patrick Latour n’est pas étrangère à la très belle qualité graphique de l’ouvrage et à l’excellence de ses illustrations.

On comprend mieux cette qualité des illustrations lorsqu’on parcourt l’exposition dédiée à Demangeon à la Bibliothèque Mazarine. Grâce à la générosité de sa famille et à l’attention de son gendre Perpillou, une masse considérable de documents a permis de constituer un stock d’archives remarquable, dont il est peu d’exemples dans la corporation géographique.

Denis Wolff situe Demangeon à partir de ses origines familiales. Pur produit de l’élitisme républicain, issu d’une modeste famille et formé dans l’école publique d’une petite ville de l’Eure, il réussit à entrer à l’Ecole Normale supérieure, devient agrégé, puis professeur à Lille et à la Sorbonne. L’ENS lui fournit le réseau sur lequel il s’appuiera.

Nicolas Ginsburger élargit le champ en cherchant son orientation idéologique. Le titre de son chapitre est révélateur : « de l’Affaire Dreyfus au danger nazi : un intellectuel vigilant, mais un engagement modéré ». Là encore, sans dissimuler ses opinions, Demangeon reste en retrait. Il devient progressivement dreyfusard, mais pas au point de s’engager.

Marie-Claire Robic cherche la place de Demangeon dans les débats entre géographie, sociologie et histoire. Sans revenir aux détails des diverses polémiques où finalement Demangeon est réticent à s’engager, notre géographe est convaincu de la vanité d’affrontements dont les dés sont biaisés. Il s’agit, pense-t-il, pour les sociologues et historiens de restreindre le territoire de la géographie et de s’emparer de ses dépouilles. Sa défense est de s’adresser à la clientèle en lui disant : « Voyez ce que nous faisons plutôt que ce qu’ils déclarent ».

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Géographie du christianisme, par Brigitte Dumortier.

Café géographique de Paris, Mardi 27 mars 2018, Café de Flore, Paris. Intervenante : Brigitte Dumortier, maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne. Animateurs : Michel Sivignon, Olivier Milhaud. Compte rendu rédigé par Daniel Oster.

En préambule de ce café géo, Michel Sivignon rappelle l’Atlas des religions de Brigitte Dumortier paru en 2002 aux éditions Autrement. L’ouvrage, certes un peu ancien, pose des questions éminemment géographiques toujours d’actualité : la difficulté de quantifier et donc de cartographier le fait religieux qui explique peut-être le retard avec lequel les géographes ont étudié cet aspect socioculturel ; le problème du choix du niveau d’appartenance religieuse (la croyance, la pratique, le rattachement revendiqué, l’appartenance culturelle ?) pour cartographier ; l’importance des questions d’échelle (continentale, nationale, régionale ou encore beaucoup plus fine) pour aborder la territorialisation religieuse. Voilà trois exemples de question qu’une réflexion géographique portant sur le fait religieux se doit d’aborder.

Olivier Milhaud (OM) : Un sujet effectivement peu facile d’autant que les idées préconçues sont nombreuses selon qu’on est franco-centré ou catholico-centré dans l’analyse, alors qu’il existe une diversité considérable des ancrages des christianismes dans le monde. Une étude géographique du fait religieux est-elle vraiment possible vu le nombre des chausse-trappes statistiques, méthodologiques, d’affiliation… pour appréhender le christianisme ?

Brigitte Dumortier : Une première difficulté est liée à la définition du chrétien. Le critère le plus significatif est sans doute la déclaration d’appartenance, c’est-à-dire le fait de se sentir de telle ou telle religion. Mais en France la réflexion sur ce qu’est « être chrétien » a été limitée. Ceci pose donc le problème de la catégorisation. D’autre part on est réduit à des estimations car chaque religion, chaque Eglise va avoir tendance à gonfler le nombre de fidèles, notamment au Moyen-Orient pour des raisons politiques (pas de recensement au Liban depuis 1932 car on saurait officiellement que les chrétiens maronites ne sont plus majoritaires), sans compter les Eglises ou les confessions plus faciles à quantifier que d’autres (les archives du Vatican sont considérées comme fiables, tout comme les registres des Mormons bien sûr).

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Le trait et la lettre dans les carnets d’Afrique de Christian Seignobos, Michel Sivignon.
Le dessin du géographe n° 71.

La modestie du  titre du livre de Christian Seignobos : «  Des mondes oubliés. Carnets d’Afrique » (IRD Editions Parenthèses 2017 310 p.) ne rend pas compte de son extrême richesse : c’est le produit de multiples missions, d’années d’enseignement dans des établissements scolaires et universitaires du Cameroun et du Tchad,  d’errances aussi,  de nomadisme au gré de sollicitations diverses, bref de plus de quarante ans de vie.

C’est un carnet de dessins. Christian Seignobos dessine depuis toujours. Il dit lui-même ne pas se rappeler de temps de sa petite enfance où il n’ait pas dessiné, ne serait-ce que pour échapper à l’ennui.

Par l’importance qu’il accorde au dessin, cet ouvrage de géographie détonne dans la production contemporaine, où on avait pu croire que cette forme d’illustration était en voie de disparition.

« Mondes oubliés, carnets d’Afrique», le titre renvoie au passé et très souvent à un passé disparu. Il s’agit moins d’une mémoire que  d’une vie de géographe, ou comme le dit l’auteur, d’un itinéraire : une quarantaine d’années passées autour du Lac Tchad, car « le temps cumulé sur les mêmes lieux donne de l’épaisseur au palimpseste des souvenirs ». Rien de mélancolique, ni de geignard ; il s’agit de prendre en compte le vécu de l’auteur pour rendre le présent.

Sur le Lac Tchad. Dessin de Christian Seignobos.

Les souvenirs sont ordonnés thématiquement et surtout illustrés de centaines de dessins au trait. Les dessins sont les témoins des mondes oubliés, ils sont le rempart contre l’oubli. Le qualificatif « illustré » est faible et ne rend pas compte de la structure du livre, où, le texte accompagne l’élément distinctif qui est le dessin. Grâce à ce dernier, Christian Seignobos peut dire : voici ce que j’ai vu de mes yeux. Le texte est là pour expliquer mais on pourrait dire qu’il est composé uniquement de légendes des dessins. En ce sens, ce livre est unique. Mais en même temps les textes prennent souvent le dessus sur l’image, en quelque sorte malgré les efforts de l’auteur, sans doute parce qu’ils peuvent mieux exprimer les nuances et qu’ils disent le temps.

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Le kibboutz Lotan (Israël), Daphné Tapia.

20 Février 2018, vue partielle du kibboutz Lotan, Israël (photo de Daphné Tapia)

Des cartes postales, 2018

Cinq heures de bus séparent le kibboutz Lotan de Tel Aviv. Surnommée Ia ville qui ne dort jamais, Tel Aviv offre une grande variété de restaurants, de soirées et d’activités. Les rues sont embouteillées dès 7 heures du matin et les piétons respirent les pots d’échappement à pleins poumons.

Cinq heures de bus, et nous voilà au bout du monde. Lotan se trouve à 50 km d’Eilat, grande station balnéaire à la pointe sud du pays. Le kibboutz suit son rythme singulier : la journée commence avec le lever du soleil et se finit avec l’observation du vol des oiseaux migrateurs.

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La démondialisation a-t-elle commencé ? par François Bost.


L’intervenant : François Bost (à droite) et l’animateur : Joseph Viney (à gauche)

Compte rendu du Café Géographique de Paris qui s’est tenu au Café de Flore mardi 10 avril 2018. animé par Joseph Viney Compte rendu rédigé par Daniel Oster

François Bost, professeur de géographie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, unique intervenant de ce Café Géographique, a choisi le thème de la démondialisation pour aborder de manière originale un processus évolutif fondamental du monde dans lequel nous vivons, thème sur lequel il travaille depuis une vingtaine d’années.

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Les forêts d’exception, une labellisation inégalitaire ? par Paul Arnould.

Café Géographique Annecy 1er mars 2018 avec Paul Arnould. Paul Arnould, Professeur émérite à l’ENS de Lyon, membre du Comité Scientifique de l’Office National des Forêts (ONF), a longuement étudié les questions forestières, en France et en Europe surtout, du point de vue biogéographique comme du point de vue territorial, socio-économique et politique. Il a été d’abord biogéographe, mais a aussi été président du Comité Scientifique de l’ONF, où il fut le premier à venir des Sciences sociales et non des Sciences naturelles.
Compte rendu établi par Ph. Piercy.

Le choix du thème du café s’inscrit dans le cadre d’un intérêt plus global pour le marketing territorial, d’une réflexion sur l’ensemble des démarches de labellisation, en vue d’une promotion de produits, de territoires. L’ONF, créé en 1965 par E. Pisani mais vieille institution s’il en est, puisque héritière d’une longue histoire de l’administration étatique des eaux et forêts depuis Philippe Auguste, a donc franchi le pas de cette pratique. Il sera intéressant de comprendre quand, comment, pourquoi, avec quels enjeux locaux pour des acteurs aussi divers que les collectivités, les acteurs économiques, associatifs.

La labellisation est une pratique proliférante, pour les territoires locaux notamment, entraînant une hiérarchie (du Patrimoine Mondial aux « plus beaux villages de France »), une profusion de candidatures, souvent « retoquées », d’initiatives pour inventer des « auto-labellisations » à usage unique et local (« Villages de pierres et d’eau en Charente- Maritime »).

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